LES GENRES ET LES VERS
Du Bellay et Ronsard ont à conquérir le terrain sur deux sortes d'ennemis : les ignorants et les humanistes. Contre ceux-ci, ils h soutiennent qu'on ne peut égaler les anciens~ën leurs langues : ill\ faut voir de quelle verve ils invectivent ces « reblanchisseurs de murailles », ces « latineurs » et « grécaniseurs » qui ont appris « en l'école à coups de verges » les langues anciennes, et croient avoir fait merveille d' « avoir recousu et rabobiné je ne sais quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Cicéron » : comme s'ils j)OuvaioQt faire autre chose que des n bouquets fanés ». Avec des
accents tout nouveaux, ils font des ettres une partie de l'honneur national et comme une province de la patrie.
Contre les ignorants, ils maintiennent la nécessité de l'étude, de l'art, du travail; que la nature toute seule ne fait pas des chefsd'œuvre, et que les anciens seuls nous enseignent la façon des chefs-d'œuvre. Mais, non plus que Boileau, ils ne donnent pas tout à la science et au travail : ils exigeaient le don, le génie. « Tous ceux, disait Ronsard, tous ceux qui écrivent en carmes, tant doctes puissent-ils être, ne sont pas poètes », et il n'admettait à l'œuvre divine de la poésie que les hommes « sacrés dès leur naissance et dédiés à ce ministère ». A eux seulement s'adressent les leçons, dont voici la substance.
« Laisse, dit Du Bellay, toutes ces vieilles poésies françoises aux Jeux Floraux de Toulouse et au puy de Rouen, comme Rondeaux, Ballades, Virelais, Chants royaux. Chansons, et autres telles épiceries.... — Jette-toi à ces plaisants épigrammes,... à l'imitation d'un Martial.... Distille... ces pitoyables élégies, à l'exemple d'un Ovide, d'un TibuUe et d'un Properce.... — Chante-moi ces odes inconnues encore de la muse françoise, d'un luth bien accordé au son de la lyre grecque et romaine. » On pourra faire des épitres, élégiaquesj comme Ovide, ou morales comme Horace; des satires à la façon{ d'Horace. On fera des sonnets selon « Pétrarque et quelques mo- | dernes Italiens »; de « plaisantes églogues, rustiques à l'exemple \ de Théocrite et de Virgile, marines à l'exemple de Sannazar, gentilhomme napolitain »; de coulants et mignards hendécasyllabes, à l'exemple d'un Catulle, d'un Pontan et d'un Second; des comédies et tragédies, dont on sait bien où sont les « archétypes ». A Ronsard, orné de toutes « grâces et perfections », appartiendra d'imiter Homère, Virgile, Ariosle, et de donner à la France une épopée. Partout, on le voit, les Italiens sont mis sur le même pied que les anciens : tant il est vrai, comme on ne le redira jamais trop, que l'Italianisme a été le principe et la condition de notre Renaissance. Au reste, c'est une substitution générale des genres anciensN et italiens aux genres du xv° siècle que la Pléiade a tentée et opérée / en effet. Mais cela, en soi, était excellent : à la place de formes' étroites, maigres et compliquées, telles que la Ballade et le Chant royal, les formes antiques, larges, simples, réceptives, si je puis •dire, mettaient l'inspiration à l'aise, et se prêtaient à revêtir une beauté bien supérieure. Même le sonnet était infiniment au-dessus du rondeau, dépouillé de la gentillesse puérile du refrain, tour à tour ample, ou mâle, ou tendre, ou passionné, et, selon le mot de Burckhardt, précieux condensateur de l'émotion lyrique.
Les anciens ne pouvaient donner à Ronsard les modèles de sa % 'versification : ici, bon gré mal gré, il devait suivre et continuer ses \
?80 POÉSIE ÉRUDITE ET ARTlStlQUE.
devanciers, ril(''ment Marot, Jran I.e Maire, Villon. ]| le lit ^ialls hi'silcr. Il n'essaya jamais la chimère des vers mt'rtriqiies : une seule fois, il lonta de faire des vers sans rime. Du Bellay, conini»! lui, roronnnt la rime comme un élément csscnliel de la versification franc.iisf •. <■ fâcheux jI rude geôlier, et inconim des autres vulfiaires ». Mais h-s anciens leur appriront du inoin^ la valeur de la 1e(:hni(|ie, et leur inspirèrent la passion de perfectionner l'instrument qi. e la langue et l'usage mettaient à leur disposition.
Du RiMlay veut la rime vohmtdhr, propre, natunUe, juste enllu « comme une harmonieuse musique tombante en bon et parfait accord ». Il la veut riche, exacte pour l'oreille, point curieuse, et point facile : qu'on ne fasse pas rimer le simple avec le composé. Maiherhe ne parlera pas autrement. Et ne croit-on pas entendre encore Malherbe, et même Boileau, quand Ronsard défend de sacrifier « la belle invention » et la justesse de l'expression, c'està-dire la?fl/.sn??, à la rime? Il proscrit l'inversion, l'hiatus, exige le repos il l'hémistiche, et ne pardonne à l'enjambement qu'en faveur des anciens qui usaient des rejets. Sur l'élisiou de l'e muet dans l'intérieur du vers, sur l'alternance des rimes féminines et masculines, rien de plus classique que les enseignements de Ronsard.
Mais on le sent artiste dans l'attention qu'il doune à la sonorité des vers, dans cette curieuse prière qu'il adresse à son lecteur de ne point lire sa poésie « à la façon d'une missive ou de quelques
I lettres royaux », dans des remarques telles que celle-ci sur la valeur sensible des sons : « A, 0, U, et les consonnes M, B, et les SS Unissant les mots, et, sur toutes, les RK qui sont les vraies \ lettres héro'i'ques, sont une grande sonnerie et batterie aux vers ». « Les alexandrins tiennent la place en notre langue, telle que les vers héroïques entre les (iiecs et les Latins. » Voilà la vr^j trou- , vaille de Ronsard en fait d^ l'vtlime, et[e grapd service rendu par la Pléiiiïïc a la "îiôeslê : sous rinfluence de l'Iiexamètre laliu, l'alexandrin, création du moyen ftge, et dont Rutebeuf avait montrélàTSjce et là smiplcsse, l'alexandrin, délaissé au xiV et au xv<= siècle, ignoré ou à peu près de Marot, est relLrouvéj, ri^bi^é, remis à sa vraie place, qui est la première : ce n'est pas tant le vers noble de notre poésie, que le vers ample; et c'est par là qu'il vaut. Ronsard a pu se repentir, et revenir dans sa triste Fnini ifide au grêle décasyllabe : son œuvre était faite et a prévalu contre lui-même. Il avait pour trois siècles au moins donné la haute poésie à l'alexandrin.