LA LANGUE FRANÇAISE AU XVP SIÈCLE
Surcharge et confusion au début du siècle. Effort pour régulariser la langue. Comment la langue s'éclaircit : exemples tirés de Calvin. Retour au naturel : facilité et diffusion à la fin du siècle. Ce qui manque et ce (ju'on souhaite.
Les premiers humanistes qui essayèrent, dans des traductions ou autrement, d'appliquer la langue vulgaire à de hautes pensées, se sentirent fort embarrassés. Habitués au latin, au grec, à des langues mortes dont ils trouvaient les formes fixes, les règles certaines, le type désormais immuable dans les écrivains anciens, ils cherchaient le français et ne le trouvaient nulle part. Nous trouvons le témoignage curieux de cet embarras dans la Préface que Pierre Robert Olivetan mit à sa traduction de la Bible (153S) :
« Aujourd'hui pour la plupart le françois est mêlé de latin et souvent de mots corrompus : dont maintenant nous est difficile les restituer et trouver. Ainsi donc par faute d'autres termes avons été contraints d'user des présens, en nous accommodant à noire temps, et comme parlant barbare entre les barbares. Au surplus ai étudié tant quil m'a été possible de m'adonner à un commun patois et plat langage, fuyant toute afTecterie de termes .sauvaiges.
1. Hatzfeld et Darmesteter, le XVI" siècle en France, Paris, 5« éd.. 1SS9; A. Benoist, la Syntaxe française entre Palsfjrave et V<iuf/elas, Paris, 1877, in-S : Livet, la Grammaire et (es Grammairiens au xvi" siècle, Paris, 1859; De Blisïnières, Essai sur Amyot, Paris,. tS5i ; Thuro), Histoire de la prononciation, 2 vol. in-8, 1881-84; Henri Rslienne. les Dialoi/iies et Traités sur la langue française \ E. Pasqnier, Recherches et Lettres (p. 5i-lli, 2r3-->31 et 229-236 dut. II de l'éd. Feugère) ; les "glossaires attables de mots des éditions des écrivains du xvfsiocle. Marly-Laverui\. La langxLe de la Pléiade, r.oll. de la Pléiade française. Appendice, l. I, Lemêrre, 189R. F, Brunot, Histoire de la lanr/ue /ranruise, l. 1 et 11, I'.'05-I906.
cmmasqui'S et non a coutumes, lesquels sont écorchés du latin. Toutefois que, à suivre la itropriété de la langue française, ello est si diverse en soi selon les |)ays et réfiions, voire selon les villes d'un même diocèse, qu'il est bii?n difficile de pouvoir satisfaire à lonli's oreilles el de [)arler à tous intelligiblement. Car nous voyons que ce qui plail à l'un, il dcplait à l'autre : l'un aiïecte une diction, l'autre la rejette el ne l'approuve pas. Le Fiançais parle ainsi, le Picard autrement, le IJourguignon, le Navarrais, le Provençal, le Gascon, le Languedoc, le Limousin, IWuvergnat, le Savoisien, le Lorrain, tous ont chacun sa particulière façon de parler, ditl'érentes les unes des autres. »
C'était au mC'mc temps que (ieofTroy Toiy et *l{abelais se moquaient des pédants qui « despuniaient la verbocination latiale » et corrompaient le français. Ils en aimaient donc la pureté, ils en iespcctai<Mit la propriété : mais ils le sentaient pauvre et maigre, el où il défaillait, ils tachaient de le refaire et con)pléter. « Comment donc! dira Henri Estienne, ne sera-il loisible d'emprunter d'un autre langai<e les mots dont le nôtre se trouvera avoir faute? » Personne ne s'en lit scrupule : l'enrichissement de la langue était une nécessité liée au développement de l'espiit; puisque la formation populaire avait laissé perdre du latin tout ce qui représentait la haute culture, il fallait bien aller l'y rechercher, maintenant qu'on voulait s'approprier cette cul tu re.Oresme déjà, sous Ch.i ries V, y avait été contraint : ce fut bien autre chose quand toute une armée d'ardents et studieux esprits, théologiens, philosophes, traducteurs, imitateurs, penseurs originaux, se mit à parler en langun vulgaire sur toutes les plus ardues et plus graves matières. Outre les savants, nul ne se fait faute de prendre des mots à sa fantaisi» : le faux principe de Ronsard que la perfection dune langue est en proportion du nombre do ses mots, abuse tout le mq;ide, et par dévouement à la langue nationale, on en vient à perdre tout respect de son génie et de sa pureté. Les soldats, les courtisans, les dames reçoivent par mode les mots des étrangers auxquels nos Français vont se frotter, ou qui viennent chercher tbrtune chez eux. L'Italie avait été un trop actif agent de notre Renaissance, pour ne pas avoir imprimé fortement sa marque jusque sur notre langage; rEs|)agiie à la fin du siècle regagne du côté de l'influence intellectuelle ce qu'elle perd en inCluence politique; elle nous insinue de ses manières et do ses façons de parler.
De là l'extraordinaire extension de la langue française au xvi* siècle. De là sa merveilleuse et confuse richesse. Le vocabulaire s'enlle à crevei. Il retient les mots du moyen âge : acniacr, ardoir, baWr, yabei., chérir, ost, ^ade, vesprée; crut, ccstuy, icest, cil, icel, icelui, avec celui. 11 reçoit des mots et des formes des dialectes : du wallon,
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du picard, du vendomois, avec Honsard; du gascon, avec .Monluc el IVIontaigne; du lyonnais,. avec Habelais, comme cette forme uimarent si fréquente dans Panta(jrwl. Le latin fournit à Du Bellay, qui conseille d'user de mots purement français, ces néologismes que lui reproche Fontaine : viyilcr, hiulque, oblivieux, intellect, sinueux, etc. Du Bellay introduit pa^j'tt', et Desportesp«(/fMr. On voit entrer aussi
aèfjation, amplification, agitation, exercitation, iunumcrable, manui.ntion, spclonque, suspHion, aagctie, vitupère, etc. Le grec fournit toute sorte de termes d'art, de science, de philosophie, de politique, comme ce mot de po/tce au sens étymologique de gouvernement, comme économie, pour ménage, ou bien encore squelette, etc. Viennent ensuite les composés, que conseille Ronsard, que défend Henri Estienne et que prodigue Du Bartas : porteciel, portcflnmbeaux, fu.iut-bntyant, doux-amer, etc. Le provignement fournit œillnder, ébenin, larmcux, et, en dehors même de la Pléiade, périller qui est dans François de Sales, escluoer, grenouiller, qui sont dans Montaigne, etc. Les diminutifs, archerot, enfançon, etc., pullulent. Les Italiens nous envoient courtisan, escorte, spadassin, bouffon, charlatan, costuine, escrime, infanterie, cavalerie, grotesque, antiquaille, réussir, etc. ; les Espagnols, colonel, algarade, hâble>\ bizaire, parangon, parangonncr, etc.
Même mélange dans les constructions. On y trouve des italianismes : comme ainsi soit que, là où, comme celui qui, etc. ; des héllénismes, comme le beaucoup amasser, Vétre prompt à exécuter, comme aussi le fréquent usage des adjectifs neutres, Yintelligible, le choisissable, etc. Mais la lutte est surtout entre la vieille langue et le latin. Il reste dans la conjugaison des traces de l'usage du moyen âge :1e latin nous donne sa proposition infinitive, qu'on trouve, il est vrai, déjà acclimatée dans Commynes et dans Marot, mais qui devient alors tout à fait commune : il nous donne aussi toutes les constructions du relatif, soit éloigné de son antécédent, soit dépendant dun participe ou d'un inlinitif, et non d'un mode personnel du verbe. Parfois les deux syntaxes concourent au lieu de se contrarier, et le latinisme vient en aide à l'archaïsme dans l'omission fréquente des pronoms sujets, dans la suppression de la conjonction que devant le subjonctif, et surtout dans l'usage si développé alors de l'inversion.
Du latin aussi viennent ces idées, arbitraires et erronées le plus souvent, d'analogie et de régularité, qui bouleversent la langue et jusqu'à l'orthographe Grammairiens et écrivains s'imaginent rapprocher le français du latin et en panser la corruption, quand ils hérissent pédantesquement leur écriture de lettres parasites qu'ils croient étymologiques, et quand ils essaient de ramener violemment au genre masculin les mots en eur et en our dérivés du latin
en 0/', que l;i spoiitanéilé de la lormalioii populaire avait faits féniiriins dt^piiis des sii^'cles. lin desellels bizarres de colle réforme, et qui eu nioulre riiie|ite lourdeur, c'est la tontalivp de transformation de certains adverbes en ment. Il y avait bientôt deux sièi'ies que les adjectifs dérivés de la classe où la forme en latin est unique pour les deux genres masculin et féminin, s'assimilaient peu à peu aux autres, et que f/rr/nd, fort, etc., s'enrichissaient de terminaisons féminines par radjonclion d'un e muet. Cette opération étail à peu près achevée : mais alors les adverbes dérivés du primitif féminin de ces adjectifs ciioquèrent comme anormaux. Si l'on disait bonnement^ pourquoi dire innocemment, savamment, loyaumcnVl On crut plus correct de dire innorentement , savuntement, Iq;/iilement, quoiqu'on réalité on achevcU ainsi de s'éloigner du latin. Mais la régularité, c'est-à-dire l'uniformité, le voulait. Aussi fut-ce pendant tout le siècle, et chez les mêmes écrivains, la plus étran^'e confusion de formes anciennes et nouvelles, comme il apparaît bien par l'usage actuel, où très capricieusement sont parvenues tantôt les unes et tantôt les autres. Nous disons innocemment, et nous disons loi/nlement.
Ce soudain grossissement et cette régularisation téméraire eurent pour premier effet de rendre la hugue plus trouble. Ce n'élait plus seulement de ville à ville, c'était de livre à livre que les mots et les formes changeaient. Et dans la construction des phrases, l'allure si nette, si dégagée de la vieille langue se ralentit, s'embarrasse, s'alourdit, les phrases s'enchevêtrent, se nouent ou lilent. Par l'inversion notamment, une réaction de l'ordre analytique vers l'ordre synthétique se fait contre le vrai génie et le certain avenir de la langue. Il y a à cet égard un recul visible de Marot et de Commynes à Rabelais, à Calvin, à Montaigne surtout dont j'ai dit déjà combien la phrase est étrangement inorganique. Cependant après un temps d'hésitation et comme de retlu.\,les nécessités pratiques et vitales font reprendre à la langue son cours naturel : la |)lirase se dégage et si, j'ose dire, se retrouve. Pour écarter les inégalités imputables à l'individualité, regardons les deux traductions que Calvin doime de son InstUiiHun en iïr'ti et en 1500, et voyons comment en moins de vingt ans, jiar le seul usage, la langue s'est fd- Irée et clarifiée. En 1541, Calvin t'crit :
« Voihà pourquoi tous les Etals d'un commun accord conspirent en la <;ondamnalion de nous et de notre doctrine. De cette alTection ravis et transportés ceux qui sont constitués pour en juger, prononcent pour sentence la conception qu'ils ont apportée de leur maison. »
En liiôU : « Voilà pourquoi tous les États d'un commun accord conspirent à condamner tant nous que notre doctrine. Ceux qui
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sont constitués pour en juger, étant ravis et transportés de telle affection, prononcent.... »
i541 : M Or à toi appartient, Roi.... » . 156U : « Or c'est votre oflice, sire.... »
1541 : « Et ne te doit détourner le conteninement de notre abjection. »
1560 : « Et ne devez être détourné par le contennnement de notre petitesse. »
la41 : « Mais nous ne lisons point ceux avoir été repris qui aient trop puisé.... »
1560 : « Mais nous ne lisons point qu'il y en ait eu de repris pour avoir trop puisé. »
1541 : « Cestuy étoit Père, qui.... »
1560 : « C'étoit un des Pères, qui.... »
1541 : « Voysent maintenant nos adversaires.... »
1560 : « Que maintenant nos adversaires aillent.... * » Et pareillement Calvin remplace en 1560 loquacité par babil, abnégation par renoncement, diriger par adresser, subjuguer par dompter, expéter par désirer, promouvoir par avancer, médiocre par moyen, cogitation et présomption par pensée, locution par façon de parler, etc. C'est le résultat de dix-huit années de travaux, d'écritures multiples, de prédications incessantes, qui ont formé en lui une faconde toujours claire et coulante. L'exercice populaire de la parole a poli plus tôt le langage de Calvin, en a retranché l'excès et la « débauche » : tout le siècle finit par y venir. La bouffissure se réduit et la raideur se détend. Bertaut, Régnier, Monlchrttien, Fiançois de Sales, Du Vair se réduisent à l'usage du peuple, au parler naturel et commun. Les composés à la mode grecque ^, le provignement, les emprunts aux patois se font de plus en plus rares. L'archaïsme et le latinisme s'efTacent à la fois et se fondent dans l'aisance spontanée de la phrase française : si bien qu'à vrai dii*e les vestiges de la vieille langue passent à l'état de licences bizarres, et les formes latines tendent à devenir une question de style plutôt que de grammaire.
Mais là, comme dans la poésie, le progrès n'est pas sans compensation : littérairement, je préfère le premier style de Calvin, si laborieux, mais si plein et si nerveux, à la facilité pâteuse qu'il a plus tard acquise. Et en général le défaut de cette langue de la fin du siècle, entre 1580 et 1620, quand le génie individuel ne la réveille pas, c'est une sorte d'égalité diffuse, sans nerf et sans accent. On sent bien que la langue s'est réglée plutôt par une sorte de
1. Lettre à François I"', éd. du Corpus Reformatorum , t. III.
9,. M. Chénevière'a'on a compté que deux dans Bertaut, porte-larmes 6l fausse-foy.
35(; TRANSITION VERS LA UTTt'RATURE CLASSIQUE.
lassitude fjénérale que par une intime solidité d'organisation; tju'tîlle reste livrée à tous les hasards de la fantaisie individuelle; (ie toutes pails on aspire à Tordre, à la stabilité, à l'unité. C'est le cri général : Henri Kstienue protestait contre le débordement de l'italianisme, au nom du « pur et simple » fiançais : il est vrai que le latinisme ni l'hellénisme ne l'elTrayaient. Mais Vauquelin prescrit d'être chiche et caitt à former des mots nouveaux. Du i'erron, dans sa hhrtoriqne nacrée, pi.rle de fixer la langue. Etienne Pas(|uier estime ((ue les changements n'ont j)as été toujours des progrés, conseille de laisser la langue digérer ce qu'elle pourra des latinismes qu'elle a déjà absorbés, et rejeter le reste ; et, pour l'enricliir à l'avenir, il compte sur l'exploitation des matériaux que l'usage du peuple loiirnira. Montaigne, nous l'avons vu, est d'un avis pareil, et il indique comme idéal à poursuivre la substantiplle et nerveuse simplicité des anriens. On se demande on est le vrai t'ranrais : aux Halles? au Palais? a la (Jour? Pour Pasquier, il est par toute la France, dans toutes les provinces. L'usage de la Cour ne prévaudra qu'au début du siècle suivant '. Ainsi, lixation, épuration, mise en valeur de la langue française, voilà les trois articles de la réforme universellement réclamée.
Ce sera l'œuvre de Malherbe : il resscn-era la poésie et la langue, qui s'écoulaient et se fondaient. Il les rendra plus denses, en leur retranchant du volume : il donnera une structure artistique à la masse inorganique du vers et de la phrase.