‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 226 sur 504 · LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE

logues à ceux par lesquels la réalité visible se noie II y a dos Iragnicnls de La Bruyère qui l'ont penser à des excentricités de dessinateur en gaieté.

Il ne faut pas méconnaître non plus la part que peuvent revendiquer dans les Caractères l'hommo du monde et l'iioinme d'espril. La Uruyére s'est appliqué à dire linement, malignement, spirituellement ce qu'il voulait dire. Et il y avait aussi en lui un honnête homme qui ne se trouvait pas à sa placcî, et qui en souffrait : de là, le ton satirique, les boutades misanthropiques, la déformation àprement pessimiste de la réalité. Tous ces éléments subjectifs se sont mêlés à la description objective de la vie humaine que nous présente le livre de La Bruyère. Mais en somme l'artiste épris de la vie, le naturaliste impartial prennent le dessus : on trouve chez La Bruyère de ces traits qui ne s'expliquent que par le respect de la nature, par U; besoin de rendre ce qui est '.

Un chapitre du livre contredit à peu près constamment ce que j'ai dit; ou du moins, pour que l'idée que j'ai donnée de La Bruyère s'y retrouve, il faut renverser les proportions des éléments qui composent son esprit. Je veux parler du chapitie de Quelques usages. Les portraits y sont très rares; l'impassibilité, l'impartialité même ne s'y rencontrent jamais; l'ironie y est constante, et d'une àpreté cuisante; d'un bout à l'autre on sent l'homme mécontent de ce qui est. Or que contient ce chapitre? la critique des abus fondamentaux de la société du xvii" siècle : abus dans la noblesse, qui s'achète, et qui n'est plus qu'un moyeu de ne pas payer l'impôt quand on est riche; abus dans la religion, tournée en spectacle mondain; abus dans la famille, où la vanité et l'intérêt ruinent l'institution du mariage, où les filles sont inhumainement sacrifiées à l'orgueil social, et cloîtrées sans vocation; abus dans la justice, lente, coûteuse, injuste, etc. Remarquons-le bien : les points touchés par La Bruyère sont précisément ceux par où les philosophes du siècle suivant saperont l'ancien régime; La Bruyère est déjà philosophe au sens que Voltaire &t Diderot donneront à ce mot. ji^JLJLàJ^

Le style de La Bruyère est très .tra v3uTlé, très curieux, très varié, L'auteuV a cherché à prévenir la fatigue qui pouvait résulter du décousu de ses observations par la surprise de la forme incessamment renouvelée : maximes, énumérations, silhouettes, portraits, dialogues, récits, apostrophes, tableaux, s'entremêlent et révedient

1. Des biens de fortune : « Arfure Rheminail seule ", etc.; le trait final, et levure remporte, est enti(Vemenl objectif.

•2. C'est trop dire. L;i Bruyère souffre des abus et les critiques; mais il ne propose pas encore de réformes; et'il n'attend les remèdos que du roi. hepliilosoplie a l'idée du remède qui guérirait le mal. 11 ne sollicite pas le roi, mais il eartamme le public. Il travaille à forcer le roi par l'opinion. La Bruyère niarque le moment où le ?eri'.i-

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■10 LA FIN DK.L'AQE CLASSIOUK-

la curiosité. Il s'applique aussi h varier les tours, il multiplie les li^Mires; il use surtout de l'antithèse, tantôt ramassée en deux traits rapides, tantôt développée ou vastes membres symétriques, tantôt curieusement iné^'ale, par l'extension du premier membre et le resserremeiit du second, qui surprend d'autant jilus. Avec l'antithèse, il prodiirue l'ironie où il est maître : il se plaît à ^-'''dérouter le lecteur par l'exposition flc-.'matique de la pensée contraire à celle qu'il veut enl'oncer, jusqu'à ce qu'un mot, un tout petit mot parfois, tout k la fin du morceau, donne la clef du reste, et nous découvre qu'il faut renverser tous les termes.

Son vocabulaire est extrêmement riche : il a sous la main toute sorte d'archa'i'snies, de néolocrismes, de mots délicats ou populaires, techniques, scientilîques. termes de métier, d'art, de chasse ou de fiuerre; en sorte qu'on a pu dire que son livre était un inventaire des richesses de la langue française. Avec cela, style et langue sont chez lui complexes, un peu disparates : il a un style spirituel et une langue d'homme du monde; il a aussi un style objectif, et une langue d'artiste, à qui tous les mots sont bons, pourvu qu'ils fournissent de la couleur.

Le défaut de La Bruyère, c'est d'avoir trop, dlarl. Les raffinements et les exubérances de sa technique d'écrivain ont permis de dire que parfois la forme chez lui trompait sur le fond. A certain égard, le style de La Hruyère fait la transition entre les deux siècles. (Juoiqu'il manie la période excellemment, sa forme préférée, c'est le style aiguisé, incisif, le trait rapide et qui perce ; on n'a pas de peine à passer de la à Montesquieu. Qu'on détende cette forme, qu'elle devienne l'expression aisée du mouvement natuiel de l'esprit, et Ton aura les petites phrases coulantes et coupantes de Voltaire.

:i. l'(jeuvre littérairt: de fénelon.

Deux attaches retiennent Kénelon ' dans le xvu^ siède dont il est le dernier représentant : la foi, et le goût de l'antiquité. Hors

1. Biographie ;Fran(;fiis de Salafrnai' (mieux que Salijrnac) de la Mothe-FOnelon, né au rhàleau de Fpnelon en Périgord (10")!), entra dans les ordres, songea à se consacrer aux. missions du Canada et du I.ev.inl, fut nommé supérieur des Nouvelles Oillioliques (1678), puis chargé d'une mission ou Saintonge et Aunis aprcs la révocaliiiu de l'édil. de Nanti.-s. et enfin (1(>S'.() de l'éducation du duc de Bourgogne. 11 entra à l'Acailéniie eu 1()9^. Il fut nommé .i l'iir^'hevêché de Cambrai en ltt>ri. L'affaire du quiétisme était d.ijà enlaïuéc. L'I'Jx/ilérnlion des Maximrs <lex Sniii/s, que Fénelon lit paraître en 1007, fut condamnée .'i Kome en 1699. Fénelon était exilé dans son diocèse depuis IG97. Il mourut en 17Il), le 7 janvier.

Éditious : T,'n>t '■ i/i- Vrilnration des filh'.t, 16S7; Dinlo!)urs sur Vi'loquentr {écrits vers ICSl- ftSf.). i7IS-, LfUre à l'Acadi'mie. réflexions particiiliêrrs sur lu yrammaire. la rhétorique, la poétique et l'hittoirt, 1716, iu-12; 2" édit. 171S; Télémaque, Paris,

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(1: là, par l'active et hardie curiosité do son esprit, par Tindépendance essentielle et par les directions spontanées de sa pensée, par tout son tenipérauier)l enlin, il est tout près de Voltaire et surtout de Rousseau : chez lui le christianisme masque plutôt qu'il n'onirave la superbe liberté de la raison; mais, de plus, chez lui la raison se dirige à son insu par les suggestions du tempérament.

La plupart des écrits de Fénelon sont trop spécialement théologiques pour qu'il soit possible de les étudier ici. Il en est pourtant quelques-uns qui sont accessibles à tout le monde.

Le Traité de l'Éduration de^ Filles fut écrit [tour la duchesse do Beauvillier qui avait cinq filles à élever. Fénelon le Ht quand Saint-Çyr n'existait pas encore : il est ainsi l'un des fondateurs chez nous de l'éducation des filles Son traité est une œuvre e.\quise de jeunesse, solide et fine, où se révèle une sûre intuition de l'âme féminine, de ses défauts et de ses qualités, et des moyens de la prendre. Les idées abondent dans ce petit ouvrage, souvent justes, parfois chimériques, toujours intéressantes : éducation agréable, leçons de choses, emploi de l'art et du sens esthétique, exclusion de la musique, agent d'exaltation nerveuse, au profit du dessin, subordination du savoir au jugement et à l'utilité pratique, etc. Fénelon fait tout découler d'un principe : la considération du rôle de la femme dans la famille et dans le monde; dès qu'on s'inquiète de former la femme pour son emploi futur, on a un critérium infaillible pour dresser le programme de son éducation. A ce principe s'en joint un autre, qui inspire toute la méthode : il faut suivre la nature, l'aider, la redresser au besoin, surtout la développer. Ce prêtre croit à la bonté de la nature.

Les trois Dialogues platoniciens sur Vèloquencc sont pleins d'aisance, de grâce, d'esprit. Fénelon y définit son idéal, qui est l'idéal de son tempéi'ament : une éloquence naturelle, familière, insinuante, qui persuade par sentiment plus que par logique, qui aille du cœur au cœur, et soit faite surtout de ferveur et de tendresse. Les tours et les détours de l'interrogation socratique font

lU'Ji); rcimp. eu 1717, par le marquis de Fénelon; Dialogues des morts, 4 en 1700, 45 en 171-2. 65 en 1718 (éd. de Ranisay); Trailr de l'eristence de Dieu, 1" partie, 1713, in 1'2 (2" partie posthume); Correapondance, édit. (josselin, Versailles. 1827-99, 11 vol. in-8. Œuvres, éd. Gosselin, Versailles, 1820 et suiv., 22 vol. in-8 (table, in-8, 1830); éd. Didot, 3 vol. gr. in-8, 1850. Itéponse inédite à /Jossuet, 1901. — A consulter : le chevalier de Ramsay, Histoire de la vie et des ouvraijes de Fénelon, la Uaye, 1723, in- 12. De Bausset, Hisloiiv de Fénelon, Versailles, 1808-9, ■'' vol. in-8. L'abbc Gosselin, Histoire littéi-aircde Fénelon, 18i3, gr. in-8. E. de BvogV\e, Fénelon à Camt»-ai, Paris, Pion, 1883, in-8. Crouslé, Fénelon et Bossuet, 2 vol. in-8, 1894-95. Boulvé, De V Hellénisme eltez Fénelon, Paris, 1898, in-8. L'abbé Urbain, les Premières rédactions de la Lettre à l'Académie, 1899.

passer devant nos yeux une foule d'idées, que Fénelon tanlAt effleura ef liiiilôl tléveloppe : sur les poMes el les orateurs nnciens, sur les l'orcs do TK^lise, sur la pocsif! biblique qu'il aprol'oiidénient sentie, sur l'arcliitecture golliiqu»;, dont il parle comme tout sor. temps avec ignorance el dégoût, etc. Hemonlanl, comme fait Platon, aux principes premiers et évidents, il ramène l'ôloquence de la chaire à réioquence en général, et de là il passe aux beaux-aitr-, pour chercher son priiici|)C dans une théorie contestable et dangereuse : il pense que l'u-'uvre tl'art doit avoir un but moral. Heureusement il ne sentira nulle part de beauté qu'il ne sache y trouver assez d'intention morale pour satisfaire au principe.

Un bon nombre des idées des Dialoguai se retrouvent dans la Lettre à V Académie, qui fut composée près de trente ans plus tard. I.'AcadémieV's'ur le point d'achever la revision de son dictionnaire, se demanda, et demanda, à chacun de ses membres, ce : , qu'elle pourrait bien faire ensuite. Kénelon envoya sa consultation dans un court mémoire, qui fit tant de plaisir, qu'on lui demanda de le publier. Il le reprit, et Fétendil jjourle rendre plus dicrne de TAcadémie. Il propose à l'Académie de fiiire une grammaire, une rhétorique, une poétique, des traités sur la tragédie, la comédie, l'histoire; et ù ce propos il dit ses idées, ses impressions, son goût sur les genres el sur les œuvres.

Il écrit au moment où l'esprit français vient d'acquérir la domination sur le monde civilisé, où la langue française devient universelle : on .le sent, à la -préoccupation qu'il a de rendre notre langue plus accessible aux étrangers par la simplilication de la grammaire. Mais, dans les pages qui suivent, le voilà qui veut tout brouiller : il se plaint de la pauvreté de la langue, il regrette l'épuration à laquelle Malherbe, Vaugelas et leurs contemporains oui procédé; il regrette le court, nerveux et |>iltoresque langage • lu XVI" siècle. Est-ce un précurseur du romantisme qu'on entend? Non : Fénelon nous ramène à Fionsard, ou plutôt à Du Bartas, presque à l'écolier limousin : il rêve d'inutiles synonymes, des composés de forme grecque ou latine, toute une fabrication artilicielle de mots littéraires. Cela nous arrive souvent avec Fénelon : il a l'air d'un révolutionnaire, et il est effçéncmeiit réactionnaire. .Mais il est le premier à voir l'impossibilité de ses rêves : cela ne l'embarrasse pas; il pas.se légèr(;ment sans rien retirer. C'est un causeur : il use du privilège d'incohérence et de contradiction qu'on a toujours laissé à la conversation.

Il n'y a qu'à louer son chapitre de la rljétorique : il s'attache à expli(|uer l'infériorité de notre éloquence poTîîîque et judiciaire à l'égard de celle des anciens. Il reprend à Fdhlïhellc sa théorie des climats. Il indique une voie nouvelle el féconde en découvertes.

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