LE TEMPÉRAMENT DE FÉNELON
Dans tons les ouvrages que j'ai nommés, dans tojis ceux que
\h laissés, ce qu'il y a de plus intéressant, c'est celte oriL.'inale,
complexe et captivante personne, si enveloppée et si équivoque
avec tant de spontanéité, si peu semblable enlin à la candide et
innocente (iyure de la légende.
Saint-Simon, qui l'a connu, a démôié admirablement le trait essentiel du personnage : de sa gravité d'évèque, de sa politesse noble de grand seigneur, émane une puissance de séduction, dont personne, et pas môme ce petit duc pénétrant et jaloux, ne peut se défendre. Fénelon est charmant et coquet comme une femme : toute sa force est dans ce don et ce désir de plaire.
Si l'on descend au fond de son âme, la raison de ce besoin de plaire est un amour infini de soi-même. « Je ne puis expliquer mon fond, écrivait-il un jour. H m'échappe, il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère rien due qui ne me paraisse faux un moment après. Le défaut subsistant et facile à dire, c'est que je liens à moi, et que l'amour-propre me décide souvent. » Oui. il tenait à soi, à ne s'en pouvoir déprendte jamais, il éluit allaché obslincment à sa pensée, à son goùl, une fois expriniés, et engageant son amour-propre : il était incapable de dire simplement, sans arrière-pensée : je me suis trompé, j'ai eu fort.
Ce caractère se découvre dans l'affaire du quiétisme, qui fut recueil de sa fortune et de son ambition. 11 se perdit faute de se résoudre à confesser sim|)lcmenl, devant trois amis, une erreur. 11 signa les articles d'issy; tout en disputant pied à pied le terrain, il était souple, humble, « comme un petit enfant », devant Bossuet, qui avait protégé ses débuts, qui avait une entière confiance en lui, avec une grande admiration de son esprit. Il se donnait pour un écolier, qui naurail d'autre doctrine que celle de son maître. Nommé archevêque de Cambrai grâce an silence des commissaires d'issy sur ses doctrines, qu'il jiaraissait avoir rétractées, sacré par bossuet, le souple abbé, devenu prélat et prince de l'empire, se redresse; il travaille à regagner le terrain perdu, à rattraper ses désaveux : dans ses lettres, il incrimine lîossnet, il se montre persécuté, ofl'ensé par lui; et, le gagnant de vitesse, il
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fait paraître son Expcication des Maximes des Saints avant les États d'Oraison. Son livre lait scandale : le voilà au plus bas.
Tout le monde la abandonné, hors le petit troupeau de ses amis. Le roi lui interdit d'aller à Rome se détendre, l'exile dans son diocèse, chasse ses amis de la cour. C'est ici le triomphe de l'art de Kénelon : il plie; tout en lui est modeste, résigné; son attitude, ses lettres l'ont voir au public la plus douce des victimes; on commence à le plaindre, sans le justiiier. Pendant le procès en cour de Rome, il. envoie là-bas le naïf abbé de Chanterac, agent conliant et docile qu'il fait mouvoir de Cambrai, et par qui il lutte contre les intrigues et les emportements de l'abbé Bossuet; il expédie à Rome mémoire sur mémoire, déplaçant la question, éludant les objections, embrouillant tout à force d'expliquer tout, et, sous prétexte d'expliquer, escamotant les doctrines iiisoutenables pour en substituer d'autres qu'il dérobera bientôt avec une égale aisance; c'est un polémiste incomparable, perfide, insaisissable. Ce jeu irrite liossuet, le logicien ferme et droit, qui fait de son mieux pour fixer les points du débat, pour débrouiller les équivoques : il frappe de plus en plus fort sur cet adversaire qui ne s^avouera Jamais touché, tant qu'il ne sera pas assommé. Mais Bossuet, naïvement, publie to is ses écrits en France : Fénelon, plus malin, fait parvenir sans bruit ses défenses à Rome. 11 les suppiime en France, si bien que Hossuet a l'air de s'acharner sur un adversaire désarmé. Cette apparence, exploitée par les voix de quelques fidèles, retourne lojiinion publique. La légende de la cruauté brutale de Bossuet, de la douce résignation de Fénelon s'établit; et quand enfin la cour de Rome ne peut se dispenser de condamner les Maximes des Siinls, Fénelon triomphe et à Rome et en France. 11 se soumet tout juste au point de vue des théologiens; mais il se soumet de façon à saisir le public, avec une humilité glorieuse et irrésistible. Au fond, il se croit victime et martyr pour la vérité : il a confessé qu'on avait pu se tromper sur sa pensée; il n'a pas reconnu que sa pensée se fût trompée; ses lettres postérieures, son testament alfirment que sa doctrine était vraie, et que ses ennemis avaient opprimé en lui l'innocence, la justice et la raison.
Jamais son amour-propre ne se consola de cette défaite : il couvrit mal son aigreur contre Bossuet, (jui mourut trop tôt pour en sentir les effets. Mais le cardinal de .Noailles survivait : Fénelon le guetta d'une haine paisible, souriante, dissimulée; il dénonça sous main les doctrines du prélat, excita le P. Tellier contre lui, poussant à le faire condamner publiquement pour jansénisme. C'eût été la revanche des Maximes.
Il avait d'autant plus sur le cœur son humiliation, que sa fortune avait sombré dans cette affaire de quiélisnie. Tout en élevant
le duc (le Bourgogne,- il songeait quecel enlanl régnerait : et dans ,1 pensée il se réservait le rôle <iue le médiocre Fleury se donna plus lard auprès de Louis XV. Sa disgràee éloigna ses espérances sans les ilclruire : ruiné dans l'esprit de Louis XIV, il continua de gouverner de loin son élève par rinterniédiaire de ses amis, et, au bout de qiieUpjes années, le roi autorisa de nouveau leur commerce. L'iiorizon séclaircissait : il s'illumina tout à fait par la mort de Monseigneur. Ce lut un beau temps pour Kénelon que l'année qui sépara les morts des deux dauphins; Cambrai éclipsa Versailles; Fénelon se sentait loucher au but, au ministère.
Lin vieu.\ roi de soixante-dix ans l'en écartait encore pour quelques jours : il était sûr de son élève. Cet indomptable, cet orgueilleux, ce féroce, il l'avait maté à force de douceur impérieuse cl (Icgmalicjiie : il avait brisé en lui tous les ressorts de la volonté; il l'avait jeté dans la piété austère, élroile, formaliste, dans des pratiques de moine imbécile; il l'avait l'ail incapal)le d'activité et de décision, à lel point que lui-même s'ap[)!iqua plus Uird à lui refaire un peu d'énergie et de sponlanéité. Sous un tel roi, le précepteur aurait régné.
Léducalion du duc de Bourgogne et les lettres de direction de t'énelon nous dénoncent un second trait de cette nature, qui n'est k vrai dire qu'une transformation du premier : l'amour-propre devient esprit de domination. Le moi a6[)iie à s'étendre, à envahir le iiioi d'autrui. Sous une grande douceur extérieure, sous la tendresse épanchée, sous la coquetterie attirante, s'exerce une âme impérieuse, qui n'hésite pus à violer les plus intimes secrets de la personnalité : Fénelon veut tout savoir pour tout réjjler; il veut être le principe unique des pensées, des actions de ses amis; il veut être le guide, l'oracle de tous les instants. Dès qu'une âme a l'air de se libérer, ou simplement de se retrancher, il séchappe tic cette douceur une dureté écrasante, qui se dissimule aussitôt le coup porté.
Le troisième trait qui enveloppe et fond les deux autres, c'est l'amour. Fénelon est tout amour : c'est pour cela qu'il hait si bien. Il aime et s'abandonne; son secret, pour captiver, c'est de se donner. Il a la plus étendue, la plus inépuisable faculté d'aimer qu'on puisse voir. Là est la source de ses erreurs Ihéologiques. .Mais il n'est pas de ceux que l'amour de Uieu, même dans son plus mystique excès, détache des créatures. Assuré d'aimer tout en l>ieu et comme œuvre de Uieu, il ouvre son âme; et toute beauté le séduit, la beauté de la nature, les arbres, les eaux, les vallées, les jours sereins, les soleils éclatants, la beauté de la poésie païenne aussi, où toute nature se rellèle, Homère, Horace, Virgile. Ce prêtre s'abandonne au charme sans scrupule et sans remords.
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Sa foi n'a pas de renoncement du côté de l'amour. Il a des ardeurs, (les grâces féminines dans ses affections : ce sont des élans, des caresses ini))étueuses, et puis de douces coquetteries, des diminutifs amicaux, des surnoms familiers par lesquels sa tendresse s'approprie pour ainsi dire son objet.
Médiocrement érudit, point du tout logicien, théologien abondant plutôt que sur, il s'éprend des idées comme des hommes, de tout ce qui ilalte sa nature intime et l'aide à se satisfaire : en tout, le vrai, le bien, c'est ce qu'il aime. De là ses excès et ses aveuglements : il achèterait la ruine du jansénisme do la ruine de la France. Le point particulier qui le jjassionne, lui cache tout le reste. De là, l'incohérence, les contradictions de ses pensées; mais de là aussi leur intarissable jaillissemeut, et la nouveauté, la chaleur. Jamais esprit ne s'est mù plus librement : car jamais il ne s'est hé par le respect de la logique ou le sens du possible.
Le moi est au fond de toutes ses chimères, comme il inspire ses plus exquises conceptions.
On retrouve, dans ses idées politiques et sociales, un curieux mélange du chrétien, du grand seigneur, et du lettré enivré des Grecs. Les Table:> de Cluuibies 'et quelques mémoires complètent le Télémaqiie et les Dialo(jues dem morts. Fénelon rêve une royauté féodale, appuyée sur la noblesse qu'on relèverait, et partageant avec elle le gouvernement de l'État, une royauté pacifunie, économe, ennemie du luxe et de l'industrie; on établirait des lois somptuaires rigoureuses; à Salente, le costume même de chaque classe est déterminé. Les souvenirs lointains de la féodalité rurale se mêlent aux rêves littéraires d'un retour à la simplicité primitive, de l'âge d'or. TouK,es ces vues sont liées par un fort esprit de réaction contre Louis XIV, que Fénelon a vraiment haï : il ne lui pardonne pas, comme chrétien, les guerres, comme poble, l'abaissement de la noblesse, comme philosophe, la misère des peuples, comme Fénelon enlîn, sa disgrâce.
Ses idées littéraires procèdent aussi de son tempérament. Contre la critique dogmatique, contre l'application mécanique des règles, il fonde la critique de sentiment. Il est un des deux ou trois esprits qui, au xvn'^ siècle, ont été au delà de Home, et ont vraiment senti la riche simplicité de l'art grec. Il est le plus charmant, le plus fin. le plus sûr des critiques, partout où sa nature se trouve conforme à l'œuvre dont il parle.
Aniour-propre, esprit de domination, intolérance, idées réaction-
1. On appelle ainsi le résumé des conversations poliiiques que Fénelon eut îi Cliuulues en novembre 1711 avec le fine de Chevreuse, et d'où sortit tout un plan de gouvernement qui devait être prùscnLé au duc de Bourgogne.
naires en politique, ultramonlaines eu rcligiog, théories larges et incohérentes, prati(|ue souvent étroite et dure, raison flottante, logique douteuse, l'ureur d'avoir le dessus plutôt que d'avoir raison : tout cela est dans Fénelon; et cela iieinpèche pas do l'aimer; tout cela n'ompèche pas même de lui trouver un certain air libre et lil)éral, qui le rapprocha' de nous. Chrétien, il est mù par le sentiment, plutôt que soumis à la règle; il est personnel, indodie, téméraire, hétérodoxe, b'éodal, il est révolté — du moins au fond du cœur et dans le secret de-ses écrits — contre l'absolue domination de Louis XIV. Suivant toujours son sens individuel, il représente la liberté.
Et ce prêtre mystique, ce grand seigneur porte en lui bien des germes de l'avenir, de ce xviu'^ siècle qui va tuer la noblesse et mettre en péril la religion. 11 y a en lui un philo!>ophe, et les philosophes ne s'y sont pas trompés, en contribuant à former sa" légende * ; il aime la paix, la bonne administration, les Unnières. Il est sensible. 11 a l'amour de l'humanité, le sentiment social et philanthropique; il est bienfaisant et prêche la bienfaisarice. Il l'exerce aussi : il l'a montré à Cambrai pendant les plus dures années de la guerre, il veut plus de bitMi-étre, de tranquillité, moins de charges pour le menu peuple. Kt puis, il se souvient à peine de la chute; Homère rem|)orte sur l'Évangile dans son imagination; il voit la nature innocente, bonne, heureuse en son premier état. 11 indique celte thèse du retour à la nature que prêchera Jean-Jacques, avec qui, au fond, il a tant d'affinités. Il a l'air de regarder le passé : et déjà il fait eclore l'avenir : après tout, n'est-ce pas ainsi que le inonde souvent se renouvelle *?