CRÉBILLON
Elle était bien malade, dès le jour où elle perdit Racine : par un effort de génie qui ne sera pas renouvelé, il avait su pousser son observation bien au-dessous de la surface polie des mœurs actuelles jusqu'aux explosions immorales, douloureuses, brutales, des passions naturelles. Comme le hasard ne suscite après lui personne qui puisse faire équilibre au.x circonstances par son tempérament, la force des circonstances l'emporte, et étouffe la tragédie. La vie de société ne laisse pas aux émotions profondes de lindividu le droit de s'exprimer, et élimine de plus en plus rigoureusement par la tyrannie des formes les réalités de sentiment et d'action qui pourraient servir de modèle à la tragédie. Or, en même temps, la condition des gens de lettres.se relève; la considération dont ils jouissent les introduit et les enferme dans le monde; leur champ d'observation se trouve par là singulièrement restreint, et le rideau des bienséances sociales s'interpose entre leur œil et la nature. L.'objet, le don, iè gbû'l de l'observation psychologique s'évanouissent également; él cette connaissance de
G'ir, LES FORMES D'ART.
l'Iionime qui avait fait rintérêl de la tragédie au siècle précédcnl disiiarait sans laisser de traces. La forme du genre subsiste, mais la vie s'en osl retirée.
La tragédie se ("ait par procédés : elle consiste dans un système de règles et de moyens c|iic l'on considère comme inamoviblesj Les lorniulesdés situations, des caractères, des passions se sont' lixées. Ce n'est plus qu'un exercice littéraire, un jeu de société, où il ne s'agit que de passer adrôilemênt par les conditions convenues. Tout l'art des auteurs, tout rinlérét des spectateurs se| portent à peu près sur cette unique question : étant donné un sujet tragique, comment les situations tragiques seront-elles ingénieusement esquivées et réduites aux bienséances? On n'a plus à regarder la nature : il suffit de connaître Racine, Corneille et Quinault. Racine est pris pour un maître d'élégance et de noblesse. Corneille enseigne â corser un sujet par l'bistoire, les intrigues de palais. Et (Juinault, enlin, Quinault montre à bâtir un roman héroïque et galant : car le vide do ces tragédies ne peut être rempli que par les complications romanesques.
C'est ce que nous apprenaient déjà Campistron et Lagrange- Cbancel, dont j'ai dit précédemment un mot; et Crébillon n'est pas pour moditier nos conclusions '. Crébillon, qui eut un iiiînieijse succès, est un homme d'imagination active, sans cesse occupée à emmêler et à démêler lès fils d'une action romanesque. La qualité des matériaux lui est indifférente : il prend à La Calprenède, à Corneille, à Racine, des situations, des caractères, des sentiments; il amalgame des lieux communs, il invente des férocités ou des héroismes sans exemple; peu lui importe; jamais il n'a jeté un regard vers la nature. Il traite la tragédie comme un problème, dont les donn'^es sont conventionnelles et ne doivent jamais être discutées. Le tout est de tirer de ces données ce qu'elles comportent de situations surprenantes. .Mais qu'est-ce qu'une situation surprenante? Crébillon eut une idée géniale : il comprit que, dans l'état des mœurs, une belle scène était celle qui présenterait la situation la plus contraire aux bienséances, d'une manière conforme à ces bienséances '^. Des sujets horribles, adroitement afl'adis, voilà tout son art.
1. l'rospcr Jdlyol dii Crùbillon. mi b. Dijon en liwi, fil représenter son Idoménée en 1703 ; puis vini'cul .l^/ve t'/ T/iijesIe, HOT, L'itclir, 170?, Hhadaunste et Zénobie, 1711, etc. Il iiKiunit on 170-J. Dnns sa vieillesse, on ehercha ii l'opposer ù Voltaire; Mme fie l^ojiipadour, lirouilléu avec celui-oi, se déclaia hautement pour Crébillon. — Éditions .• Œuvres, Impr. royale, 2 vol. in-8, 1750; Didot aîné, 1812, 2 vol. in-8; Lcbigre frères, 1832, 3 vol. pet. in-12. — A consulter*: Brunelicre, L'poj. du th. fr., 'J' conf. M. Unirait, la Vie et le Théâtre de Cr., Paris, 1S9C, in-8.
2. Cf. la Préface à' Atrée et Tyeste, où la formule est donnée.