l'artiste dans SAINT-SIMON
La nature avait mis en ce petit duc d'admirables facultés d'artiste, que son inaction forcée, ses passions rentrées ont développées. Borné du rùté de l'intellijïence, il a une sensibilité démesurément irritable et vibrante. Il est tout nerfs, toujours secoué de passion, bouillant et débordant. Mais la nature l'a fait curieux, elle lui a donné des yeux aigus, qui ramassent tous les ensembles et tous les détails, une mémoire étonnante pour rappeler les images dans toute la fraicbeur de la sensation premièi'e. Il n'est point écrivain à idées, et ne se soucie guère du monde intellif.?ible. Il n'est ni philosophe, ni moraliste; il est peintre. 11 a le don de l'intuition psychologique. Plus pénétrant que La Bruyère et que Lesage, opérant sur la matière vivante, toujours en mouvement et qui se dérobe à chaque instant, il démonte les actions avec une sûreté magistrale, dissèque les sentiments, saisit les plus fugitives traces des forces qui composent la vie morale. Mais il est bien le contemporain de Lesage et de La Bruyère, par ce don de traiter toutes les apparences sensibles comme le chiffre qui contient l'homme intérieur.
Ses haines avivent sa curiosité, rendent ses yeux plus prompts « à voler partout en sondant les âmes »; elles aveuglent son jugement, mais elles éclairent sa vision. Son cas est singulier : injuste et partial jusqu'à la férocité, il ne voit jamais trouble; la passion donne à son regard une vigueur plus perçante. Rien ne prouve mieux qu'il y a en lui un artiste : la réalité le saisit, en dépit de ses préventions de ses aversions, de ses théories; et il lui est aussi impossible de ne pas la rendre que de ne pas la voir. De là vient que ses portraits sont si vivants, si vrais, quoique souvent si injustes. Son instinct d'artiste trompe ses sympathies d'honnête homme et jusqu'à ses opinions de duo et pair.
Voilà comment Saint-Simon, qui peut être redressé ou démenti presque à chaque page, reste pourtant le seul peintre qui nous rende la cojLir d6 Louis XIV. Ce qui est pour l'esprit est souvent
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Taux : mais ce qui est pour la sensation est toujours réel. Il y a dans ces Méinoitra une abondance, une variété de silhouettes, de iToquis, de char}j;es, de portraits en pied, de vastes tableaux, qui t'ont vivre devant nous, comme réels et tangibles, les contemporains du grand roi, ses courtisans, sa famille et lui-même. En deux lignes, Saint-Simon vous campe le bonhomme sur ses jambes, dans son altitude favorite, avec son expression particulière de physionomie : ailleurs il le développe, le fouille, en dévide li'S entrailles, n'y laisse rien d'obscur ou d'inexpliqué. 11 a le sentiment de la vie, c'est-à-dire du changement : il voit les hommes s'épanouir ou se dessécher, leur personnalité se fondre et se refaire; il note ce travail insensible du temps, qui dégrade et renouvelle les figures. Ses impressions se modifient, il revient au modèle, il s'y attaque avec une nouvelle rage, pour le fixer dans son état actuel, qui bientôt ne sera plus. De là vient qu'il nous donne plusieurs portraits de Fénelon, de la duchesse de Bourgogne, de Mme de Maintenon : et combien d'études du grand Roi!
Avec les individus, il regarde les masses. Tantôt il ramasse toute une scène en quelques traits, par un dessin large, hardiment simplifié; tantôt il développe d'immenses tableaux, comme ceux de la mort de Monseigneur, et du lit de justice qui dégrade les enfants légitimés de Louis XIV. Son récit est grouillant de vie, et l'impression a cette netteté qu'un art supérieur peut seule donner. Une foule d'individus, de mouvements, d'actions se mêlent, se croisent, se succèdent; chaque individu est analysé, chaque mouvement décomposé, chaque action détaillée. Rien ne s'embrouille pourtant et ne se confond; à de certains moments, toutes les particularités reculent et s'effacent; on ne voit plus que les ensembles, les mouvements généraux, les caractères saillants. Je ne sais où l'on pourrait trouver une pareille exactitude de vision, unie à une pareille ampleur.
Saint-Simon a égalé sa puissance d'expression à sa puissance de sensation : c'est tout dire. Il écrit d'un style heurté, fougueux, tout plein de contrastes, de disparates, de brusqueries, d'audaces, de négligences. « Je ne suis point uu sujet académique, dit-il de lui-même; je suis toujours emporté par la matière. » C'est en effet sa passion qui se dégage, sa sensation qui se réveille. Aucime intention littéraire n'intervient dans le choix de l'expression. La métaphore y pullule, mais la métaphore qui n'est pas un procédé de rhétoiiijue, et qui enregistre la vibration intime de la personnalilé au contact des choses. Nul scrupule de grammairien et de puriste, mille préoccupation technique d'écrivain ne dirige ou n'arrête la plume de Saint-Simon : ce duc et pair n'est pas homme de lettres; et les traditions, les règles, qui emmaillotent rinspî-