QUELQUES PHILOSOPHES
V Encyclopédie s'ajouta aux efforts individuels et leur donna plus d'crficacité. Mais, tandis que plus ou moins péniblement, à intervalles plus ou moins longs, ses lourds in-4'' s'abattaient sur l'ignorance et les préjugés, les principaux collaborateurs suivaient chacun leur direcLion, manifestaient leur tempérament, combattaient, instruisaient dans leurs œuvres personnelles.
Nous devrons nous arrêtera Diderot, à Voltaire, à BufTon. Il y a quelques-uns de leurs contemporains qui eurent leur heure de gloire ou de tapage. Leurs personnes presque toujours sont plus intéressantes, plus représentaUvc!!, que leurs écrits; et l'historien de la société a plutôt affaire à eux que l'historien de la littérature. C'est le cas de Dalerabert ', mathématicien illustre, esprit indépendant, au dessus de l'ambition et de l'intérêt, ami de son repos jusqu'à l'égoïsme, et jusqu'à renoncer à l'expression publique de ses idées, excitant les autres sous main à se compromettre, et gardant lui-même an silence prudent : critique étroit, fermé à l'art, à la poésie, philosophe intolérant, affolé de haine contre la religion et les prêtres; écrivain lourd et pâteux, sans tact, d'une inélégance innée, et d'une sécheresse qui se dissimule mal par l'emphase et la fausse noblesse. Son u'uvre littéraire paraît mince aujourd'hui, et ira, je crois, s'amoindrissant de jour en jour.
C'est le cas aussi de l'universel et médiocre Marmontel *, l'auteur de Bélisaire et des Incas, deux insipides romans qui, en attirant sur lui les rigueurs de la Sorbonne et du Parlement, en firent un moment le représentant de la philosophie. Il fut le principal rédacteur des articles littéraires de V Encyclopédie , ni les connaissances ni le goût ne lui manquaient; et le recueil de ces articles, qui forme les Éléments de littérature, est l'expression la meilleure que nous ayons du goût moyen du xvni^ siècle. L'absence de génie est ici une garantie d'exactitude. Mais il n'y a en somme qu'une œuvre de Marmontel qui appartienne aujourd'hui à ce que j'ap-
1. Jean le Rond, dit Dalembert (vers 1717-1783), enfant trouvé qui était fils de Mme de Tencin, fut membre à vingt-trois ans de l'Académie des sciences. Il entra à l'Académie française en 1754, et en devint secrétaire perpétuel en 1772. Il refusa les offres de Catherine et de Frédéric qui l'appelaient en Russie et en Prusse. Œuvres littéraires, Paris, 1821, 5 vol. in-8.
2. J.-F .Marmontel (1723-1799). Œumvs complètes, Paris, 1818, 19 vol. eu 20 tomes — A consulter : Lenel, Marmontel, 1902.
736 LES TRMPÉRAMENTS BT LES IDÉES.
pellerais la liUérature vivante : ce sonl ces Mémoires si naïfs, où il nous décrit sa carrière de beau f^ars limousin lancé à travers la plus Iil)re société qui fût jamais, où il proniL-iie avec un si parfait contonlement de soi-même sa robuste médiocrité parmi les cercles les plus distingués de ce siècle intelligcivt : corps, esprit, moralité, tout est solide, massif, insuffisamment raffiné chez ce paysan parvenu de la littérature.
Les livres d'Helvétius ' et de Fabbé Raynal - sont des œuvres mortes : ils n'eurent jamais qu'une valeur extrinsèque, qu'ifs empruntèrent aux passions de parti. Helvétius, très honnête homme et très bienfaisant, réduisait toute la morale à l'intérêt bien entendu. H faisait dépendre tout le progrès de l'humanité, tout le développement de la civilisation de la conformation de nos organes; et par une inconséquence singulière il croyait à la toutepuissance de l'éducation : il estimait que tous les esprits sont à peu près égaux, et que toutes les différences intellectuelles résultent de l'inégalité de culture; or, si l'on ramène tout au physique, c'est le contraire qui est vrai ; il n'y a pas d'éleveur qui croie que, pour avoir un bon étalon, il suffit de bien nourrir n'importe quel poulain. Raynal est au-dessous d'Helvétius : il a fait un livre à tiroirs, d'où s'échappent à tous propos toutes sortes de déclamations contre Dieu, la religion et le gouvernement; il invitait ses amis à lui en apporter, et Diderot s'est fait son fournisseur.
D'Holbach ^ vaut mieux. Ce baron allemand qui traitait les philosophes, peut n'être qu'un écho : c'est un écho intelligent. 11 a compris les idées qui s'échangeaient à sa table; la façon dont il les réduit en système le prouve. Négation de la métaphysique, souveraineté des lois physiques, déterminisme, évolution, progrès, nécessité et efficacité de l'expérience, réduction de la conscience morale à une disposition organique héréditaire que modifient les habitudes et les sensations, en théorie poursuite de la jouissance, en pratique accomplissement du bien : voilà les principales idées que met en lumière la forte unité du fameux livre de d'Holbach.
Condillac * est le philosophe des philosophes. C'est un grand et
1. Claude Holvélius (1715-1171), fcnniep frénéral, et maitre d'hôlel de la roino : Ve l'esprit, 17r)S, io-i; De ihoniDie, 1772, 2 vol. in-8. — A consulter: Keiin, Belvélius, sa vie et son leuvre, 1007. — llelvciuis, médiocre liUonil-iir, niar(|uo dans l'histoire des idées. Il a eu l'idée des science» morales, c'esl-adire de traiter les clioses morales par les méthodes des scieiic-i's physiques et nalurolles. L'entreprise était au-dessus de soa esprit et de sun temps : mats il ebl uu des aDcélres du positiviï^mo anglais et français du xix° biécle (//* éd.).
2, L'al)l,é Uaynal (1713-1796): IJistoin; phitosopliKjue et poUtKjue det établissements et du commerce des Europcens dans les Deux Jndt-s, 178U, 4 vol. in-S.
a. Le baruu d'UolbacU (172:<-n8'J) : le l'/irisliauisnie dévoilé, \'M, in-8; Théologie portauve (I7()8), .iurtout le Système de lu uatnre, 1770, 2 vol. ia-12. 4. L abb^ do Condtliac (1714-1780), précepteur du prince de Parme : Estai sur
lucide esprit qui ne prit point de part aux polémiques violentes du temps. Son œuvre, comme celle de Descartes au xvii« siècie. est l'expression philosophique du même esprit qui a produit la littérature du temps. Il évite, comme Voltaire, les négations extrêmes : il ne professe ni athéisme ni matérialisme. 11 fait seulement dériver toutes les idées des sensations, sur lesquelles l'esprit travaille, qu'il clarifie, compare, abstrait, simplifie, généralise, dont il extrait à la longue des séries infinies de raisonnements rigoureux et limpides. On saisit dans sa méthode à la fois la force et la faiblesse de l'esprit du xvuF siècle, encore trop adonné à l'analyse. Condillac n'enseigne point à observer les faits, base de la science; il n'indique pas les liïoyens de les vérifier, de les interpréter. Il n'opère que sur les idées, quelles qu'elles soient, et de quelque -façon qu'elles aient pénétré dans l'esprit de l'homme. Et c'est précisément le défaut général de tous les penseurs du temps, de ne point assurer suffisamment les principes de leurs raisonnements, d'ignorer, de mépriser, de mal voir les faits, de supposer coaslamment la réalité adéquate à leur idée. En revanche, ce sont «'incomparables raisonneurs; et le fort de Condillac est justement Rart^de raisonner. Avant tout il est logicien, li nous enseigne à i^us faire du monde extérieur des idées claires, précises, ordonnées. Il nous fait suivre la genèse naturelle des idées, le développement parallèle des signes, et nous montre dans le langage « un merveilleux instrument d'analyse », qui, par ses termes abstraits où se rassemblent des collections d'idées, par son mécanisme où s'expriment des séries de rapports, facilite de plus en plus la tâche de l'esprit *. Les opérations de la pensée sont une algèbre, dont les mots sont les signes. Les jugements sont des équations, et les termes qu'on assemble sont des objets abstraits, idéaux : nulle part on n'aperçoit mieux que chez Condillac pourquoi l'esprit français au xviii« siècle élimine si souvent toute réalité concrète, les formes par conséquent de la vie et la matière de l'art, et pourquoi la poésie ne peut plus être qu'un jeu intellectuel, réglé par des conventions arbitraires.
Le parti encyclopédiste était assez vaste pour englober les tendances individuelles les plus inconciliables, Mably par exemple et Turgot. L'abbé de Mably, frère de Condillac, eut une influence limitée, mais sérieuse et durable : il s'était attaché aux sciences sociales et politiques; dépassant Rousseau qu'il avait devancé, il développe hardiment des théories communistes. Rien n'était plus
l'origine des connaissances humaines, 1746, 2 vol. in-12; Traité des sensations, 1754, 2 vol. in-12; Cours d'Études du prince de Parme, 1769-1773, 13 vol. iD-8, — k consulter : Taioe, les Philosophes classiques du xix' siècle, c.hap. 1. 1. Je ue fais guère ici que résumer uqb page de Taine.
738 LES TEMPI^RAMKNTS ET LES IDKKS.
contraire aux doctrines libérales et individualistes du groupe ocononiiste aucpu'l appartenait Turgot '.
Les misères et l'oppression du peuple, à la fin du règne de Louis XIV, avaient excité des patriotes tels que Vauban et Boisguilbert à chercher, en dehors de toute doctrine politique et de toute intention révolutionnaire, les moyens d'améliorer l'étal matériel du royaume. Ces études faisaient encore l'objet principal du Club de l'Entresol, où Ton rencontre l'abbé de Saint-Pierre et le marquis d'Argenson. Quesiiay, ce médecin de Louis XV dont la lianteur de pensée imposait le respect même au roi, s'y appliqua ensuite et lut le romlalenr de l'école économique, à laquelle se rattachent des esprits aussi divers que le marquis de Mirabeau elTurgot. J'ai parlé de VAmi des hornmcs, qui avait voué un culte à Quesnay. Turgot- lut un des plus nobles esprits du temps. Il renonça à l'assurancR" d'une grande fortune ecclésiastique, pour ne point se condamner toute m vie à porter un masque sur le visage. Il ne devint pas pourtant ennemi du christianisme. Il prenait cette position, originale en son temps, de respecter le christianisme en n'obéissant qu'à la raison. Il estimait que toutes les religions ont droit à la tolérance pourvu qu'elles ne choquent point la morale. Il ne poussa point à démolir la société : il se contenta de travailler à l'améliorer. Il avait ombrasse toutes les parties du gouvernement et de la vie nationale : administration, finances, industrie, commerce, éducation, il avait tout étudié avec un esprit philosophique, sans rechercher la nouveauté ni respecter la tradition, uniquement mù par l'amour de l'humanité et réglé par la considération du possible.
Si V Encyclopédie pouvait contenir à la fois des athées et des jéistes, des révolutionnaires et des modérés, des communistes et des individualistes, c'était au nom de son principe : la souveraineté de la raison. Tout ce qui la reconnaissait était de la rriaison. Nous pouvons donc négliger toutes les divergences de doctrine et les incompatibilités d'humeur : ce qui lie le parti, et caractérise le mouvement philosophique, c'est la foi dans la raison. En ce sens, l'œuvre où aboutit toute la pensée du siècle, c'est la fameuse Esquisse de Condorcet^. Proscrit, Condorcet gardait toute sa séré-
1. L'ablié <le Mably (1709-85) : /<• DroUpublic de l'Europe, 1748, 2 vol. iu-l.'; Lntretiens de PUocion, sur le rapport de la morale avec la politique, 1763, iu-Dii; boules nroposés aux philosophes économistes, 1768, in-12; Observations sur le gouvernement et tes États-Unis d'Amérique, 1784, ia-lî; Œuvcs, éd. Ariioux, ch. m. t. V, v. in-18.
■J. Biographie. Jacques Turgol (1727-1781), priour ùe Snrbonne en 17'i9, quille rÉglise eu 1751, no pouvant plus accepter l'étroite orthodoxie. Conseiller au Parlement en 1757, il collabore à V Encyclopédie. Intendant à Limoges, en 1761, ministre du 24 août 1775 au 12 mai 1776. — Éditions : Œitvres complètes, 1814, 2 vol. gr. in-8; Correspondance inédite de Turgot et Condorct, publ. par Ch. Henry, Paris, in-8. — A consulter : L. Say, Turgot, Coll. des Gr. Écr. fr., Hachette, in-16.
3. Le marquis de Condorcet (1743-1794), mathématicien, économiste et philosophe.
LA LUTTK l'HILOSOPHIOUE. 739
nité, toutes ses espérances; il Iraçail rapidement le tableau des progrès delà raison, relardés en vain par les tyrans elles prolres, et donnait un aperçu des belles destinées que sa victoire promellail à l'homme, indéliniment perlectible. [S'il y a bien de la candeur et delà chimère dans cet o]itimisme, l'ouvrage est une esquisse vigoureuse de l'Iiistoire de la culliiie humaine; le parti pris n'exclut pas l'intelligence. Condorcel est un grand esprit].
On aimerait à s'arrêter sur d Holbach, Coudillac, Turgol, Condorcel : nous sortons d'eux autant que de Voltaire, de Diderot, de Rousseau, de BulTon. Mais leur mérite littéraire est loin d'être toujours égal à la valeur de leurs idées. 11 me faut laisser tous ces représentants de la philosophie du dernier siècle, pour regarder seulement les grands littérateurs, ainsi replacés dans leur milieu.
éditeur des Pensées de Pascal (1776), auteur d'une Vie de Turf/ot > 1786j et d'une Vie de Voltaire (1787i, membre de l'Assemblée législative, puis de la Convention, fut proscrit comme girondin, et s'empoisonna en 179i. Il écrivit, pendant qu'il se tenait caché, VEsquisse d'un tableau historique des progrés de l'esprit humain. — Éditions : Œuvres, lS47-i9, 12 vol. in-8. Nie éd. du Tableau historique, 1900. — A consulter : Picavet, les Idéologues. 1891. Alen^ry, Condorcet, 1905. L. Cahen, Condorcel et la Rérolution française, 1904.