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LES ENNEMIS DE VOLTAIRE

Voltaire mit souvent ce génie et cette puissance au service de ses passions personnelles. En faisant la guerre au profit de la raison et de l'humanité, il fit le pirate pour son compte. Chargé de tant d'affaires, il trouva toujours le temps de se colleter avec Pierre et Paul, grands ou petits, bons ou mauvais, gens à talent ou sans talent, qui avaient eu le malheur de choquer sa vanité ou d'éveiller sa jalousie. Ses démêlés avec le malin président de Brosses % propriétaire de Tournay, qui d'ailleurs l'avait « roulé » dans la transaction, sont une comédie : Voltaire s'est entêté à ne pas payer quelques voies de bois qu'il a prises; et il veut que le président les paie. Ils échangèrent des lettres impertinentes, aigres, injurieuses; le président dit avec esprit de dures vérités à Voltaire. Aussi ne fut-il qu' « un misérable » ; et pour n'avoir pas vbulu payer le bois dont son locataire s'était chauffé, il lui en coûta un fauteuil académique, la rancune tenace du philosophe ameuta contre lui la secte encyclopédique.

1. Le président de Brosses (1709-1777), conseiller au parlement de Dijon, en 1730, président en 1841, premier président en 1875, a laissé d'excellentes Lettres famUièrea icriies d'Italie en <7S9 et 1740 (Paris, 1836; 4* éd., 1885). — A consulter: Foisset, Voltaire et le président de Brosses, 1885.

Cette coméilie se passait h huis clos; niais en voici d'autres qui réjouirent dès ce temps-là le public. La satire du Pauvre Diable (17o8) distribua impartialement de larges volées de bois vert sur les épaules de tous Tes ennemis du " vieux Suisse », ennemis philosophiques, poéli(|ues, personnels, jansénistes, jésuites, parlementaires, comique lainioyant, Gressel, Trublel, Pompignan, Desfontaines, Fréron, Chaumei.x • que sais-je? toute la kyrielle défilait dans un mouvement endiablé et des attitudes drolatiques. C'était encore de la littérature, et de la meilleure : Voltaire se gâtera plus tard, par l'e.xcés d'injure et de violence- Il fit pleuvoir sui' la tête de l'honnête Pompignan une grêle de facéties, il l'inonda de ridicule : le crime du pauvre homme était de ne pas aimer la philosophie que Voltaire aimait. Pendant vingt ans, c'est son délassement, sa joie, son remède, de prendre par les oreilles, et de fustiger publiquement ou Pompignan, ou Fréron, ou Nonotte, ou Patouillet. Un coupable lui rappelle les autres; et sur chaque grief nouveau il repasse toutes ses vieilles rancunes. « En vérité, disait Grimm après lecture des Honnêtetés littéraires, M. de Voltaire est bien bon de se chamailler avec un. tas de polissons et de maroufles que personne ne connaît. »

Le pis pour Voltaire, c'est que ces « polissons » et ces « maroufles » n'étaient pas les seuls objets de sa colérique humeur. Elle ne respectait pas les plus vraies gloires du siècle, elle les démo lissait à coups d'ironies et d'épigrammes : Voltaire eut la petitesse d'être gêné par la grandeur de Montesquieu. L'écrivain était mort, l'œuvre restait. Voltaire s'y cassa les dents. Un beau jour circulèrent des dialogues << traduits de l'anglais '», qui démontraient que \ Esprit des Lois est un « labyrinthe sans fil, unreci'"'! de saillies », un livre plein de fausses citations, où l'auteur prenait presque toujours son imagination pour sa mémoire ». Une autre fois *, le pauvre chevalier de Chastellux se voyait élevé au-dessus de Montesquieu; il fallait que Condorcet agacé avertît charitablement Voltaire du ridicule de cette comparaison, et qu'il y avait des réputations auxquelles on ne pouvait toucher.

Voltaire n'eut pas plus de bonheur avec Baffon. Ses petits mots perfides n'amoindrirent pas Vllistoire naturelle, et il ne parut pas à sou avantage quand il entreprit une lutte ouverte : il essaya de résister à l'une des plus belles hypothèses de BulTon. qui voyait dans les coquillages et les poissons trouvés au haut des Alpes une

2. Article paru 'lans le Journal de politique et de littérature, t. II, p. 85-S7, 1777, Commentaire sur l'Esprit des Lois, 1778. I.e chev. de Chaslullu.\ avait publié en IV7î un livre de la Félicité publique Ci" éd., 1776).

LE l'ATRlARCHE DE KERNEY. 7t'.:{

preuve du séjour des eaux de la mer en des temps reculés; il s'euléla à soutenir un propos qu'il avait lâché étourdiment avant les travaux de HuU'on. Il avait supposé que les coquilla^'es étaient tombés des chapeaux des pèlerins qui revenaient de la Terre sainte, et que leS arêtes de poissons étaient les restes de leur déjeuner. Il ne se rencontra pas, par malheur, dans le siècle un autre Voltaire pour l'aire sur cette grotesque invention une autre Diatribe du docteur Akakia.

Avec Jean-Jacques Rousseau, les premières relations furent cordiales : Jean-Jacques s'inclinait devant Voltaire, et Voltaire cajolait Jean-Jacques. Mais l'un avait trop de vanité, l'autre trop d'orgueil. Rousseau réservait jalousement son indépendance, alors qu'il avait à se faire pardonner son talent. Il écrivit contre les idées de Voltaire : il réfuta dans une lettre le Poème sur le désastre de Lisbonne. II écrivit contre Daiembert, qui voulait qu'on ouvrit un théâtre à Genève, et son ouvrage eut le malheur d'exciter l'austérité genevoise • il fut pour quelque chose dans les tracasseries qui forcèrent Voltaire de transporter à Ferney son théâtre et son domicile. Puis Jean-Jacques se brouilla avec Diderot, avec les Encyclopédistes. Mais ce qui fit déborder la coupe, c'est qu'il se permit quelque part ' d'écrire que Voltaire était l'auteur du Sermon des Cinquante Voltaire éclata comme si Rousseau eût amassé des fagots pour le brûler. Il riposta en accusant Rousseau d'avoir mis ses entants à l'hôpital ^. Et dès lors il n'y eut pas de mépris, d'injure, de diiïamation qu'il ne versât sur Rousseau. Il fit contre lui tout un poème héroï-comique, la Guerre civile de Genève-'; il excita sous main les Genevois contre lui. En même temps il se chamaillait avec les ennemis, qui poursuivaient Rousseau, le professeur Claparède, le pasteur Jacob Vernet, l'archevêque d'Auch Montillet : tant leurs causes étaient liées, indépendamment de leurs dilférends personnels.

Voltaire perdit plus qu'il ne gagna dans ces polémiques; une certaine mésestime s'insinua dans l'admiration qu'il inspirait et il donna lieu, même à des gens qui tenaient de lui toutes leurs idées, de mépriser sa personne absolument.

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