‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 3 sur 504 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

plus au-dessus de tout examen, s'ils onl pu, en se préparant, oublier qu'ils étaient candidats, et pratiquer la littérature pour elle-même.

Il appartient à d'autres de juger ce que j'ai pu faire : je rends compte de ce que j'ai voulu faire, de l'idée qui m'a guidé dans mon travail.

On a faussé en ces derniers temps l'enseignement et l'étude de la littérature. On l'a prise pour matière de programme, qu'il faut avoir parcourue, effleurée, dévorée, tant bien que mal, le plus vite possible, pour n'être pas « collé » : quitte ensuite, comme pour tout le reste, à n'y songer de la vie. Ainsi, voulant tout enseigner et tout apprendre, absolument tout, n'admettant aucune ignorance partielle, on aboutit à un savoir littéral sans vertu littéraire. La littérature se réduit à une sèche collection de faits et de formules, propres à dégoûter les jeunes esprits des œuvres qu'elles expriment.

Cette erreur pédagogique dépend d'une autre, plus profonde et plus générale. Par une funeste superstition, dont la science elle-même et les savants ne sont pas responsables, on a voulu imposer la forme scientifique à la littérature : on est venu à n'y estimer que le savoir positif. Il me fâche d'avoir à nommer ici Renan comme un des maîtres de l'erreur que je constate : il a écrit dans V Avenir de la science cette phrase où j'aimerais à ne voir qu'un enthousiasme irréfléchi de jeune hom"me, tout ffaîchement initié aux recherches scientifiques : « L'étude de l'Histoire littéraire est destinée à remplacer en grande partie la lecture directe des œuvres de l'esprit humain ». Cette phrase est la négation même de la littérature. Elle ne la laisse subsister que comme une branche de l'histoire, histoire des mœurs, ou histoire des idées.

Mais pourtant, même alors, c'est aux œuvres mêmes, directement et immédiatement, qu'il faudrait se reporter, plutôt qu'aux résumés et aux manuels. On ne comprendrait pas que l'histoire de l'art dispensât de regarder les tableaux et

AVANT-PROPOS. Vil

les statues. Pour la littérature comme pour Tart, on ne peut éliminer l'œuvre, dépositaire et révélatrice de Tindividualité. Si la lecture des textes originaux n'est pas l'illustration perpétuelle et le but dernier de l'histoire littéraire, celle-ci ne procure plus qu'une connaissance stérile et sans valeur. Sous prétexte de progrès, l'on nous ramène aux pires insuffisances de la science du moyen âge, quand on ne connaissait plus que les sommes et les manuels. Aller au texte, rejeter la glose et le commentaire, voilà', ne l'oublions pas, par où la Renaissance fut excellente et efficace.

L'étude de la littérature ne saurait se passer aujourd'hui d'érudition : un certain nombre de connaissances exactes, positives, sont nécessaires pour asseoir et guider nos jugexnents. D'autre part, rien n'est plus légitime que toutes les tentatives qui ont pour objet, par l'application des méthodes scientifiques, de lier nos idées, nos impressions particulières, et de représenter synthétiquement la marche, les accroissements, les transformations de la littérature. Mais il ne faut pas perdre de vue deux choses : l'histoire littéraire a pour objet la description des individualités^; elle a pour base des intuitions individuelles. 11 s'agit d'atteindre non pas une espèce, mais Corneille, mais Hugo : et on les atteint, non pas par dès expériences ou des procédés que

1. Je ne veux point dire par là, comme quelques lecteurs l'ont cru, qu'il faut revenir à la méthode de Sainte-Beuve et constituer une galerie de portraits ; mais que, tous les moyens de déterminer l'œuvre étant épuisés, une fois qu'on a rendu à la race, au milieu, au moment, ce qui eur appariient, une fois qu'on a considéré la continuité de l'évolution du genre, il reste souvent quelque chose que nulle de ces explications n'atteint, que nulle de ces causes ne détermine : et c'est précisément dans ce résidu indéterminé, inexpliqué, qu'est l'originalité supérieure de l'œuvre ; c'est ce résidu qui est l'apport personnel de Corneille et de Hugo, et qui constitue leur individualité littéraire. Et voilà pourquoi il faut commencer par appliquer rigoureusement toutes les méthodes dec" termination ; les grandes œuvres soûl celles que la doctrine de Taine ne dissout , as tout entières; la méthode délicate de M. Brunetière y fail apparaîlrt- une plus ou moins forte perlurbatiou de l'évolulioD du genre; il y a eu addition d'éléments imprévus ou reoriranisiitnm di;;- éli-mtiil» connus, élévation soibdaiue d'iut.^nsile ou création spontanée de bc aute. et dan:* iiuis ces pUéaunièues s'est révélée l'urieinalilé individuelle, que l'on altfinl alors [)Hr luur exacte description. Pour le develuppeuieut de cesideeï, je ne puis que renvoyer à VAvant-Propos du recueil d'études morales et littéraires que i'ai récemment publié sous le titre Hommes et f.ivres (Lecène et Oiidin, in-18).

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