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LE MARIAGE DE FIGARO. » 80!S

tocratique; surtout depuis 1763, où Mlle de Lespinasse emmène Daleinbert et les autres philosophes; elle hait la secte encyclopédique. Sa grande amie, la délicieuse duchesse de Choiseul, vit à la cour, et ne fait pas des gens de lettres sa société. Ces femmes, pourtant, sont « philosophes » : elles se passent de Dieu avec sérénité. Le xvni*^ siècle a créé le type de la femme absolument, paisiblement irréligieuse.

Mme Geofîrin ' donne de petits soupers aux duchesses : elle a un diuer pour les artistes, un diner pour les littérateurs. Ceuxci avaient parfois d'inquiétantes conversations; elle y coupait court d'un sec « Voilà qui est bien ». Mais cette bonne bourgeoise, esclave de la mode, s'estimait obligée d'ouvrir son salon à la philosophie : tant la philosophie était puissante alors.

Il y avait plusieurs maisons où elle se trouvait chez elle : chez Mme d'Épinay *, chez le baron d'Holbach, qui encourageaient toutes les hardiesses, chez Mme Necker*, une bonne et intelligente femme sous son air un peu gourmé d'institutrice protestante, chez Mme Suard, la dévote de Voltaire. Mais le plus célèbre et le plus influent des salons philosophiques fut celui de Mlle de Lespinasse *, l'ancienne lectrice de Mme du Deffand. Après leur brouille en 1763, elle se retira dans son petit appartement de la rue de Bellechasse, où elle donnait à causer tous les jours. Daicmbert, Turgot, Condillac, Condorcet, Suard, le duc de la Rochefoucauld, étaient ses amis particuliers et assidus. Une foule de grands seigneurs, tous les étrangers illustres la visitaient : mais il fallait, pour être accueilli, être homme de progrès, détester le despotisme, adorer l'Angleterre et la liberté.

Dans les salons, cela se conçoit, domine J'influence encyclopédique et voltairienne; Mme du DelTand écrit à Voltaire : « Il n'y a que votre esprit qui me satisfasse », et Mme de Choiseul le pense. Elles ne voient dans Rousseau qu'un charlatan et un

1. Mme Geoff: n (1699-1777) esl une boone bourgeoise qui, mourant d'envie d'avoir un salon, réust t à capter celui de Mme de Toncin, dont elle hérita. Coii-espondance inédite du roi Stan. Aug. Ponialows/ci et de Mme Geoffrin, Paris, ia-8, 1878.

2. Mme de la Live d'Epinay (1726-1783), femme d'un fermier général, logea Jean- Jacques à l'Ermitage; Grimm remplaça Rousseau dans son amitié. Elle eut une correspondance suivie avec Galiani quand celui-ci eut quitté la France.

A consulter : L. Perey et G. Maugras : la Jeunesse de Mme d'Epinay ; les dernières années de Mme d'Épinay, 2 vol. in-8, Paris, 1883.

3. Suzanne Curchod de Nasse (1739-1794) épousa Necker en 1764. — Mme Suard, née Panckoucke (1750-1830), eut un salon très fréquenté par les encyclopédistes au.\ approches de la Révolution.

4. Mlle de Lespinasse (17^(2-1776). Il faut noter le goiit de cette àme passionnée pour la musique. — Éditions : Lettres de Mlle de Lespinasse, éd. Asse, Paris, in-12; Lettres inédites de Mlle de Lespinasse à Dalembert et Condorcet, publ. par Ch. Henry, Paris, Charavay, in-8.

^(J(i LKS TKMl'KltA\;K.MS KT LES IDEES.

rhéteur. Copcndanf Rousseau pénètre dans les âmes, en dépit de l'obstacle que lui oppose l'incurable esprit du monde. La plupart des esprits mêlent confusément, sans distinguer, Diderot, Vollairo Rousseau, et se font un amal^'ame d'id'^es hétérojL;f'nes, dont l'unité réside dans la commune propriété de dissoudre l'état présent de la société. Dans ce mélange, la part de Rousseau est belle. Il a eu l'estime du marquis de Mirabeau : il sera le maître de son fils, qu'ilenivrera do ses principes et de son éloquence. Le prcniitT acte (l'écrivain et de penseur que lit Mme do Staël fut im Imfnin.iire à Rous^^eau (1788). De son vivant mémo, Rousseau dirige dos ennsciences; ses lettres en font foi. Un abbé, une actrice de l'Opéra, une bourgeoise de province le consultent sur la façon et les moyens de régler leur vie. Des mères emmènent leurs poupons à l'Opéra, et s'étalent dans leur fonction grave de nourrices.

De Jean-Jacques surtout procède cet enthousiasme, cet allendrissement universels qui embellissent les derniers jours de l'ancien régime, et semblent fondre toutes les haines, tous les égoïsmes dans une commune ardeur de réforme et de philanthropie; la vie mondaine devient plus intime, moins cérémonieuse, élimine la 'représentation au profit du plaisir '. Le siècle tournera à l'idylle : notre beau monde traduira en sentiments et en pittoresque d'opéracomique le goût de l'innocence ri^stique et de la belle nature que lui aura inoculé Rousseau. Ce ne seront plus, au lieu de nos sévères jardins français, que parcs à l'anglaise, pelouses, perspectives adroitement ménagées, ponts rustiques, grottes artiHcielIes, lacs et rivières d'ornement, montagnes en miniature couronnées de temples grecs dédiés à l'amour ou à l'amitié, propres bosquets dans l'ombre desquels se dérobe une statue sentimentale ou quelque autel symbolique. Marie-Antoinette, dans son cher Trianon, en robe de linon, en lichu de bergère, vaque aux travaux de sa laiterie, de sa bergerie. Une fraîcheur réelle de sentiment s'épanouit à travers toutes les niaiseries de ce rococo.

Mais à mesure que l'on sort du grand monde, et que l'on descend vers le peuple, les choses deviennent plus sérieuses. On ne joue plus avec le sentiment : il emplit l'âme, il la brûle. Là-haut les idées sont le divertissement des esprits : ici, elles en sont la nourriture, l'espérance; elles donnent une raison de vivre; ici, Voltaire perd, et Rousseau gagne. C'est Rousseau qui est le consolateur de toutes les âmes fières du Tiers État que l'inégalité a froissées : d'un Barnave, qui se souvient d'un affront fait à sa mère au théâtre par un gentilhomme, du temps (ju'il était tout

1. Voirie petit tableau d'Olivier au Louvre, i'ne réunion chez lu prince de Conti au Temple

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