‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 312 sur 504 · BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS

L'auteur dn la pièce • est lui-mOmc une dos plus extraordinaires expressions du siècle. Dans un monde assujetti à la hiérarchie, où tous les compartiments sociaux suhsislent encore, Heaumarchais nous fait assister au puissant et drolatique jaillissement de son individualité, qui passe par-dessus toutes les barrières et s'ouvre tous les mondes. Il part d'une boutique de la rue Saint-Denis;

1. Biographie : Pierre-Auj^uslin Caron,n6 à Paris le 2i janvier 1732, fils d'un horloger, applique fi'abord son esprit d'invention à l'horlogerie. Il acquiert en 1755 une ch.irge de contrôleur dans la maison du roi, devient maitre de harpe de Mesdames ûlles de Louis XV, puis s'anoblit en achetant le titre de secrétaire du roi (17C1). Pâris-Duverney l'intéresse dans quelques affaires, notamment dans une exploitation de forêts en Touraine. 11 achète l'office de lieutenant général des chasses au bailliage et capitainerie delà Varenno du Louvre. Il était allé en Espagne (1761) pour défendre une de ses sœurs abandonnée par un certain Clavijo : de cette aventure il tire son premier drame, Eugénie (1767), suivi bientôt des Deux Amis (1770). 11 s'était marié deux fois, avec deux veuves, en 1757 et en 1768, et les avait perdues après un an et deux ans de mariage. En 1770 commencent les procès qui vont lui donner la gloire : à propos de son règlement de comptes avec Pâris-Duverney, mort le 17 juillet 1770, le comte de la Blache, petit-neveu et héritier du vieux banquier, accuse Beaumarchais de faux et lui réclame 139 tXK) livres : il perd en première instance, gagne en appel, et enfin, après cassation de l'arrêt d'appel, perd définitivement' il est débouté, condamné sur tons les points, et en outre à des dommages-intérêts pour raison de calomnie. Entre temps Beaumarchais s'est mis sur les bras une affaire avec le duc de Chaulnes, qui l'a insulté, assommé, et qui, pour éviter un duel, le fait envoyer au For-l'Évê^ue. Il se fait un autre procès contre son rapporteur dans l'affaire La Blache, contre le conseiller Goëzman (1773). Cependant il fait jouer son liarbier de Séville (1775), écrit son Mariage de Figaro, qui ne sera joué qu'en 178-4. Il court tous les chemins de l'Europe, chargé de missions secrètes en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, pour procurer la suppression de pamphlets injurieux à Louis XV ou à Marie-Antoinette. Il entre en querelle avec les comédiens sur la question de ses droits d'auteur (1776), et provoque l'union des auteurs dramatiques pour la défense de leurs intérêts. Il est à la tête de l'édition des œuvres de Voltaire qui se public à Kehl. Il se charge, avec l'assentiment cl l'appui du ministère français, do fournir des armes aux insurgents américains, et reste, pour de fortes sommes, créancier des États-Unis. Après le succès du Mariage, il est mis pour quelques jours à Saint-Lazare, sans raison sérieuse, cl relilchc de même. Il entre dans une Compagnie des eaux de Paris, affaire qui In met aux prises avec Mirabeau; puis il se lance en chevalier généreux dans l'affaire Kornman, où il ne retrouve pas le succès des Mémoires contre Goëzman. Il fait jouer en 1787 l'opéra philosophique do Tarare, en 1792 la Mère coupable. La Révolution le trouble, le dépasse, le ruine, le persécute : on le trouve chargé d'un achat de fusils en Hollande, puis emprisonné à l'Abbaye; il est à la fois agent du comité de Salut public et traité comme émigré; sa famille est arrêtée, ses biens confisqués. Il vit quelque temps à Hambourg, rentre on France en 1796, ot meurt en 1799.

Éditions : Œmrres complètes, éd. Gudin de la Brenellerie, Paris, 7 vol. in-8, 1809. — A consulter : L. de Loménio, Beaumarchais et son temps, Paris, 1856, 2 vol. in-8. E. Lintilhac, Beaumarchais et ses ceuwps, Paris, 188'». in-8; Beaumarchais inédit, Uev. des Deux Mondes, 1" mars 1893. A. IJallays, Unaumarchais, Hachette, ia-lfl, 1697.

< LE MARlACli M FIGARO. » 809

et le voilà tour à tour horloger, musicien, officier de la maison du roi, gentilhomme, agent demi-policier demi-politique, homme de finance, négociant, homme de lettres : égal à toutes les affaires par son esprit, à toutes les conditions par son impertinence, emprisonné, calomnié, déshonoré, réhabilité, applaudi, populaire, illustré, envié, plaint, jamais sérieusement respecté, ni simplement considéré. C'est une nature complexe, agissante, sensible, joyeuse, courageuse, tapageuse, un mélange inimaginable de polissonnerie et de fierté, de rouerie et de générosité, de puffismc et de candeur, de bouffonnerie et d'enthousiasme, l'original authentique de Figaro, mais un original plus intéressant, plus riche, plus sympathique enfin que la copie et plus estimable. Car Beaumarchais, en vrai fils de son siècle, trouva le secret d'unir Texcellence du cœur à l'immoralité foncière. Il eut la vraie bonté, la vraie sensibilité, celle qui ne s'évapore pas en phrases et en larmes, qui est dans le cœur, arme le bras, délie la bourse : il fut le meilleur des fils, des frères, des pères. Il donnait son argent comme il le gagnait. Ce maître intrigant, ce hardi brasseur d'affaires, peu scrupu4eux sur les moyens, fut mêlé dans bien des scandales, et n'y parut jamais que comme dupe : c'est cela qui le relève; et il le savait bien, le drôle, il avait assez d'esprit pour cela.

Dans cette vertigineuse existence, les succès littéraires sont de courts épisodes. Le hasard d'un procès, un incident ridicule révèlent au public le génie de Beaumarchais, que ses médiocres drames n'avaient pas fait percer. L'affaire La Blache venait en appel devant le Parlement Maupeou (1773) : le rapporteur était le conseiller Goëzman, mari d'une assez jolie femme qui aimait les cadeaux. Beaumarchais donna douc 100 louis, une montre enrichie de diamants, et il ajouta quinze louis qu'on lui demandait pour le secrétaire. Malgré ces raisons, Goëzman conclut contre lui : la dame alors restitua les 100 louis et la montre, mais, par une fantaisie bizarre, elle s'obstina à retenir les quinze louis du secrétaire, à. qui elle ne les avait pas remis. Beaumarchais réclame; Mme Goëzman nie d'avoir reçu les quinze louis. Beaumarchais se fâche; le conseiller apprend l'affaire, essaie de faire mettre le plaignant à la Bastille par lettre de cachet, et, n'y ayant pu réussir, lui intente un procès en tentative de corruption et calomnie.

Beaumarchais est alors dans une situation critique : il sort à peine du For-l'Évéque ; l'arrêt d'appel dans l'affaire La Blache l'a condamné; ce n'est pas la ruine, c'est l'infamie, puisqu'il ne peut perdre son procès sans être reconnu pour faussaire. 11 semblait un homme fini : il se relève par quatre merveilleux Mémoires, qui iiionl des chefs-d'œuvre d'adresse et d'audace, de dialectique, d'ironie, de toutes les sortes d'esprit. Je ne veux pas écraser cette

HIO LKS TKMPÉRAMKNTS KT LKS IDÉES-

jnlie chose sous le souvenir des Provinciales : la disproportion esl trop Forte, et la #,'aieté des Mémoires a plus de mousse que de corps; ils raan(|ueiil par trop d'iuléiùt universel et humain. Braumarchai- a pris le public par son faible, par l'amour des personnalités, de la satire anecdoti([ue l'I individuelle. C'est là, mieux que dans ses deux larmoyants drames, que son ^énie dramatique .se révèle. II invente des dialogues qui sont d'un excellent style de comédie. Surtout quand il raconte ses confrontations avec Mme Goëzman, une jolie petite sotlc, étourdie, impudente, menteuse, frivole au point de ne pas se douter de rimportance morale de l'escroquerie qu'elle .s'est permise, se fâchant dés que son adversaire lui rive son clou ou la force à se couper, soudain radoucie par un madri^'al dont elle ne sent pas la secrète impertinence : ces scènes sont charmantes, et d'une irrésistible drôlerie. D'autre part, il n'y a pas de satire plus ingénieuse, plus cin;.;lante que la prière à 1' « Être des êtres », lorsque le malheureux plaideur lui demande précisément les plats et maladroits adversaires que sa Providence lui a donnés. L'effet des M&moires fut immense. Collé, qui n'a pas le tempérament admiratif, fait de l'auteur à la fois uft Horace, un Juvénal, un Fénelon, un Démosthène. Beaumarchais fut blâmé par le tribunal, c'est-à-dire dégradé de ses droits civils : mais l'opinion publique lui fit un véritable triomphe. Il avait eu la chance devenir à point : on lui savait un gré infini d'avoir éfé si amusant contre les juges du chancelier Maupeou, et les nouveaux Conseils en restèrent absolument déconsidérés.

Page 1