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SAINTE-BEUVE

Une puissance de création médiocre; un peu de jalousie, de malignité à l'égard des grands contemporains, où l'on sent un dépit de n'avoir pas percé soi-même au premier rang; un excès de sévérité pour les vaincus du combat politique qui ne sont pas satisfaits de leur défaite, une insistance à les convertir, où le journaliste payé et protégé par le pouvoir, se découvre trop, et qui fait que des Lundis, à les lire tout d'une suite, émane un déplaisant parfum d'officiosité; certain goût de commérages et d'investigations scabreuses, où Ton devine que, sous préte'xte d'exactitude historique, se satisfait une imagination inapaisée de vieux libertin : voilà le mal qu'on peut dire de Sainte-Beuve *. C'est, au reste, l'intelli-

1. Alexandre Vinet (1797-1847) professa à Bâle, puis à Lausanne. — Édition! : Histoire de la litt. fr. au xviii» s., 2 vol. in-8, 1853 ; Etudes sur B. Pascal, 1848, in-8 ; Moralistes des xvi' et xvii* s., 18 i9, in-8.

2. Edmond Schérer (1815-1889), né à Paris, étudia en Angleterre et à Strasbourg, professa l'exégcse religieuse à Genève, et donna sa démission en 1850. — Éditions : JUélani/es d'histoire religieuse, in-18; Études sur la litt. contemporaine, 9 vol. in-18; Diderot, 1881; Melchior Grimm, Calmann-Lévy, in-8, 1887.

3. 11 faudrait nommer Barbey d'Aurevilly (180S-18S9), romancier et critique qui demeura jusqu'à la fin un romantique forcené : contourné el prétentieux, avec cola souvent puissant ol incisif dans son si vie, imaginalif cfTrénénient par nature et par parti pris, passionné dans sa critique que ses sympathies et ses aversions gouvernent, et pourtant ayant le flair artistique, l'intelligence des beautés originales; mélange singulier de dandysme, de mysticisme, ilc manie littéraire et de vrai talent. — Éditions : Une vieille mnitreisn, 1851. Le Clionlier Des Touches, 18(îi. Les iruvres el les hommes, 1861. — A consulter : C. Grelo, [iarbeij d'Aurevilly, sa vie et son ceu\Te, 1907. K. Clcrsjet, Barbey d'Aurevilly, 1900 {II' éd.).

•4. Biographie : Aug. Sainte-Beuve (180i-1869), né à Boulogne-sur-Mer, étudia la médecine, puis se lia avec les romantiques, et fit paraître, en 1858, son Tableau de la poésie au xvi's. (éd. nouvelle, 1843). Il donna ses Poésies de Joseph Delorme (1829)

LA CRITIQUE. lU-ïl

gence la plus fine, la plus souple, la plus curieuse, la plus » soupçonneuse » de problèmes et de difficultés, qui ait jamais été appliquée à la critique.

Très agile et très mobile, Sainte-Beuve a traversé tous les milieux, romantisme chrétien, xvni^ siècle sceptique, sciences médicales, saint-simonisme : rien ne l'arrête; dès qu'il a compris, il échappe. Les impuissances de l'auteur servent au développement du critique : il essaie le roman et la poésie, de façon à connaître le métier. Il n'est d'aucune spécialité, d'aucune école, d'aucune église. Ce voluptueux matérialiste parle gravement, dévotement du jansénisme. Son esprit est plus compréhensif que toute doctrine : il ne veut que comprendre et expliquer; et comprendre, pour lui, c'est aimer; expliquer, c'est justifier. Il n'est guère capable de tenir rigueur à ce qui exerce son intelligence.

Malgré ses allures de dilettante, il a couvert sa curiosité d'une intention de philosophie et de science. II semble, d'abord, qu'il continue l'œuvre de Villemain, qui avait été de réduire la critique littéraire à l'histoire. Villemain, largement, un peu lâchement, en orateur, avait établi les relations de quelques grands mouvements littéraires aux faits sociaux correspondants : Sainte-Beuve pousse plus loin, cherche des correspondances plus fines, des déterminations plus rigoureuses. Villemain traçait les lignes générales, les grandes directions d'une vaste période : il laissait flotter dans ces larges cadres les individus, de qui émanent immédiatement les œuvres. Sainte-Beuve s'attache aux individus : et par là il introduit d'abord une relativité plus grande dans la critique. Il cherche, dans l'œuvre littéraire, l'expression, non plus d'une société, mais d'un tempérament : tous ses jugements sur les livres sont des jugements sur les hommes. Il remet cet homme sur pied,

el ses Consolations (1830), fut un moment sainl-simonien sous l'influence de Pierre Leroux, puis, après avoir défea-du l'irréligion du xviii» s., subit l'influence de Lamennais et de l'abbé Gerbet. En 1834 parut le roman de Volupté. D'un cours fait en 1837 à Lausanne sortit V Histoire de Port-Royal (1840-1860); d'un cours professé à Lioge en 1848, l'ouvrage intitulé Chateaubriand et son groupe littéraire (1860). Professeur au Collège de France, puis à l'Ecole Normale, il fut nommé sénateur en 1865. 11 avait dès 1829 commencé à fair^ des Portraits littéraires : en 1850, il entreprit dans le Constitutionnel la série des" Causeries du lundi; il passa ensuite au Moniteur et au f-mps. — Éditions : Port-Royal (3" éd., 1866), 5« éd., Hachette, 1888-91, 7 vol. in-lS; l'ocsif au XVP s., 1 vol. in-18, Charpentier; Portraits contemporains, 1846, nouv. >ri., Calmann-Lévy, 5 vol. in-12, 1870-71 ; Causeries du lundi, Garnier, 15 vol. in-18, 1857-62; Table, 1881, in-8 ; Premiers Lundis, 1875, 3 vol. in-18, Calmann-Lévy; A''ouvfaux Lundis, 10 vol. in-18, C.-Lévy, 1863-72; Correspondance, C.-Lévy, 2 vol. in-12, 1877-78; Nouv. Corr. 1880, in-12; Lettres à la princesse, 1873, in-18; Sainte- Beuve inconnu, par le vicomte Spoelberch deLovenjoul, 1901. — A consulter : Levailois, Sainte-Beuve, 1872. Nicolardot, Confession de Sainte-Beuve, 1882. Brunetière, évolution de la critique, 8' leçon ; E. Faguel, Politiques et Moralistes, 3« série.

ea pleine réalité, il le rattache par tous les cotés à la terre, selon son expression; il suit dans son origine, dans son éducation, dans ses fréquentations, dans toute sa vie intime et domestique, la formation, les agrandissements, les abaissements du caractère et de l'esprit. A la fin de ces minutieuses enqui^tes, l'homme, et par l'homme le livre, se trouve relié à quelque courant connu et défini de la civilisation générale.

Mais l'histoire n'est pas, pour Sainte-Beuve, le terme ou le but de la critique : il a la prétention d'être un philosophe, un savant; il cherche des lois générales. Il donne ses études sur les individus pour une « série d'expériences » qui forment « un long cours de physiologie morale ». Il se piquait de faire « l'histoire naturelle des esprits ». Il pensait qu'il y a des familles d'esprits, comme en histoire naturelle il y a des races et des variétés. Mais on ne voit pas que Sainte-Beuve ait constitué ces familles d'esprits : il a poursuivi partout l'individualité, en ce qu'elle a de plus distinct. Je ne lui en ferai pas un reproche; mais cette méthode est juste le contraire de la science.

En réalité, Sainte-Beuve, se couvrant de quelque dessein scientifique, a poursuivi son plaisir. Et ce plaisir, c'était le spectacle de l'individu vivant. Il n'y a pas tant à raffiner sur son cas : c'est un homme que le jeu des réalités morales a prodigieusement intéressé. Regardez les deux grandes masses qui constituent son œuvre : les Lundis et VHistoire de Port-Royal. Ces Lundis sont une incohérente collection d'àmes individuelles : Sainte-Beuve ne s'emprisonne pas dans la littérature; il suffit qu'un homme ou une femme ait écrit quelques lettres, quelques lignes, pour lui appartenir : le général Joubert aussi bien que Gœthe, et Marie Stuart avec Mlle de Scudéry; généraux, ministres, gens de lettres et gens du monde, français, anglais, allemands, toutes sortes d'individus l'arrêtent; il extrait de leurs accidents biographiques toutes les particularités psychologiques et physiologi(iues qui les définissent en leur unique caractère. L'admirable Port-Royal, où revit toute une partie de la société française du xvn» siècle, où se dessine une des grandes forces qui aient agi sur la littérature de ce temps, ce Port-Royal est surtout un chef-d'œuvre de restitution psychologique. Dans l'identité de la doctrine janséniste, Sainte- Beuve suit l'irréductible distinction des tempéraments, marque les formes et les valeurs très diverses qu'ils ont imprimées aux communes idées : au bout du livre, on a moins retenu l'évolution du jansénisme que des physionomies de jansénistes. L'auteur nous a présenté un groupe historique, nullement une espèce morale : il y a là autant d'espèces que d'individus. Sainte-Beuve a donné — rien de plus, rien de moins — d'éton-

nantes biographies d'àraes. Sa critique est purement réaliste, d'une grande valeur artistique, par l'expression des caractères individuels, d'une insignifiante portée scientifique, parce qu'il n'y a pas de science de l'individu.

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