‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 433 sur 504 · bid · texte numérisé non relu

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et de l'intensité de la création. Je comprends bien pourquoi il y a eu une tragédie française : mais pourquoi l'individu Corneille, pourquoi l'individu Hacine ont-ils fait des tragédies? La Fontaine, écrivant, devait manifester l'originalité analysée par Taine : devait-il la manifester par dos Fables? Je ne le vois pas clairement. Sans faire intervenir la liberté, il y a là un effet dont les trois causes de Taine ne rendent pas compte. Puis, la théorie explique Pradnn et Racine : elle explique môme, je le veux bien, pourquoi Racine, helléniste, janséniste, a mis dans son œuvre ce que Pradon, ignorant et galant, ne mettait pas dans la sienne; mais la différence d'intensité, d'énergie dans les esprits, de beauté dans les ouvrages, d'où vient-elle? Pourquoi le niveau de Pradon et de Racine n'est-il pas le même? Voilà ce que la théorie ne fait pas voir. Tout ce qui fait Shakespeare pouvait faire un Shakespeare médiocre aussi bien qu'un Shakespeare puissant : l'écrivain est déterminé, la grandeur de l'écrivain ne l'est pas. 11 y a là un résidu inexplicable, qu'il faut, en bonne critique, soigneusement dégager. .

Dans ses belles études sur la Philosophie de Vart, Taine, procédant toujours, comme il a dit, en naturaliste, suit dans la sculpture grecque, dans la peinture et la sculpture italiennes, dans la peinture des Pays-Bas, l'action déterminante de la race, du milieu el du moment. Il donne les formules d'un art objectif, impersonnel, classique, sinon de méthode, du moins d'effet : l'imitation de la nature est posée comme l'objet de l'art, mais non pas l'imitation exacte; ce que l'art imite, « ce sont les rapports et les dépendances des parties »; encore les altère-t-il souvent. Il a pour objet les caractères essentiels, doinlnalcitrs; il les dégage, suppléant à la nature partout où elle les fait insuffisamment saillir. Ains: l'œuvre d'art vaut plus ou moins, selon qu'elle exprime des traits superficiels ou profonds, passagers ou permanents, du modèU naturel : ce qui revient à dire, en fin de compte, selon sa plus ou moins grande généralité. Au principe de classification des œuvres d'art, Taine en ajoute doux autres. Elles se hiérarchisent selon que le caractère exprimé est plus ou moins bienfaisant : principe dangereux, qui ferait Aricie supérieure à Phèdre, Eugénie Grande! au père (irandet. En second lieu, elles se hiérarchisent selon « le degré de convergence des effets r., entendez : selon leur puissance d'expression, c'est-à-dire selon la puissance d'inveution et d'exécution de l'auteur. Par cette dernieie considération, Taine arrive è faire enlin une place dans sa critique au jugement du « style », de la « forme », de la « technique ».

En histoire, Taine a repris le sujet qui avait tenté Tocqueville ; faire comprendre, par la description de l'ancien régime, de la Révolution, du régime nouveau, ce qu'est la France contempo-

LA CRHlOUE. 1047

raine. Il s'est placé devant ce vaste sujet « comme un naturaliste devant la métamorphose d'un insecte », M. Monod dit plus justement comme un médecin devant un malade intéressant. Étalant à nos yeux son ample collection de petits faits significatifs, il a encore ici fait jouer ses trois forces, race, milieu, moment, avec une étonnante vigueur d'imagination philosophique : quelques erreurs dans l'estimation des sources, de violents partis pris dans l'interprétation et l'enchaînement des faits, ne cKminuent pas la solidité de l'œuvre, ni surtout sa richesse suggestive *.

Taine est un des grands esprits de ce siècle : il a eu au suprême degré ^intelligence et la volonté. La faculté d'abstraction était sa faculté maîtresse; c'est peut-être en lui-même qu'il a trouvé qu'elle était toute l'intelligence. Appliquant à la science des facultés de métaphysicien et de logicien, il a enfermé l'univers, extérieur et intérieur, dans des formules abstraites. De bonne heure, sans doute, il a passé de la déduction à l'induction; et il s'est imposé de procéder toujours par la méthode expérimentale, la seule scientifique, à son gré, hors des mathématiques.

Mais il a changé ses procédés, non son esprit. Il a retenu ses idées a priori à litre d'hypothèses directrices; et, à son insu, elles ont déterminé ses observations. Il avait plus de volonté que de spontanéité : il a regardé la réalité le jour où il s'est fait un principe de la regarder; mais elle ne le sollicitait pas d'elle-même, elle n'avait pas de séduction puissante sur son être intime. Or le sens exquis de la vie ne va pas sans l'amour de la vie, sans la capacité de jouir des formes particulières de la vie. L'intuition, chez Taine, est insuffisante. Il ne voit que ce qu'il veut voir; s'il va en Angleterre, ses impressions seront celles que comportent ses idées : Michelet est bien autrement capable d'être assailli par des sensations étrangères ou hostiles à son système intellectuel. Ces petits faits significatifs dont Taine compose ses œuvres m'apparaissent comme des échantillons soigneusement recueillis pour une démonstration voulue; ces fragments de réalité font l'effet d'une collection de minéralogie. Il y a des morceaux de toute la nature, et je ne sens pas la nature, la vie de la nature, comme les apportent parfois les impressions irraisonnées d'une âme. Sous son style de grand artiste, sous ce style nerveux, coloré, intense, Taine ne fait circuler que des abstractions.

1. Le premier volume des Origines de la France contemporaine parut en 1875. — 11 est difficile aujourd'hui de soutenir, après la démonstration de M. Aulard, que la solidité de l'ouvrage de Taine ne soit pas diminuée par ses erreurs de méthode et ■ ses partis pris. Il reste sutrgestif : mais il faut prendre toutes ses vues pour des hypothèses ou des affirmations sentimentales. Taine, par peur et haine de la Commune, a établi la philosophie de l'Histoire de la Révolution dont le centre droit avait besoin en 1874 {II" éd.).

iO'tS LE NATURALISME.

Il a Hé toute sa vie ce qu'il était à ses débuts : il s'est épanoui, développé, élevé; il n'a pas changé. Immuable ainsi et identique à lui-même, il n'a pas eu le sens du changement. Les forces qu'il manie s'appliquent diversement, tantôt ensemble, et tantôt séparées : elles restent toujours distinctes et inaltérables. Dans Tennyson entre en composition l'Anglo-Saxon, dont la formule a été fixée au début de l'ouvrage; et cette l'ormub" s'est retrouvée à chaque siècle comme élément de tous les écrivains. Le fond de l'homme, c'est, pour Taine, aujourd'hui comme aux temps préhistoriques, « le gorille féroce et lubrique » : des éléments multiples se sont superposés à celui-là, mais ne s'y sont pas mêlés, ne l'ont pas altéré. Dans un de nos contemporains, on détache une enveloppe, puis une autre, et Ton rencontre enfin le noyau, le (jorille. Dans son effort pour constituer la psychologie scientifique, Taine s'est comparé souvent au naturaliste, botaniste ou analomiste ; d'autres fois, au chimiste ; parfois il a donné ses recherches comme des problèmes de mécanique : ces comparaisons ne laissent pas de révéler quelque incertitude sur le caractère de l'objet étudié Ce qu'il y a de sûr, c'est que sa science suppose l'immutabilité des substances, l'identité des forces, que son analyse distingue : pour mieux dire, sa synthèse n'est qu'une analyse retournée. Cela vient encore de ce qu'il opère en réalité sur des abstractions, et, dans la synthèse comme dans l'analyse, les facteurs, les signes qui représentent les choses, restent les mêmes, gardent une valeur constante.

Nous touchons ici à un dernier caractère par où l'œuvre de Taine entre en étroite relation avec le mouvement de la pensée contemporaine : ce grand esprit, qui, par sa théorie des signes, n'estime avoir prise que sur un monde abstrait et irréel, équivalent intelligible des réalités insaisissaWes, ce grand esprit a voulu se faire un style sensibb^ et coloré. Qu'on y réfléchisse un peu, et Von verra que son procédé d'expression est essentiellement symbolique, lorsqu'il adapte si artistemenl à ses concepts un vêtement de sensations choisies.

Toutes les générations arrivées à maturité depuis 1865 lui doivent plus qu'à personne, sauf (pour une minorité) à Renan : c'est dire assez que toutes les réserves que je puis faire ici ont pour objet de le définir, et point de l'amoindrir.

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