‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 447 sur 504 · M. ALEXANDRE DUMAS FILS · texte numérisé non relu

M. ALEXANDRE DUMAS FILS

M. Alexandre Dumas * était encore tout imprégné de romantisme, lorsqu'il débuta en d852 par la réhabilitation de la courtisane, dans la Dame aux Camdias : c'est l'idée même de Mavion de Lorme. Il sembla changer de voie quand il donna le Demi-Monde^ étude réaliste de certaines parties gâtées de la société. La contradiction des deux œuvres n'est qu'apparente; si l'auteur semble changer de principe, c'est que les espèces ne sont pas les mêmes : l'amour absent dans un cas, présent dans l'autre, détermine la sévérité ou l'indulgence de l'auteur. M. Dumas me semble n'avoir jamais répudié la moralité de sa première œuvre : comme j'y retrouvais Marion de Lorme, je retrouverais dans les Idées de Madame Aubray quelque chose des Misérables, la thèse même qu'implique l'histoire de Fantine. Cette thèse restera une des idées fondamentales de l'œuvre de M. Dumas. Mais au romantisme sentimental des premiers temps s'est substituée en lui une austérité évangélique d'un goût singulier, qui s'est épanchée surtout eu éloquentes préfaces.

M. Dumas est un moraliste visionnaire, qu'obsède et qu'enfièvre la décomposition sociale qui résulte de la mauvaise organisation de la famille. Il s'est donné pour tâche de reconstituer Ja. famille, sur l'égalité, la justice, et l'amour. Il attaque l'argent comme viciant l'institution du mariage; il attaque les mœurs qui

1. M. A. Dumas (1801-1895), fils du fameux drumaturge et romancier, a comnieocé par des romans. 11 a publié aussi diverses broehures sur des questions morales et sociales. Comédies : la Dame aux Cnmrlias {1850); le Demi-Monde (1855); la Question d'arr/ent (1857) ; le Fils naturel ( 1S58) ; le Pire prodigue (1859) ; l'Ami des Femmes (1864); ies Idées de Mme Aubray (1867); la Visite de Noces (1871); la Princesse Gforfjes (1871); la Femme de Claude {Mli); Monsieur Alphonse {IS13);\' Étrangère (lS76j; la Princesse de Baijdad (1881); Denise (1885); Francillon (1887).

Édition : Théâtre complet, Calmann-Lévy, 7 vol. in-18; Théâtre des autres (pièces refaites par M. Dumas), t. 1 et 11, 1894-95. —A consulter: P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine.

dissolvent la famille en autorisanl ou excusant l'inconduite «Je l'homme; il attaque l'éducation qui ne prépare pas plus l'homme que la femme à son devoir domestique; il attaque les préjugés qui, dans l'estimation des fautes, accablent l'ignorance et n'absolvent pas le repentir; il attaque les lois qui, avec la femme, sacrifient l'enfant à l'égoïsme, au vice de l'homme.

Cette prédication sévère s'est exercée dans des pièces brillantes, contre la séduction desquelles il est difficile de se mettre en garde. Une construction très solide, qui fait ressortir la thèse, qui dresse les situations comme des arguments et nécessite le dénouement par une pressante logique, un dialogue éclatant d'esprit, trop ingénieux parfois et trop pétillant, mais d'une singulière précision dramatique, d'incroyables tours d'adresse pour éviter les difficultés en paraissant les aborder de front, autant de romanesque qu'il en faut pour amorcer ou désarmer le public, des brutalités voulues et mesurées, et, par un contraste piquant, les plus rigides conclusions préparées par les plus scabreuses situations; au milieu de tout cela, des coins de scènes qui donnent la sensation immédiate de la vie, des parties de caractères, qui éclairent fortement certaines profondeurs de l'àme contemporaine : voilà l'impression mêlée et puissante que donnent les comédies de M. Dumas.

Le danger du genre qu'il a créé, et dans lequel nul jusqu'ici n'a pu le suivre, c'est que la thèse ne détruise le drame. Parfois, en dépit du très habile emploi de tous les ressorts dramatiques, on croit n'avoir pas devant soi une image de la vie : l'abstraction l'emporte, et la pièce s'écoute, en dépit des acteurs, comme un dia- Togue moral; l'accent de l'auteur domine dans toutes les voix des personnages. 11 y a quelques œuvres surtout, où les caractères semblent vidés de toute réalité, à l'état de purs symboles : toute la Femme de CUiude, et le principal rôle de V Étrangère nous laissent l'impression de dessins apocalyptiques sous lesquels il ne fautcher- '■lier que des idées. Dans beaucoup de personnages, le symbole s'efface par la substantielle réalité de l'imitation, qui parfois est très délicatement et minutieusement poussée : il s'etl'ace, mais il subsiste. Et je n'en veux pour preuve que le jugement porté par l'auteur sur les actes de ses personnages : il s'en faut que nous en estimions comme lui la valeur morale ; l'écart est précisément d'autant plus grand que nous les prenons davantage comme individus réels, astreints aux infirmités, aux incertitudes, aux délicatesses des réelles consciences. Pour l'auteur, ils sont des symboles, purs représentants de l'absolu; reprochera-t-on à des symboles d'être arrogants, indiscrets, brouillons, brutaux?

La dernière œuvre de M. Dumas atteste la souplesse toujours

jeune de son talent : il est, cette fois, tout à fait purfzé de Scribe; il semble que, sous certains soufdes venus de loin, sa dureté ait fondu. Plus de factice roman, plus de raide logique : la comédie de PranciUon ne nous olVte que réalité et humanité. La moitié du r(Me de Ta femme, une détraquée honnête, mais surtout les trois rôles d'hommes qui sont de vivantes expressions de la veulerie contemporaine, chacun avec sa physionomie propre, font de la pièce une des excellentes études de mœurs que nous ayons. Et de plus, une sorte de tristesse philosophique imprègne certaines scènes, où la désillusion pessimiste apparaît à la suite de la ruine de la volonté. L'œuvre, sans fracas de morale, sans étalage de pitié, est large et profonde '.

1. A consulter, pour tout le chapitre : J. Lemattre, Jmpressions de tht'Atre, 7 vol., in-lS. J.-J. Weiss, le Théâtre et les Mœurs, in-18. R. Douraic, Portrait» d'écrivains, ia-l><; De Scrihe à llisen, in-IS. Parifrot, le Tln'àtre d'hier, in-18.

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