Ucc. yen des Fabliaux, t. I, p. 1-lS
des dits, des ddbuts, des États du siècle ou du monde. Mais, en efliet, la satire ou la moralité ne sont qu'un assaisonnement, et l'auteur ne prêche ou ne raille que i)Our introduite la mention des objets tamiliers ou des actions quoliiliennes de la vie populaire. Ne prenons pas le change sur le cadre ou sur le ton : tant d'éimmcra ■ lions moralisées ou satiriques que nous rencontrons, ne sont qu'une forme originale de littérature l'éaliste, dont le caractère esseutiel est de réveiller chez l'auditeur la sensation des réalités qui lui sont prochaines : et comme cette littérature s'adresse à des imaginations vierges, non blasées encore, ni réfractaires par un trop long usage à l'action suggestive des mots, les noms seuls des choses, sans descriptions, sans épithètes, sans, tout le mécanisme compliqué du style intense, les noms tout secs sont puissants : le poète se contente d'appeler, pour ainsi dire, chaque objet, aussi le voilà présent, en sa concrète et natuielle image, aux esprits de ceux qui l'entendent. Si bien que toutes ces énumérations chères aux écrivains du xni" siècle, où défilent sur le même plan, en monotone et interminable procession, toutes sortes d'objets, nous représentent comme un effort pour évoquer une partie de la vie réelle sans le mélange d'une fiction romanesque, sans le lien d'une action inventée.
Cependant d'autres dits, d'autres dcbats, d'autres États du siècle ou du inonde, ont un caractère vraiment moral, et forment entre la poésie lyrique et la poésie narrative un corps considérable de poésie didactique. Il était itnpossible qu'à la longue il n'en fût pas ainsi. La littérature de langue française ne pitlivait rester indéfiniment sevrée de réflexion sérieuse et de pensée philosophique, indéfiniment livrée aux hasards de la sensation et aux caprices de la fantaisie. L'esprit des laïcs ne pouvait rester indéfiniment fermé à la science des clercs.
Les laïcs étaient demeurés d'aboi d étrangers à ce puissant mouvement d'idées, qui tlu xi° au xiV siècle se produit dans les écoles et les couvents, et dont les résultats principaux s'enregistrent dans les grandes œuvres latines et scolastiques du sin** siècle, le Specidum majus de Vincent de Beauvais, la Summa (heologica de saint Thomas d'Aquin, VOpus majus de Roger Bacon. Les auditeurs de Roland et des Lorrains, ceux du higcmrnl de Renart ou de Richeult ne s'inquiétaient guère du problème des universaux ni de savoir quel est le principe d'individuation. Leur religion les faisait jeûner et ouvrir leur bourse à l'Église ou aux pauvres, elle ne leur inspirait pas de réfléchir sur la Trinité ou sur le mode d'union de l'âme au corps. C'étaient des enfants, et qui n'aimaient qu'à entendre des histoires.
Cependant peu à peu la curiosité de ces enfants s'éveilla : des
fois, des princosses, des seif^neurs, âvaiil reçu une instruction suj)érieure pour le temps, aperçurent rintérêt do ces éludes cléricales; des clercs ne désespérèrent, pas détre utiles à leur prochain, ou à eux-mêmes, en communirpianl quelque chose de la science ipio jusque-là la langue lutine avait dérobée à la connaissance du vulgaire. Des indllralions, en quelque sorte, se produisirent de la littérature savante dans la littérature populaire, et l'on commença de mettre en français dès le xu*' siècle toute sorte d'ouvrages didactiques, ouvrages d'histoire naturelle, de physique, de médecine, de philosophie, de morale, livres de cuisine ou de simple civilité.
Parmi les plus anciens écrits scientifiques en langue vulgaire se rencontrent un lapidaire, un bestinire, compilations de récits merveilleux et puérils sur les pierres précieuses et sur' les animaux : science plus fantastique, plus stupéfiante que toutes les aventures des chevaliars de la Table Ronde. D'autres lupidairrs, d'autres bestiaires suivront, attestant et le succès du genre et l'ineplie scientifique des lecteurs, d'autant plus extravagants que la description des choses naturelles s'y mêlera davantage de moralisations allégoiiques.
Dès le xn<= siècle aussi, le laïc ignorant pourra lire en anglonormand la Consolation de Boèce, un des onvrages fondamentaux, comme on sait, de la science scolastique, un de ces classiques que l'on expliijuera, commentera dans les écoles jusqu'à la Renaissance K On traduira plus tard V Ethique d'Aristote.
Dès le xii* siècle encore, et même avant (car le Poème de la Passion est du x"), on lit passer en langue vulgaire tantôt .par des traductions, tantôt par des imitations, tantôt, et d'abord, en vers, tantôt, et de bonne heure, en prose, les principaux récits de la Bible et de l'Évangile : au point que l'Église s'inquiéta |)aifois de voir les sources du dogme trop libéralement ouvertes à l'ignorance téméraire des laïcs. Elle condamnera aussi les ouvrages de théologie que David de Dinant, disciple d'Amaury de Bène, écrivit en langue vulgaire.
H faudrait signaler encore comme une émanation de l'esprit clélical, et comme un des moyens d'action par où les clercs modilièrent l'esprit de la socié'té-laïque, les sermons prononcés dès le ix'" et le X"-' siècle en langue vulgaire, et dont nous aurons occasion de parler ailleurs. En dehors de ces sermons qui sont des actes du sacerdoce, nombre de clercs avec ou sans mission, de laïcs même frottés de science et chauds de zèle, prêchèrent, endoctrinèrent, exhortèrent, gourmandèrent le peuple eu langue vulgaire,
1. Ella âgui'ura jusqu'en 1306 sur le programme de la liceaca.
LITTËRATURK DIDACTIQUE ET MORALE. l'^;j
par (les écrits do toute tlimeusion et de toute l'orme. Un des lieux communs de celle morale chrétienne, c'est le Débat du corps et de rame, qu'on trouve en lalin et en Irançais dès le premier tiers du xu" siècle : on peut y rattacher une belle Apostrojihe au Curps ', qui est comme un réquisitoire vij^'oureux et souvent éloquent contre le corps. instiHunent de Tavilissement et de la damnation de l'ànie; celle pièce peut donner une idée du genre. La morale souvent, comme on peut aisément le comprendre, tournera en satire, et la description parfois fort vive du monde réel, des occupations et inclinations ordinaires des hommes, viendra donner une saveur toute particulière aux enseignements moraux.
D'autres fois les préceptes de courtoisie et de belle morale se grefl'eront sur les commandements de la morale chrétienne, comme dans ce curieux Chàlienieiil di's dames de Kobert de Blois, que je ne nommerais pas, si l'on n'y voyait comment peu à peu, dans la comparaison inévitable du fait et de la règle, le moyen âge a fait à la longue son éducation psychologique, comment aussi, dans ce temps d'abstractions et de formules, l'observation précise de la vie s'inscrit en préceptes généraux.
Dans la langue vulgaire, comme dans la langue latine, le s lu'^' siècle est le siècle des Sommes et des Encyclopédies : les unes plus scientifiques (entendez le mot des sujets, non de la méthode), comme Vlmage du monde de Gautier de Metz, ou le fameux Trésor de Brunetto Latino (126;j), d'autres purement morales et rehgieuses, comme la Somme des vertus et des vices, dédiée à Philippe le Hardi en 1279 par le frère Lorens, d'autres où la description satirique de la vie se mêle à la morale, et prend même le dessus sur elle, comme la Bible, peu religieuse, et parfois impudente, de (iuyol de Provins. Le xiii'-' siècle aussi est le siècle des allégories : en ce genre se distingua Raoul de Houdan, avec sa Voie de Paradis et son étrange Songe d'Enfer, où, à la table de Lucifer, il mange de bel appétit les gras usuriers et les vieilles pécheresses à toute sorte de sauces symboliques -. C'est le tour d'esprit, ce sont les procédés intellectuels et les habitudes de raisonnement qui produisent aussi la Divine Comédie : il n'y manque que l'àme et l'art de Dante. 11 n'y a chez notre Français, comme chez tous ses émules, que bizarrerie travaillée et inelfaçable platitude.
(relaient les clercs qui avaient introduit l'allégorie dans les écrits en langue française. Elle avait eu de iout temps leur faveur, comme un procédé éminemment propre à la l'ois à éluder les plus insolubles difficultés el à faire saillir la subtilité de l'esprit indi-