LE SEIZI EME SI ECLE
ment inspiré d'eux, et un Ronsard. qui a dévoré dès sa jeunesse, outre I'Antiquité latine, tout ce qu'on a pu mettre sous ses yeux de I'Antiquité grecque, qui a dépouillé les éditions offrant aux curiosités en éveil ces trésors oubliés, qui a étudié dans Ie texte et comm nté Callimaque aussi bien qu'Homère.
Hésiode aussi bien que Pindare, et qui utilise pour un art neuf tant de ressources de formes et dïdées que la pensée française avait ignorées. Aux moindres rangs, Ie même changement s'accomplira: aucun poète n'osera plus chanter sïl n'est nourri, comme les maîtres du chæur, de la même substance antique, s'i1 n'est bon Latin et bon Grec. Les défenseurs de la pratique de la langue, un Pelletier du Mans, un du Bellay, ne s' écartent pas sur ce point de ceux qui préconisent, quelque temps encore, r usage exclusif du latin.
Les hommes savants qui distribuent cette culture par leurs livres ou par leur enseignement n'ont souvent rien écrit en français. Qui pourrait soutenir pourtant qu'ils n'appartiennent pas à l'histoire des lettres françaises ? Nous est-il permis de passer sous silence des noms qui furent illustres à I'égal des plus grands du siècle et que les contemporains ont prononcés avec tant de respect et de reconnaissance? Un Henri Estienne, un Pierre de la Ramée, un Marc-Antoine de Muret. retrouvent une place dans nos annales littéraires pour les pages françaises de leur æuvre. La Dialeclique de Ramus (c'est Ie nom latinisé de La Ramée) n'est pas seulement une exposition philosophique en rupture avec les règles rigoureuses de la Logique d'Aristote: c'est un appel à lïmitation des maîtres antiques et aux formes plus Iibres du raisonnement oratoire. Le Commentaire de Muret sur les Amours de Ronsard a initié une foule de lecteurs aux fables mythologiques et leur a fait com prendre la recherche de beauté des nouveaux poètes. De tels ouvrages sont exceptionnels: les grands humanistes. en général. s'inscrivent seulement dans la littérature néolatine. A la rigueur, un lot de lettres familières de Joseph Scaliger, recueilli dans les papiers de ses amis. permet de savoir qu'il usait avec aisance de la vive prose de ce temps. Mais faudrait-il. sans cette circonstance, omettre dans I'histoire intellectuelle de notre pays un des génies qui lui font Ie plus d'honneur. ce Gascon. né de père véronais, qui a pratiqué la plupart des sciences de son temps, conçu les méthodes nouvelles d'investigation philologique et reconstruit dans sa pensée Ie monde ancien?
A peine moins grande dans Ie siècle est I'importance d'autres savants, et les relations qui les unissent à nos meilleurs écrivains. les conseils quïls leur ont donnés. l'inRuence quïls ont exercée sur leurs ouvrages. exigent qu'i1s soient rappelés à côté d'eux, lis ont eu. d'ailleurs, tout un public pour leurs æuvres philologiques les plus sévères, Montaigne dit d'Adrien Turnèbe :
(( 1\ savait plus et savait mieux ce quïl savait que homme qui fût de son siècle ni loin au delà II, et, rendant hommage à son caractère, déclare guïl n'avait ee rien de pédant que sa robe..., car au dedans c'était I'âme la plus polie du monde I), T urnèbe n 'était pas seulement un des (( lecteurs II les plus suivis du CoHège royal; iI eut longtemps la charge de diriger I'Imprimerie royale, mit sur ses presses Homère et édita des fragments ignorés des Iyriques grecs, Ronsard, qui dut beaucoup à ses conseils. nomme avec
lui Denis Lambin, parmi ee les lumièles de notre âge II, et cet éditeur de Cicéron et de Lucrèce. ce défenseur d'Aristote contre son collègue Ramus. reste un des beaux maîtres de I'ancien Collège de France. Le bon Passerat a donné maintes poésies latines et grecques. avant de marquer la place OÙ nous Ie retrouverons parmi les auteurs de la Satire Ménippée. Mais quelle figure littéraire dépasse en éclat et même en curiosité pittoresque celie de Jean Dorat?
Le professeur limousin a été mis. par Ie plus illustre de ses élèves, au nombre des sept poètes de la Pléiade; pourtant quelques rimes ronsardisantes, assez médiocres, parmi les cinquante mille vers dans les trois langues, qu'i1 a dispersés au cours de sa vie, ne mériteraient guère à Dorat la reconnaissance de la Muse française. II I'a gagnée largement par Ie rôle d'initiateur quïl a rempli au milieu des auditeurs venus, par générations successives. au pied de sa chaire et qu'i1 a enRammés d'un ardent amour des lettres antiques, 1\ fut un des meilleurs propagateurs en France de I'esprit de la Renaissance. Ie représentant Ie plus authentique de I'humanisme à la fois littéraire et savant, Ie vivant témoignage des liens qui unissent cette forme de culture aux lettres de notre pays. Si ron oubliait lïmportance de ces liens et Ie rôle rempli par de tels hommes, une partie de notre évolution littéraire demeurerait mal comprise et nous risquerions de nous montrer ingrats envers ceux qui en furent les véritables guides.
JEAN DORAT. - POItrait attribué à Nicolas Denisot (8. N., Cabinet des Estampes).