‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 255 sur 402 · LE SEIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZIEME SIECLE

trançais se rapporlant. à fa lutte des Politiques contre la Lif!ue, et qui n'onl en général que peu de relation à la lenue des F;lals. Le lilre de Satire Ménippée lrahilles préoccupalions érudiles des auteurs: Satire est Ie mol lalin satura, pris soil au sens de (( mélange de prose et de Vers )), soil au sens J" (( écril satirique)) ; l\1énippée. du nom du philosophe cynique l\1énippe, est un mot emprunlé à Varron, et exprime Ie caraclère de libre gaieté de l'æuVre.

Un chanoine de Rouen, aumônier du cardinal de Bourbon" Jean Leroy, en composa Ie plan et une esquisse très poussée. D'Aubigné donne Leroy pour I'auteur unique de la Satire; de Thou lui prête un collaboraleur; mais, d'après Ie lémoignage d'un conlemporain bien informé, Pierre Dupuy, plusieurs auteurs onl aidé Jean Leroy. A Jacques Gillot, conseiller-clerc au Parlement de Paris, revienlla harangue du légat; à Florent Chrestien (1540-1596), ancienprécepteurde Henri I V, celIe du cardinal de Pelevé; Rapin (1535-1608), gentilhomme du Poilou, prévôt de la connétablie de Paris, so/dat à Ivry dans rarmée de Henri I V, a mis la main aux discours de rarchevêque de Lyon et du recleur Rose; Pierre Pithou (1539-1596), avocal et grand érudit, a écrit celui de d"Aubray; Passeral (1534-1632), protesseur au Collège royal, est rauteur des Vers sur la bataille de Senlis et de plusieurs aulres pièces ; d'autres Vers sont de Rapin, et Ie Trépas de I'âne ligueur est de Gilles Durant (1550-1615).

Une version reslée longtemps manuscrile( édilée par Ch. Read en 1873) dale sans doule de la fin de 1593 el offre déjà loules les parties essentielles de la Satire, mais beaucoup moins développées que dans Ie lexte imprimé au X V 1- siècle; il n' est pas impossible qu" elle représente ræuvre première de Leroy. Plusieurs critiques onl admis que la Satire a pam dès 1593, ce qui leur a permis de supposer qu"elle a dû exercer une grande influence sur la marche des événements, Mais leur opinion esl erronée: la première édition (réimprimée par Ch, Read en 1876) pamt à Tours Vers Ie mois de mai 1594. Aussitôt après, en l' espace de quelques semaines, qualre autres éditions furenl publiées à Paris. Une édition de la fin de 1594 ajoule fa pièce de Gilles Durant et un inslruclif Discours de I'imprimeur. Consulter l'édition de Ratisbonne (1752), el les éditions Charles Labille (1880), T ricotel (1877 -188l)"/' Franck, Oppeln, 1884.

LE succÈs de la Ménippée n'est pas dû exclusivement à ses mérites littéraires : c'est une æuvre de circonstance, qui parut à I'heure opportune. La Ligue avait été virtuellement vaincue Ie jour Où, dès les premières séances des États généraux de février 1593, Henri IV avait proposé la paix et promis sa conversion. La bourgeoisie de Paris, qui avait été la force de I'Union, loyaliste au fond, fatiguée des privations de la guerre, irritée des outrances des Seize, des atermoiements de I\layenne et de la morgue de Philippe I I. s'était ralliée aussitôt que sa conscience catholique avait été rassurée. Tout de suite, elle se défia des États, qui, convoqués pour élire un roi et siégeant sous la protection de garnisons étrangères, rappelaient de honteux souvenirs. En 1420, une assemblée analogue n'avait-elle pas dépouillé Charles VII au profit de I'étranger ? Les députés étaient déconcertés par les oflres du roi : liés par leur passé, corrompus par I'or de I'Espagne, ils ne pouvaient pas les accepter; et pourtant ils ne se décidaient pas à élire un roi étranger, que la France eût répudié ; impuissants d'ailleurs à choisir parmi tant de prétendants : I'Es p agnol,

Ie Lorrain, Ie Savoyard, dont les intrigues se contrecarraient. Au cours de négociations incohérentes et de louches tractations, ils étaient tombés, et la Ligue avec eux, dans un complet discrédit. La publication de la !vlénippée est postérieure de plus d'un an à la conférence de Suresnes (29 avril 1593), où se négocièrent la paix et la conversion de Henri de Navarre; postérieure de neuf mois au moins à son abjuration, postérieure même à la cérémonie du sacre et à I'entrée du roi dans Paris (22 mars 1594). Cétait une première bonne fortune pour Ie pamphlet que d'apparaÎtre ainsi à I'heure de la victoire totale, au moment où la bourgeoisie, assurée par l'événement d'avoir p1Ïs Ie bon parti, ne demandait qu'à rire de ceux qui I'avaient bernée. C'en fut une autre que sa destinée se trouvât liée au triomphe d"une famille qui devait pendant deux siècles régner avec tant d'éclat sur la France. N'allait-on pas même s"obstiner longtemps à attribuer à la Satire M énippée un rôle important dans la victoire ?

L'æuvre est inégale. L'entrain et la belle humeur font l'agrément des harangues comiques : on y sent I'allégresse de la victoire, Écoutez Ie recteur Rose: (( Tresillustre, tresauguste et trescatholique synagogue, tout ainsi que la vertu de Themistocles s"eschaufoit par la consideration des triomphes et trophées de Miltiades, ainsi me sens-je eschaufer Ie courage en la contemplation des braves discours de ce torrent d'éloquence, Monsieur Ie chancelier de la lieutenance, qui vient de triompher de dire. Et à son exemple je suis mu d'une indicible ardeur de mettre avant ma rhétorique et estaler ma marchandise en ce lieu..,)) Sans II réfriquer les choses passees)) ni capter notre (( benevolence }) par un long exorde, l'orateur nous présente Ie brillant état de son Université : plus de tapage ni de désordre, plus de brigues, plus de représentations satiriques; jamais, depuis ses (( cunabules )), I'Université n'a connu tant d'ordre et de discipline; et cela grâce aux chefs de la Ligue, puisque, par leur æuvre, il n'y a plus d'écoliers, plus d'imprimeurs, plus de libraires, ou autres (( gens de papier )), qui étaient bien trente mille; plus de professeurs pour nous rompre la tête : ils étaient tous des Politiques, des partisans du roi. Bien mieux, jadis, au temps de l'hérétique Ramus, celui qui voulait professer devait étudier à grands frais et passer par tous les degrés; maintenant, (( par Ie moyen de vous autres, messieurs, et la vertu de la Sainte Union, et principalement par vos coups du ciel, monsieur Ie lieutenant, les beurriers et beurrières de Vanves, les ruffiens de 1\10ntrouge et de Vaugirard, les vignerons de Saint-Cloud, les carreleurs de Villejuifve et autres cantons catholiques sont devenus maistres ès arts, bacheliers, principaux, présidents et boursiers des collèges" régents des classes, et si arguts philosophes que, mieux que Cicéron, maintenant, ils disputent de inventione... Aussi n'oyez-vous plus aux classes ce clabaudement latin des régents qui obtondoient les oreilles de tout Ie monde; au lieu de ce jargon, vous y oyez à toute heure du jour l'harmonie argentine et Ie vrai idiome des vaches et veaux de lait, et Ie doux rossignolement des ânes et des truies qui nous servent de cloches" pro primo, secundo el lertio. )) Fier de ses périodes ampoulées, de ses termes d'école, de son latin, de ses syllogismes en forme, de ses grosses plaisanteries" Rose est Ie type du pédant dépourvu de tout bon sens, précieux et cynique tour à tour: I'horizon de sa pensée se limite à ses pensions, ses langues de bæuf et sa bouteille de vin. Son discours est un long coq-à-l'âne qui fait irrésistiblement penser au maitre Janotus de Rabelais. I\his c'est un Janotus qui se serait fait prédicateur de la Ligue : il tempête, il invective, il s'en prend aux amis comme aux ennemis, pêle-mêle, se contredit, conclut contre lui-même, écrase tout Ie monde sous es textes, et toujours triomphe sans modestie. Son discours renferme des

PROCESSION DE LA LlCUE. - En tête, Ie recteur Guillaume Rose,

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exagérations épiques qui sont d'une savoureuse ironie : II Je vous conseille de ne vous arrester pas au duc de Savoye ny au duc de Lorraine... Si vous voulez laisser au Savoyard Ie Daulphiné et la Provence, aveq une partie du Lyonnois et du Languedoc, pourveu que vous luy faciez prendre Geneve, je voudroy gager ma vie quïl ne vous demandera plus rien, que la conlìscation dEdiguières. Quant au duc de Lorraine, ostezluy Ie duché de Bouillon, et luy baillez Sedan, I\lets, toute la Champagne, et partie de Bourgongne qui est à sa bienseance. vous l'apayserez par après pour un morceau de pain. " Seulement, les cinq autres harangues comiques ont Ie défaut d'être bâties un peu trop sur un même type, Le procédé consiste à faire exprimer par les chefs de la Ligue eux-mêmes les mobiles honteux de leur conduite et les secrètes turpitudes de leurs âmes. Et c'est là une forme de pamphlet amusante : d'Aubigné la reprend avec bonheur dans plusieurs chapitres de sa Confession de Sancy. On s'abandonne entre compères, on laisse voir Ie fond de son cæur avec une magnilìque inconscience, A la longue pourtant, Ie procédé lasse, et les auteurs, qui ont bien vu Ie danger, n'y ont paré qu'insuflìsamment en mêlant au français de l'italien, du latin, voire du latin macaronique, et en s'efforçant, non sans bonheur quelquefois, de varier Ie ton avec les personnages, Défaut plus grave : la plaisanterie est souvent lourde. Comment a-t-on pu parler d'atticisme à propos de la Ménippée Dans Ie feu de la bataille, la tentation est forte de travestir ses adversaires en monstres ou en niais. Voyez cet exorde de i\-1ayenne: II I\lessieurs, vous serez touts tesmoings que depuis que j'ay pris les armes pour la Saincte Ligue. j'ay tousjours eu ma conservation en telle recommandation que j'ay preferé de tresbon cæur mon intérest particulier à la cause de Dieu, qui sçaura bien se garder sans moy et se vanger de touts ses ennemis... " i\lais tout à coup la scène change : voici d'Aubray, politique notoire, qui va parler pour Ie Tiers. Plus de plaisanteries, mais un terrible réquisitoire. U ne éloquence ardente, brutale, tombe sur 1\1ayenne abasourdi : (( Par nostre Dame, messieurs, vous nous l'avez belle baillee !... Nous n'avons plus rien de propre que nous puissions dire : cela est mien; tout est à vous, messieurs, qui nous tenez Ie pied sur la gorge, et qui remplissez nos maisons de garnisons. Nos privileges et franchises anciennes sont à vau-l'eau; nostre hostel de ville, que j'ay veu estre l'asseuré refuge du secours des rois en leurs urgentes affaires, est à la boucherie; notre cour de Parlement est nulle... Mais l'extremité de nos miseres est qu'entre tant de malheurs et de nécessitez, il ne nous est pas perm is de nous plaindre, ny demander secours. et faut qu'ayants la mort entre les dents, nous disions que nous nous portons bien, et que sommes trop heureux d'estre malheureux pour une si bonne cause, 0 Paris, qui n'es plus Paris, mais une spelunque de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols, \Vallons et Napolitains, ung asyle et seure retraicte de voleurs, meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te guerir de ceste frénésie qui, pour ung legitime et gracieux roy, t'a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans ?.. Tun 'as peu supporter ton roy si debonnaire, si facile, si familler, qui s'estoit rendu, comme concitoyen et bourgeois de ta ville, quïl a enrichie, quïl a embellie de somptueux bastiments, accreüe de forts et superbes rampars, ornee de previleges et exemptions honorables. Que dy-je, pu supporter? Cest bien pis: tu l'as chassé de sa ville, de sa maison, de son lict. Quoi. chassé? T u l'as poursuivy. Poursuivy? Tu l'as assassiné, canonisé l'assassinateur, et faict des feux de joye de sa mort.., " L'éloquence de d'Aubray, on Ie voit, n'est pas exempte de déclamation : ni Ie bon goût, ni Ie sens de la composition, ne sont ses qualilés m3Îtresses, Mais la phrase, qui n'est empesée que dans quelques morceaux de bravoure, est en général variée, souple, nerveuse, hachée quelquefois, quelquefois ample, souvent relevée d'antithèses. de comparaisons. de dictons populaires, ou martelée de trivialités cing\antes, L'apostrophe est un des secrets de sa vigueur, Pour notre goût. certaines parties, Ie récit des événements de la Ligue par exemple, sont un peu longues. i\lais outre que près des faits on en jugeait sans doute autrement, les tableaux vigoureux abondent : peinlure poignante des misères des Parisiens, parallèle entre Ie siège de Jérusalem raconté par Josèphe et Ie siège de Paris, etc. II faut lire surtout Ie puissant résumé de l'histoire de France pendar>t la seconde moitié du XVII' siècle, OÙ d'Aubray démasque les origines

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de la Ligue, car d'Aubray remonte aux causes. II les découvre, non comme Ie pauvre peuple abusé par ses tyrans. dans Ie choc des croyances religieuses qui s'affrontent, mais bien dans Ie heurt de deux families, celie de Lorraine et celie de Montmorency, engagées dans une rivalité sans cesse renaissante et se couvrant du prétexte de la religion: excitées d'ailleurs par Ie roi d'Espagne, dont la politique est d'affaiblir la France par des luttes intestines. Cette conception des faits est un peu sommaire peut-être, et partiale: mais elle n'en iette pas moins une vive clarté sur les événements de cette lugubre époque, et elle donne à l'exposé un relief inoubliable.

Le contraste entre la gravité vengeresse des discours d'Aubray et la saveur comique des autres est rune des originalités de la Satire Ménippée; tous deux traduisent, chacun à sa manière, Ie palriotisme ardent et Ie solide bon sens des cinq auteurs.

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