LE ÏUEATHE : LA COMÉDIE DE MŒURS
SOUS toutes les apparences qui la voilent, la parent et îa dénaturent, la réalité. Il a le coup d'oeil net précis et sûr, la raillerie âpre, amère. Il est pareil à tels personnages de son théâtre : Olivier de Jalin, M. de Ryons et Lebonnard. Mais cet observateur pré Js et sec a en outre le tour d'esprit mystique. Il lui arrive de prendre les attitudes, le ton et le lang-ag-e qui ont été de tout temps ceux des hiérophantes : « Donc ceux qui voient ayant reconnu à des signes évidents ce qui va se passer, se 3ont regardés d'une certaine manière et se sont dit tout bas : il est temps... » Il a des visions pseudo-apocalyptiques. Il voit « une Bête colossale qui avait sept tètes et dix cornes, et sur ses cornes dix diadèmes. » Il irrive le plus souvent que les œuvres de Dumas procèdent entièrement de l'un ou de l'autre de ces deux courants, mais parfois aussi les deux courants se réunissent dans une même œuvre, mêlant la réalité toute crue au symbolisme le plus étrangement visionnaire.
Son théâtre. » La Dame aux Camélias. » Comédies d'observation; pièces â, thèse; pièces symboliques. — La première comédie d'Alexandre Dumas, la Dame aux Camélias, représentée le 2 février 1852, fit révolution au théâtre. Ce n'est pas par le sujet et par les idées que cette pièce était nouvelle ; Dumas y reprenait un thème cher au romantisme, la réhabilitation de la courtisane, et refaisait J/«n'on de Lorme. Mais elle était entièrement nouvelle par la forme. L'auteur y mettait à la scène le décor et le costume de la vie moderne. Il fondait ainsi la moderne comédie de mœurs, (jui consiste à représenter les mœurs de notre temps (lans leur cadre vrai. En ce sens on peut dire qu'il n'est aucune œuvre du théâtre dit réaliste qui ne procède de la Dame aux Camélias.
Le Demi-Monde (1855), la Question d'argent (1857), le Père prodigue (1859), sont des comédies d'observation. Le Fils naturel (1858), inaugure un genre nouveau, où l'auteur va tenter de développer par le& moyens du théâtre une thèse sociale. Dumas })rctencii que sous peine de n'être qu'un histrion qt un farceur
DouMic. — Litt. fr. 19
jj^g tK XIX» SIÈCLE.
Técrivain de théâtre doit chercher la solution des problèmes ^ui se posent à la société de la façon In plus urgente. Il doit ag-iter et discuter sur la scène les question? fondamentales de la société. Il doit prêcher ouvertement le bien. H a charge d'àmes. Telle est la théorie de la « pièce h thèse », et tel le programme du théâtre que Dumas ai)pelle le « théâtre utile ». Ce système a l'avantage de donner aux œuvres une signification morale, ce qui est d'un grand prix. Mais il a aussi de réels inconvénients : donner au dialogue un air de prédication, nuire au mouvement, fausser la réalité vivante L'Ami des Femuies (18(J4), les Idées de Madame Aubray (1867), Monsieur Alphonse (1873), la Princesse Georges (1871), utie Visite de noces (1871), Denise (1885), sont plus ou moins des pièces h thèse.
Enfin dans les pièces do la dernière manière, Duma.s ne se contente plus de peindre les mœurs ou de soutenir des thèses, il veut incarner des idées générales» dans dos personnages qui n'ont rien de commun avec l'humanité, personnages-entités chargés de symboliser la lutte du féminin et du masculin, l'éternel confht du mal et du bien. Telles sont : la Femme de Claude (1873), iÉtranf/êre{iS16), la Princesse de /iar/dad (iSSi).
Le moraliste. — Chez Dumas, l'homme de théâtre est subordonné au moralisto. Ses pièces ne sont que ses idées morales prenant une forme concrète. Marivauj^ disait qu'il avait passé sa vie à faire sortir l'amour de toutes les niches où il se cache. Dumas pourrait dire qu'il a passé la sienne h dénoncer toutes les infamies qui so cachent sous le nom de l'amour. Il est, suivant son expression, un « honuno qui sait », et il s'est donné la mission de nous renseigner sur ce qu'est l'amour en dehors du mariage : il n'y voit que ruse, égoïsme el hbertinagc. Grâce à la lâcheté do l'homme et à son aveuglement dans l'amour, la femme est en train de faire sa « Révolution » et d'usurper une place qui ne hii appartient ni suivant l'ordre de la nature, ni suivant le plan de toute société bien organisée. Ces théories, a^^xquelles il faut joindre certains j)laidoyers on faveur du fils naturel
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et de If) fille séduite, constituent la « morale » de Dumas. Il n'y manque ni de bon sens, ni de générosité, ni môme d'évangôlisme. Il est regrettable seulement que la forme employée par Dumas pour soutenir des idées même justes et môme saines, 8oit si souvent paradoxale el presque toujours scabreuse.
L'écrivain. — Dumas a au plus haut degré les qualités qui font l'homme de théâtre. 11 a l'entente de la scène. Il s'impose au public, il le heurte de front, l9 domine, le violente. Il a le mouvement, l'action, l'allur* rapide, enfiévrée. Sa lang-ue est vig-oureuse ot ferme, Son dialog-ue est plein de verve, éblouissant d'esprit.
Emile Augier. — L'œuvre d'Alexandre Dumas eit souvent bizarre, inquiétante, irritante ; celle d'Emile Auqier (1820-1889) a un caractère plus uni.
Emile Augier est un bourgeois, représentant accompli de l'esprit bourg-eois dans ce qu'il a de plus solide et de plus sain. Toute sa biographie tient, comme il aimait h le répéter, dans ces quelques mots : il ne lui est jamais rien arrivé. Il n'a eu à souffrir ni de la vie, ni de l'ordre social. Il appartenait à une famille aisée ; Il a eu del débuts faciles, une carrière heureuse. Il s'est toujoun tenu en belle humeur et en belle santé. II remarque qu'il n'y a de vraiment bons que les gens biens portants. Or, la bonté, non celle qui est faite d'une humeur facile à l'apitoiement, mais celle qui vient de l'équilibre de toutes les forces est un élément de la justesse de l'obseï^ vation et un moyen d'impartiaUté.
La faculté qui domine chez Augier est le bon sens. Il est un homme de bon sens dans toute la force du terme. Tout ce que le bon sens comporte de clairvoyance, de justesse et de solidité dans l'observation, uni, il faut bien le dire, à une certaine étroitesse d'es* pr'., on le noterait chez Augier. — Homme de bon sons, Augier l'est surtout en tant que le bon sens est le sens commun. Il n'est aucunement porté vers les opinions singulières. « La force du théâtre, écrit-il, consiste à être l'écho retentissant des chuchotements de la société, è formuler le sentiment général encore vague, à diriger
l'obsorvalion oonfiiso du plus grand nombre. » 11 est donc très i^'Ioig-né de vouloir heurter les idées ou .nônie les préjug-és du public. Il n'a rien d'un révolutionnaire. Il exprime avec force les idées g-énéralement admises.
Son uhéâtre. « Le Gendre de M. Poirier. » — Emile Augier a commencé par écrire des comédies de fantaisie et des pièces en vers : la Ciguë (1844), un Homme de bien (1845), V Aventurière (1848), Gabrielle (1849), le Joueur de /lùte (1850), Diane (1852), Philiberte (\853). Ces comédies sont agréables, d'un charme de demi-teinte. Mais Augier n'était pas poète. Ses vers sont prosaïques. Augier n'avait pas encore trouvé sa voie C'est l'apparition de la Dame aux Camélias qui lui révéla ce que devait être la comédie de mœurs. Dès 1854 il donnait le Gendre de M. Poirier, l'un des chefs-d'œuvre et peut-être le chef-d'œuvre de notre théâtre contemporain. Ceinture dorée (1855), le Mariage d'Olympe (1855), les Lionnes pauvres (1858), un Beau Mariage (1859), Maître Guérin (1864), la Contagion (1866), sont d'excellentes comédies de mœurs. Dans les Effrontés [186i\ le Fils de Giboyer (1862), Lions et Renai'ds (1869i, Augier aborde la comédie de satire sociale et politique. Ses dernières pièces : Madame Caverlet (1876), les Fourchambault (1878), sont des pièces à thèse.
Les types. Le peintre de la bourgeoisie. — Le grand mérite d'Emile Augier est d'avoir été un peintre de notre société bourgeoise. Bourgeois de Paris ou de province enrichis dans les affaires, le bonhomme Poirier, Maître Guérin, les Roussel, les Pommeau, les Charrier, voilà ceux dont Augier a su nous tracer les portraits larges et vivants. Il y a réussi d'autant plus complètement qu'il était tout près d'eux. Ce sont des êtres peu compliqués. Augier se sent à l'aise en pré- f | sence do ces natures carrées, solides et un peu lourdes ; oon bon sens se rencontre avec le leur. Il les comprend et les pénètre tout entier. Il les voit avec la vulgarité de leurs gestes et de leurs attitudes. Il attrape aisément leui façon de parler énergique f' «zommune. Afin de leur fl
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cionner, en nous les présentant, ïe plus de relief qu'il se peut, Aug-ier a soin de les prendre à une époque où ie
I caractère '^st entièrement formé, incapable de toute modification, à l'abri de toutes crises. Ils restent d'un bout à l'autre semblables à eux-mêmes, fidèles à la définition de leur caractère. Ce sont figures individuelles et types tout ensemble, portraits construits avec des dessous solidement établis, traités dans une manière larg-e et g-rasse qu'on ne saurait trop louer.
L'écrivain. — C'est par là qu'on a pu comparer l'art d'Emile Augier à celui de Balzac. Les analogies sont frappantes. On ferait aisément rentrer toutes les parties ,du théâtre d'Aug-ier dans les cadres de la « comédie humaine » : scènes de la vie parisienne et scènes de la vie de province, scènes de la vie privée, de la vie politique, etc. Aug-ier fait au théâtre, comme Balzac avait fait par le livre, le roman de l'inventeur, de l'usurier, du brasseur d'affaires, du parvenu, de la femme de trente ans, etc. Ses peintures ont de la vigueur, son dia'Dg-ue est naturel et simple, sans avoir l'orig-inalité de celui d'Alexandre Dumas. Surtout on se sent en sécurité avec Emile Augier, car d'abord sa morale est toujours saine, ensuite son esprit est dans la meilleure tradition française, danscelle mêmede notre anciennecomédieduxvn*siècle. Autres écrivains de théâtre. — Le nombre est grand des écrivains, qui dans cette même période, ont donné des œuvres moins personnelles, moins vigoureuses que celles de Dumas et d'Augier, mais encore intéressantes. V. Sardou (1831-1908), aborde tous les genres : comédie de mœurs {Nos intimes (1861), la Famille Benoiton{iSô'o), jVos bons Villageois (1866); drame historique [Patrie (1869), la Haine (1875), La Sorcière (1903); le vaudeville Divorçons (1883), et jusqu'à l'opérette; il réussit partout, grâce à sa souplesse, à sa fertilité d'invention, à son esprit, à son entente de la scène comparable à celle de son maître Scribe. Edouard Pailleron (1834-1899), dans le Monde où Ion
t s'ennuie (1881), a fait une satire des salons académiques.
t Eugène Labiche (1815-1888), a, de môme, relevé le
vawoevillo en y niôlant du bon sens cl une certaine connaissance du cœur humain {Voijage de M. Perri- <^hon (1800).
Deux écrivains rïo beaucoup d'esprit, Meilliac (1S32' i8D73 et Halévy (1834-1908) ont commencé par la parodie [La Belle Hélène) et l'opérette [les Brigands, la Grande Duchesse) et ils y ont réalisé un singulier mélange de boufTonnerie énorme, d'observation déliée et dé fantaisie.
Ce sont ces mêmes éléments dont ils ont composé un genre nouveau, et depuis très imité : la « comédie de genre parisien ». Elle vil de la satire indulgente et amusée des travers, des modes, dos manies dont ost faite àladate précise d'une heure oud'un moment notre vie parisienne. Superficielle et nonchalante en son allure, celte comédie se moque des règles du théAtro, Elle ne s'astreint presque pas à suivre une Intrigue Il lui suffit de juxtaposer des scènes amusantes par elles-mêmes et dos dialogues qui ont le tour de plaisanterie le plus actuel.
282. La réforme du théâtre est annoncée par un grand nombre d'ouvrages théoriques dont le plus retentissant fut la Préface de Oromwell (1827), Le drame romantique, quidoit très peu aux théAtres anglais et allemand, n'est guère que le mélodrame, dont Alexandre Dumas père conserve le méchant style, mais que Victor Hugo dans « Hernani » (1830) et « Ruy BlaB », pare de tout l'éclat de son éblouissant lyrisme.
283. C'est dans la seconde partie du xix" siècle que s'est constitué le genre de la comédie de mœurs. Elle a emprunté au drame historique le souci de peindre le milieu, à la comédie d'Kugène Scribe l'art «m de l'intrigue, ou roman l'étude des mœurn. Jj