CHAPITRE XLIII
m ROMAN.
La ri^action contre le Naturalisme. — Le Roman d'analyse ; Paul
Bourgct.
Le Roman d'idées : Anatole France, Maurice Barrés. Les héritiers du Naturalisme.
La Peinture de la société contemporaine. La Peinture de la vie provinciale; le Roman régionaliste. Le Roman cxfitiquc : Pierre Loti.
Le Roman historique.
Le Roman auiohiographique et le Roman féminin. L'humour dans le roman.
Le roman, pendant cette période, augmente encore son influence et accroît ses prétentions ; il s'adresse à un public de plus en plus étendu, et il en arrive à résumer en lui presque tous les autres g-enres littéraires.
La réaction contre le Naturalisme. — A Tépoque môme où elle triomphait avec Emile Zola, l'école naturaliste était en butte aux critiques et aux sarcasmes de Barbey d'Aurevilly, gentilhomme de letlres, survivant obstiné du romantisme et des dandys, qui, à l'observa tion « d'une époque sans grandeur » opposait, en de romans hautains et démesurés, la peinture d'âmes ravagées par de profondes passions {le Chevalier de\ Touches, 1864 ; les Diaboliques, 1874). — Les contes elles dramesphilosophiques de Villiers de VIsle-Adatn, où la pensée arrive rarement à percer la brume des rêves {Contes cruels, 1883; Axel, 1890), maintenaient, en face des succès de Maupassant, les prétentions d'un art attentif à pénétrer les secrets et les mystères mêmes de l'àmc. H
Mais c'est surtout aux environs de 1885 que se dessinelj
nettement un mouvement de réaction contre l'étroitesse etladuretédesconceptions naturalistes. E. M. deVogiié, dans ses belles études sur le Roman russe, F. Brunetière dans un irticle sur la romancière anglaise, George Eliott, initient les admirateurs du « réalisme » françaisàun réalisme non moins minutieux, mais pénétré de sympathiehumaineetrelevépar le soucides questions morales. Si l'on conserve alors ce qu'il y avait de légitime dans la théorie naturaliste, c'est-à-dire la notion d'un roman impersonnel, et un souci d'exactitude inspiré de la science, d'autre part les écrivains s'efforcent de faire rentrer dans le roman ce qui en avait été indûment banni.
Le Roman d'analyse : Paul Bourget. — Ils lui restituent d'abord l'étude des problèmes de la vie morale, l'analyse des sentiments.
Paul Bourget avait débuté par une suite d'Essais et de Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine, (1883-1885) qui présentaient un diagnostic très sûr de certaines crises ou maladies de l'âme contemporaine : pessimisme, dilettantisme, cosmopolitisme, etc.; ce diagnostic était formulé au moyen d'études sur les écrivains, (Baudelaire, Stendhal, etc.) qui marquaient la jeune génération de leur empreinte. Dans ses premiers romains {Cruelle énigme, 1885; Mensonges, 1888), il continue sous une autre forme le même genre d'études. Il s'y montre surtout psychologue habile à débrouiller la complexité des âmes féminines, et observateur complaisant des mœurs mondaines. C'est, dans un cadre qui rappelle celui des romans d'Octave Feuillet, la description très précise et souvent subtile de certaines crises d'âme. Paul Bourget y renouvelle le genre, chez nous traditionnel, du roman d'analyse. On a justement reproché à ces livres une nuance de sensibilité maladive et troublante. Mais, dès le Disciple (1889), le philosophe apparaît auprès du psychologue; jusqu'alors disciple jiassionné de Taine et de ses théories déterministes, il commence à s'inquiéter de leurs conséquences morales.
A partir de l'Étape (1903), Paul Bourget relie de
éiB LA FIN DU Xixe SIÈGLB ET LE DÉBUT DU XX® SIÈCLE.
plu-; en plus eiroitettienl l'étude des âmes à celle des concepliuhs ttiot*ale9 et sociales qui* en dernière analyëe, dirigent là vie ihtërieuhfe; intisibles danë le& eirconsstances ordinaires, ces idées se dévoilent à l'occasion des drames Suscités par l'amour^ rambilioii, la Cupidité, bref par toutes les passions g-énératrices de désordre. Paul Bourg-et se place désormais résolurtient au point de vue de i'intérôl social auquel l'indiyidHdoitse subordonner.
C'est àdéfinir ces grandes lois de conserYàtion sociale^ leur bienfaisance et leiir né lessilc^ que Paul Bourget a consacré les romans de celte nouvelle ilianière : Uû DivoT'ce, 1904; le Démon de Midi, 1014; Un drame dans fê MnndCi 1088: On y ttdniire, autant i|ue la pénétration de l'analjrse, la vlg-ueur de la^onlposition^ et le patiiélique de certaines scènes où Se noubnt et 86 résolvent les crises moraleS:
Sous la formedu roman Edouard y?orf( 1857-1910) j {Le Smg de fa Vie, 1889 1 Mir/tef Teinniev^ 1893-lHfl4; leê Roches Blanches, VEnu courante,, liX>i), a traité aussi de graves questions de conscience. C'est éf<alement à l'étude des problèmes de ladouleur et du sacrifice qu'aboutissent les livres d'tdouard hstaunié où s'expriment» sous une forme d'une netteté rig-oureuse, un sens particulièrement aigu de la vie intérieure {L Empreinte^ 1896; la Vie Secrète^ 1908; l'Ascension de M. Bas lèvre, 1919), et une perception fort curieuse du mystère qui dort au fond des personnalités les plus humbles
Le roman d'idées. — Par réaction encore contre l'es pèce de dogmatisme lourd qui avait sévi dans le roman des écrivains habiles au jeu des nuances donnèreh l'exemple de s'intéresser directement aux Idées, à l'harmonieuse diversité de leurs complications, à l'ironie d leurs contraste». Chez eux se retrouvèrent les infln' combinées de Renan et de Taine. Les plus signii sont Anatole France et Maurice Barrés.
Anatole France, type accompli du lettré supérieur, en qui s6 letrouvent, à des doses diverses selon lei époques, le dilettantisme de Henan el l'ironie amusé
de Voltaire, mais chez, qwï la fantaisie intellectuelle se pare iowjeursi d'un reflet, énjiafté da l^ tieauté antique, a prése^ité d'aher^» dans ie Qrim^ d,e ^jivestre Bmnavi^ (^881), uqe figure vraiPfient ^x^MisÇ de vieux savant sceptique et dopx; p'était, en rétilité, de son propre esprit libye et agile, nourri de lous |es 5UP^ d'un ^unaanisme élégant et si^f » qy'U dess\n^H aiïisi le périrait. Cet esprit, il Va pyon^en^ ensuit^ à travers desj décora en^pruntés h, l'iiellénisme raffiné d§ la eivijisatiûn alexandr-ine où l'esprit chrétien cQnup^ei^-. çail de s'infiltrer {Thaïs, 1890), puisa notre liviu^ siècle {la Rôtiss&vie de ia reine P-édanque ; te^i Qpiniq^St 4f Jé7'4me Coig^naré, 1803). Que ce lAt paria ho\iohe du moine Paphnuce et de son ami Niclas, ou par oôUe de Tabbé Jérôme Qoignar^l, il repreïiait» en çç^ romans, I» critique des idées jifiodernea, au prc^ftt d'un rationalisme insinuant et souple, que Moptaigfne eût approuvé et qui n'eût point déplu à EJpiçure,
Ainsi pourvu de toutes les armes du seeptielsn^e, mais aussi de toutes ses grâces, Anatole France a résp^ lument abordé Télude de notre époque dans la aéfie d^ ses remçms de iVH&iaive canfe-mjAQrqme : {l'QPiH^ ^H Maiè^ le Manueq,uin (fo.&iey, li'Anmau «J'^*î»(i>^^*fô, Âf. Bergeret à t\it,rù, ISQÛ à 1901). ViftQqt^iaUle M. Ber^eret, professev\r de philologie latine, qui sait opposer les r-essourees de la philosophie aux plus duF§ déboires de la destinée, jug--e, avec une ifidulgefte^ diminuée cependant de livre en livre, les an^hilions, l^s amours, les pr-éjug-^s, les partis pris du monde lao,v»rT g-eois vey-s la fii^ du x^x* siècle ; autour de lui, l'iroftie d'Analole Franpe a esquissé quelque^s vifs eraquia de la vie de province et groupé des figures légéreraewt car4oaturales. Mais, plus encore que dans les portraits, e^est peut-être dans les « canver^aliona ^. qu'il excelle. Nul aujour-d'hui n^a su « causer, la piupae Il la main », avee autant de souplesse, d^aisance, d'ingéniosilé. Qes qualités, à lraver« lesquelles se joue une grâce tout oitiquo, sont aussi celles de son style, auquel on pourrait seulement reprocher de fondre trop unit'oih
fôO T.A FIN DU XIX® SIÈCLE ET LE DÉBUT DU XX^ SIÈCLE.
mément la couleur en d'indiscernables nuances. En res dernières années, Anatole France a tracé de l'époque révolutionnaire {les Dieux ont soî/) un tableau puissant, et publié des Souvenirs d'enfance où Ton retrouve le charme, moins amer, de ses tout premiers livres.
Si l'ironie est une méthode pour A. France, elle ne fut jamais qu'un point de départ pour Maurice Barrés (1802-1923). L'œuvre multiple du romancier qui subit, à ses débuts, le sortilège de Renan, rnais réagit aussitôt contre lui, qui s'empara du système de Taine, mais pour le dépasser, qui obéit aux prestiges des grands romantiques, de Chateaubriand surtout, mais pour remonter à travers eux jusqu'à Pascal, — accompagna, de 1888 jusqu'aujourd'hui, le développement de toute une génération. Elle enregistre son histoire intellectuelle, aussi bien que tous les mouvements de sa sensibilité.
Les romans qui la composent se partagent en deux groupes. Les premiers {Sous l'œil des Barbares, 1888; Un homme libre, 1880; le Jardin de Béréni e, 1891; VEnneini des Lois, 1892) constituent l'évangile d'une religion inquiète et passionnée, dont Barrés se fait l'annonciateur: il y enseigne le «culte du Moi»; c'est-àdire qu'appliqué à réagir contre l'esprit scientifique et naturaliste qui dissout alors la personnalité dans les choses, il montre comment un jeune homme, avide et ardent, tente de se former une personnalité réfractaire, et lutte « pour se maintenir au milieu des Barbares » qui veulent le plier à leur image. L' « égotisrae » s'y accompagne d'ironie et atteste le goût très vif de la vie intérieure. Le style, tour à tour lyrique et philosophique, y est le plus souvent d'un contour précis, nerveux, dune sécheresse voulue.
L'autre groupe comprend les livres qui composent le Roman de l' Énergie Nationale (de 1897 à 1902); etceux qui évoquent la question d'Alsace : Au Service de l'Allemagne, 1905 ; Colette Baudoche, 1909; la Colline inspirée, 1913. Barrés y montre comment la personnalité, « déracinée » parla vie et la philosophie modernes, retrouve se^ véritables racines, en se rallachunl à un
sol et à une tradition. Ayant reconnu ses orig-ine© lorraines, il les définit ; il étudie fortement l'âme des « marches de l'Est », par qui la France résisLe à rinfluence allemande; il marque d'avance, dans l'âme nationale, le relief des sentiments solides que la guerre a fait saillir. En même temps, et pour éprouver cette personnalité qu'il vient, ainsi, de reconquérir, il la confronte aux grands paysages ; et il écrit, sous forme de récits de voyages ou de méditations lyriques [la Mort de Venise, 1905; le Voyage de Sparte, 1906; Gréco ou lesfcret de Tolède, 1912; Une Enquête aux pays du Levant, 1923), ou même de roman historique [Un Jardin sur COronte, 1922), quelques-unes des pages les plus poétiquement colorées qu'on ait lues depuis celles de Chateaubriand : un art merveilleusement pénétrant s'y dévoue à exalter, par l'entremise du songe ou de la beauté, les forces essentielles de l'âme.
Les Héritiers du Naturalisme. — Plusieurs écrivains, qui inaugurèrent leur carrière aux environs de 1885, quand régnait le dogme de la « soumission à l'objet », ont conservé, en les assouplissant, les procédés de Zola etde Daudet. Tels: Octave Mirbeau, chez qui la fougue du romantisme et la brutalité du naturalisme s'allient parfois avec une sorte d'âpreté puissante; Jules lîenard, observateur amer des petits bourg-eois, des petits ruraux^ des enfants mal aimés {Poil de Carotte, 1894 ; Histoires naturelles, 190i), styliste crispé, qui, par le raccourci du trait, atteint parfois à une curieuse sobriété ; J.-II. Rosny aîné [Nell Horn, 1886; Vamireh, 1892 ; la Vague rouge, 1910, etc.), en qui se contrarient l'esprit scientifique et l'esprit poétique, et qui passe d'une évocation émouvante des premiers temps de l'histoire humaine, à une peinture des milieux socialistes ; Lucien Descaves, qui débuta par une peinture parfois pénible des servitudes militaires [Sous-offs, 1889) et montra par la suite un sens élargi de la douleur et de la misère humaines {Philétnon, vieux de la vieille, 1914 ; V Imagier d'Épinal, 1919) ; \os frères Margucritle, de qui les meilleurs livres contèrent, civec les procédés d'une observa-
622 LA FIN DU XIX« SIÈCLB ET lE DÉBUT DU XX^ SIÈCLK.
lion \ùuie scienliUque, Us ç^ésaslr-eqx épisodes de la guerre Ue 187Q el de la Oommune Je iM'^Q.Ure, lSfl8; èes Tronç&ns du Glaive, 1001 ; les lircu^es tteus, liXH ; la CQiUtuuuô, l^i04); Ai/'reii Cupus, si habile à joindra, avec urie indolence apparente el une réelle pénélr^ilion de moraliste, les v avenluriers » de la société moderne, les « i^onsdVilîair-es », ceux poi^r qui la question d'«rg-ent complique peut-être l'existence, mais ne russoralii-.it jamais {Qui perd ffa(/in&, ISIIU ; Bobinso^i, lUlO ; Scènes (fe la vie difficiie, 1032).
La peii^ture de la société oontemporaine. — Cette peinture a tait le succès de Henri Lavedan, Abel Hermanl, xMurcel Pr^ivqst, Henry Bordeaux.
Écrivain incisif, alerte, sans cesse amusé et toujours amusant, Henri Lavedun fut d'abor4 le peintre tondre et cruel du u Paris fin de siècle «; dans une suite de romans dialogues, il lit ressortir la frivolité d'un certain t^ombre de pantins mondains, et la tristesse du la vie dite de plaisir (/« /i«M^e, U^Ot ; è&uv Beau phy^ùjuSy ^893 ; les Mario uueii es, i8U5). Ap'-és s'êtF« Gonsacr.é au théâtre, il est revenu, depuis la guerre, au grand r<]in"\an ; dan- • -^^ belle oeuvre, dHmo inspiration très haute, le (. ... u du Salut, en plusieurs parties, rappelant ie.'i MisérukleJi, il a brossé une frasque animée des milieux du travail et de la petite hour/^eoisie ; le « chemin du salql, >^ c'est pour chacun de travailler au salut des autres.
Ali^ei tleruiani, après plusieur.s essais où Tinfluence du naturalisme le dispute à celle de Stendhal (Iv Cavatier Miserey, 1887; Amour de téi&, 18Q0), a, pr.éseulé, sous la forme d'une ai ' ' M'aphie roni iô,
Pexamen de conscience iniv.... . aiel d'une gc. ....>>. on (Confes.iious d'u7i enfaut d'hier et d'un homme d'au- Jaurd'f^ui, 1003); puis il s'est fait r.ésolumenl l'ohsepvateuj-ironiqueel impitoyable do certains milieux mondains (les Grands Ahurr/eois, lîllOCi; >/. de Courjùière; ie (kideé de Coutrus). Récemment, il a peint, on une trilogie plus grave, la génération d'entre les deux guerres {D'une guerre à l'autre guerre). Plus encore
qu'un romancier, c'est un mémorialiste, dont la langue, [jrécisd non sans sécheresse, rappelle la manière du xViH'' siècle.
Marvel Prédost a consacré son double talent de conteur et de psycholog-ue à étudier les transformations de l'amour et à définir la place que la femme peut réclamer ou doit Goncjuérir dans la société moderne {le Scorpion, 1887; V Automne d'une Femme ^ 1803; les Demi-Vierges, 18U4; /6« Vierges Fortes, 1000). Malgré les concessions qu'il 6k- paru faire, parfois, aux théories féministes, Marcel Prévdst est un défenseur du maHage et des saines traditions bourgeoises ; c'est en vue du mariage qu'il a tracé dans ces curieux livres, intermôdiaireâ entré le i*omaii et la causerie {Leilres à Françoisei 1002; Françoise mûman, etc.), un programme d'éducation pour la jeune fille et un programme de culture pour la jeune mère.
La conclusion où l'agile raison dé Marcel Prévost n'est parvenue qu'à travers bien des détours, Henry Bordeaux l'a prise résolument pour Son principe. A travers toute son œuvre, il défend, avec toUs les attraits d'une composition pathétique et d'un style sobrement pittoresque, rexistéhce de cette cellule sociale, la famille : {la Peur de vivre^ 1002; leè ItoqueviliUrds 1006; les Yeuœ qui «"ouvrent, 1008; /« llobte de laines 1010 ; la Maison Morte, 1922). Si les romans d'Henry Bordeaux font une place aux élégances de la vie parisienne, c'est surtout en province qu'ils se déroulent, principalement parmi lés paysages de la Savoie, dutit ils oflrent des descriptions a la fois exactes et poétiques.
La Peinture de la vie provinciale : le Roman régionaliste. — Un luit des plus iutéreseauls s'est pro^ duit dej)uis quelque trente ans ; hos romanciers onl découvert la beauté des provinces françaises et l'agrément de la vie provinciale. Jusqu'alors, ils n'en avaient montré que les ridicules, la mesquinerie, l'ennuyeusô platitude ; Balzac même n'échappe point à ce reproche, que mérite davantage lécole naturaliste. Zola, Daudet, GoncoUrts Maupassant ne présentent guère de la vie
provinciale qu'une peinture assombrie et morne, qui tourne parfois à la parodie. Sous l'intluence de Mislral, le grand poète qui dans Jy//-(?j7/e*(1859) elCale?idal{i8i')7) a ressuscité la langue d'oc, et dressé à l'âme de la Provence un monument d'une harmonie et d'une sérénité dignes de l'antique, un mouvement régionaliste s'est propagé dans toute la France; et un grand nombre de provinces ont trouvé leur romancier.
Le premier, Pierre Z/0/î( 1850-1923) a traduit (dans 7*^cfieurs dislande, 1880, et Mon frère Yves, 1883, la douceur mélancolique etobstinée des âmes et des ciels de la Bretagne, à laquelle deux Bretons, A. Le Bras {Au Pays des Pardons, 1894; le S ang de la Sirène, 1901) et Ch. Le Gof/ic {le Crucifié de Kéraliès, 1892; VAbbesse de Guérande, 1921) ont ensuite dévoué leur talent de conteurs lyriques et précis.
Ferdinand Juibre {[S30-iS98); {l'Abbé Tigrane, 1873; Xavière, 18î)0)a dit le charme âpre et rude de la région cévenole; André Theuriet (1833-1907); (Contes c/e la Forêt, 1888; Sauvageonne, etc.) la gravité pensive de la Lorraine, à qui, d'autre part, Maurice Barrés a dédié tant de magnifiques tableaux. Jean Airard (1848-1920) a incarné, dans Maurin des Maures (1907-1908) le type du Provençal imaginatif et bon enfant, qui a sur Tartarin la supériorité de n'être pas sa propre dupe.
Mais le maître du roman provincial a été, pendant cette période, René Bazin.
Écrivain d'une pureté toute classique, dont la simplicité se rehausse d'une sobre couleur, esprit élevé qui n'a jamais cessé de défendre la tradition catholique, René Bazin a voué son elîort à exprim er la noble et souvent dramatique beauté des âmes de la classe paysanne etde la petite bourgeoisie. Dans la Terre qui meurt (1899), où l'action se déroule dans le eadre du marais vendéen, il a écrit, en mémo temps qu'un roman d'observation, un vrai poème en prose à la gloire de la terre nourricière, que ses filsont letortdfldélaisserpourle travail des villes. Ùans les Oberlé (1901), il a évoqué, de la façon la plus
noble et la plus émouvante, le drame qui, jusqu'en 1914, déchira le cœur des Alsaciens partag-és entre la fidélité à leur sol et la fidélité à la patrie française.
A son tour, René Boylesve, avec une nonchalance affectée, a décrit les grâces, les étroitesses et les fadeurs de l'existence au sein des calmes petites villes de la Touraine; c'est à Tours même que se déroule le destin de Mademoiselle Cloque (1899), vieille fille autoritaire, intransigeante, et finalement admirable.
Le Roman exotique, — Le naturalisme s'était enfermé le plus souvent entre les murs de Paris; en se refusant l'évocation des « pays estranges, » comme ondisait jadis, il se privait d'une incomparable source de pittoresque et de poésie. L'œuvre de Pierre Loti le fit bien comprendre.
Dès ses premiers romans, l'effet produit fut magique : il semblait que les grands souffles du romantisme rentraient dans la littérature: on se souvenait de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand. En effet, Pierre Loti reprenait la tradition de ces deux grands peintres de paysages. Promené par les devoirs de son état — Pierre Loti est le pseudonyme de l'officier de marine Julien Viaud, — à travers les aspects divers du vaste monde, il en a donné les évocations les plus personnelles et les plus troublantes; Tahiti, l'île heureuse aux fl,eurs immenses, revit ainsi dans le Mariage de Loti (1882) ; la mer australe aux brumes traversées d'une clarté laiteuse, dans Pécheurs d'Islande (1886) ; le Japon d'autrefois, dans Madame Chrysanthème (1887) ;■ le pays basque, avec sa lune « plus vieille qu'ailleurs » au-dessus de ses « millénaires montagnes », dans Ramuntcho (1897); la Turquie d'hier, avec le heurt de ses contrastes, dans /es Désenchantées {iOOQ); le brûlant Sénégal, dans le Roman d'un Spahi (1881); l'Egypte ancienne, dans la Mort de Philœ {I9i3). La plupart de ces descriptions sont déjà classiques (par exemple « la tempête » dans Pécheurs (PFslande, un « cimetière turc » dans les Désenchantées) ; elles sont écrites dans la
langue la plus simple, aVeb dés mots de tout le monde, en une prose musicale, l'ythmêe sut* la sensatioil même; elles sont moins des deseriplions tpie des suggestions : de là, leur puissance d'érocation.
En ces paysag-es apparaît Une humanité» — ^ Chinois» Japonais, Turcs» Orientaux — à l'âme élémentaire et indéchillrablet Loti laisse ses lecteurë incerlains et inquiets devant CB qu'il appelle « l'Imperméabilité t> des raJes et des âmes;
C'est peut-être qu'il ne connaît bien qu'une ùme\ la sienne. Gomme tlhateaubriand, il est le héros de tdus ses litres, et il se peint au centre de tous bes lablcailR. Son âme est celle d'un romantique (|ue le progrès des idées mode^^^e8 et des cOnhaissanceS siMenliliques attirait encore afRnôe : âme de désir qu'aticun amotlr, aucune beauté ne satisfait et ne betient \ âme hantée par l'obsession de lé mort universelle) el par la sensation sans cessé rehouvelée de récouletneiU défi choses -, âftle au fond désespérée par l'éhig-rae humrilne, et qui cherche» dans le spectacle des plus belles visidns» ou dans la sehsatidrt fuyante des exaltationfe amoureuses, le « divertisseujent » dont parle Pascal*.. Autant qu'un g-rand peintre, Loti aura été un g•^and poète:
De liOtl procèdent Giaude Farrêre^ lui aussi officier de marine, tnoUis fiehllnienlal» plus nerveux, à qui l'univers appurnit tour à lour avec le relief excessif ou arec l'inconsistahce que les objets prennent au seih des sung-es [Cffomme qit( thsnssina^ 1(H}7 ; Ift Bntdillet 1011); Jérûthe et JUintï TharHud, qui apportent^ ail contraire, à la description de8àmesélrang-t're8i/j»?7i.v/?y, Viliusfre écrif'nin, 1*.XX))> à l'étude de nds colonies {/{abat, i9iH\ Matrnf^vcft^ imO; fa Félë Arnbe 1922) et des puV's hiAl connus de l'Kurope [Un ItûyaHme deu Dieu, 1920; QUnnd lettiëi eèt j-oi^ 19i?l), une netteté de contours, uhe précision dé Ila:nes qlli est leiii- niMcquei
Lb Roman historique — Le déYeloppement de riiisloirc |>endant cette période fut pariiculif'remet)! favorable au rotnan historique : la plupart des auteurs
choisirent d'évqquer l'histoire de France, celle môme «^11 ^\x'^ siècle,
A l'époque précédente, Erckmann et Ch<ntvian Ê),Yaient donné l'exemple, tueurs romans uUaciens et lorrains; [rUiuslr^^ fimçieur^ Afathém, 185ë( ï Mn<iame Tiiérè»e, i8G3 ■ Hi»to,w>/' d'un €mscvii d^ iHlS^^i^Ami fC^itz^ 18G4); avaient reconstitué, en un style clair et sans prétention, les exploits et les sentiments des soldats de la Gr-ande Armée ; te soviffle patriotiques et libéral de la P.ôvftl«tion traverse plus d'wn^ de leurs pages.
Parti du naturalisme, Bdul Ad^^ (lSG^rl9t8), écri-. yain fécond» fqug-upvii^, towtîvii inégal, \x\m parfois puissant, entreprit de retr^eer, en nne sorte d'épQpée rQn^anesqqe, rt^iatQipe dft l'idée libérale depnis la Révolution jusque la fin d^ la mnnarchi^ dé Jlwillet {Iq Force, l Enfant d'Austerlitz, la Ruse, Au Sohil d& Juillet, de 18^)0 à 1ÔÛ3) ; il g-lnr-ifia ensuite dans lu, YUle iziconuue l'œuvre africaine d?» nns sftidais enlonian^î &\,
revendiqua pour la Prancp l'héritagr* ipfléditerfauéen d^ ï^nmçi et de « l'idée latine v-,
Cette n^é^ne idée inspir-e l'œwvre de Lo^i^ Heviva^^t
l'héritier le pins aulhenliqvie parmi nws de Tliépphil^ Q^ntier et de Flanh^rt-, iiftrruin d^ naissance, mais Afrtc^in d'adoption, il s'est fait d'atkor^ le v^maneier dp ^
Méditerranée ; il a, dans nnepremièr^ série de rom.ans((^ S^^g^ den fiae<is, \W^; /'/m4i<»««w, etc.), dépeint» parmi d'çininsanies m dramaliqnes avéutur-es, la <.\ virile éi^eriïio V» la <^ santé robnste » des hommes dv^ peuple fnniins « an crev*set » da nnire pr-ovinee africaine- Pnis, eonqnis par- l'idée catholiiiwej il évoque, dans S^ii\t Austmmi (l^l^i) et dans S»ngiiis Murtur-^fUr les temps g-iorieux de l'Afriqne H-^aUne, antérieure à l'invasion ar^t^e. ^t, comme pom^ se divepiiF-, il éevit {l'fnfq^i^, CavdémQi) des r-omans où revit Tardeuf sombra de i l^^spagno au tempii de l^ouis XIV. Pt^nire du présent Qu évocaieur du passé, il a sa j>.lHoe an premier rang des écrivains piiiQre>iqnes.
/Vvec une exactitndô mm"iip4sed'ér«ditôt une ardeur
de poète, qui font de lui le contemporain de ses ucros, Maurice J/amrfron (1857-1911) a tracé de larg-es fresques du xvi^ siècle au temps des guerres de religion {Blancador VAvantafjeux, 1900 ; Saint-Cendre, 1902; J/. de Clérattibon, 1904). C'est en dilettante, au contraire, <ja'H€nri de Régnier promène son rêve aux siècles de Louis XIV et de Louis XV {le Bon Plaisir, 1901; le Mariage de Minuit, 1903 ; les Rencontres de M. de Bréot, le Passé Vivant, 1905; la Pécheresse, 1920). Georges d'Esparbès stylise à la manière épique les grands moments de l'histoire {la Légende de V Aigle, 1893; la Guerre en Dentelles, 1896, etc.).
Le Roman autobiographique et le Roman féminin — Comment ne pas citer enfin toute une école de romanciers qui traitent le roman comme une sorte de long poème en prose, où ils racontent les aventures de leur âme ?
En unesuited'œuvres inquiètes, haletantes, nerveuses, écrites d'un style tourmenté, laborieux, éclatant et qui obéit aux enseignements des Concourt, J.-K. Huysmans (1848-1910) a enregistré les étapes d'une conversion qui, des désordres de la chair et de l'esprit, l'amena jusqu'aux portes du cloître. Cette confession myslif|ue {Là-Bas, 1891; En Route, 1894; la Cathédrale, 1898; VOblat, 1903) contient, en particulier sur l'art religieux, des pages d'une beauté ralTinôe.
Ce sont les femmes, surtout, qui excellent à donner au roman un tour lyrique. La Comtesse de Noailles a prolongé dans les siens {la Nouvelle Espérance, 1903; la Domination, 1905) l'inspiration fervente etémerveillée de ses vers. — M™® Gérard d'Houville entremêle des analyses aiguës de l'amour en des cœurs féminins {V Inconstante, 1903; le Temps d'aimer, 1908) à des fantaisies ailées et délicieuses {Tant pis pour toi, 1922). — M™*' Colette exprime les correspondances qui relient l'ùme féminine à l'âme secrète des choses et des animaux f&mWiers {Sept Dialogues de Bètes, 1897). —M^^ Marcelle Tinayrea\\\o\e don du récit pathétique au goùl desidées générales {la Maison du Péché, 1902). — M°»« Colette
Fver mène d'impartiales et mélancoliques enquêtes sur les ambitions du féminisme [Princesses de Science, 1907). — M"® André Corthis, au talent coloré, t l'ardente sensibilité^ conte les drames intimes des existences simples [le Pauvre amour de Dona Balbine, 1912 ; Pour moi seule, 1919). — M™® L. Delarue-Mardrus évoque, dans le décor d'une Normandie épanouie, des scènes lyriques ou des types populaires [le Ro?nan de six petites filles, VEx vota, 1922).
L'Humour dans le Romffti. — Si l'humour vient d'Ang-leterre, la France lui a donné une singulière clarté, et une larg-e force comique dans l'œuvre de Georges Courteline. Écrivain de la meilleure tradition, qui s'apparente aux auteurs de notre comédie classique, il a promené son ironie alerle et perspicace, mais, au fond, douloureuse, à travers les âmes moyennes, et les petits ridicules des hommes, de la société, ou des lois [Bouhouroche, 1893; Les Gaîtés de V Escadron, 1894; Le Train de 8 heures 47, etc.) — Plusieurs de ses romans dialogues, sont passés aisément du livre sur la scène ; le naturel y triomphe, et la gaîté y est toujours bien française.
RÉSUMÉ
305, Paul Bourget, pénétrant observateur et esprit philosophique, a repris la tradition du roman d'analyse et évolué vers le roman social.
300. Anatole France, esprit subtil, conteur formé à l'école du dix-huitième siècle, et excellent écrivain, introduit le dilettantisme dans le roman.
307. Maurice Barrés, parti du Culte du Moi, et qui a donné ensuite de cinglants romans satiriques, a écrit dans une forme nerveuse, en traits d'une saisissante originalité, le roman de l'énergie nationale.