CHAPITRE V
La prose . IIISTORIKNS, CONTEURS, TRADUCTEURS, PRÉDICATEURS.
L'histoire officielle. — L'histoire proprement dite . sa naissance. - Villehardouin : La Conquête de Conslantinople. — Joinville : ['Histoire de saint Louis. — Froissait : les Chroniques. — Biographie de Froissart. L'hôte des grands. — I^e peintre de la société chevaleresque. — .Méthode d'information. Avantages et lacunes. — Commyiies : ses Mémoii-es. L'homme. — Le diplomate. — L'historion politique.
Les conteurs. — Les traducteuFs. — Les prédicateurs.
L'histoire officielle. — Il faut attendre jusqu'à la fin du XM* siècle pour trouver les premiers monuments de la prose qui méritent une mention. C'est surtout en s'appliquant à l'histoire que la prose va prendre une valeur littéraire.
Au moyen âg-e on n'avait jamais cessé d'écrire l'histoire; mais on l'écrivait en latin, dans les couvents. Sous lo règ-ne de saint Louis, le supérieur de l'abbaye de Saini- Denis, Mathieu de Vendôme, eut l'idée de faire mettre en prose française les anciens textes latins consacrés h notre histoire. L'œuvre fut présentée à Philippe le Hardi sous L titre de Grandes -.chroniques de Saint-Denis, Goriunuée, et désormais écrite d'orig-inal, cette chronique va ju^^qu'à l'avènemont de Louis XL C'est Ihisloire officielle rédig-ée par dos moines. Elle est en g-randc partie iég-endaire, surtout pour les origines. C'est là que Ronsard ira chercher la légende qui fait remonter les Capétiens à Francus, fils d'Hector, dont les descendants auraient donné à leur futui'O ea[>itn'.o le nom du borg-er Paris
L'histoire proprement dite : sa naissance. t^our les laïques, \o.s chansons dr j^nstc tenaient li^.
d'histoite. 1j aristocratie, seule intéressée à conserver le souvenir des événements qu'elle avait dirigés, se contentait de la transmission orale, ou des archives des couvents. Ce qui détermina la création de l'histoire, ce lut le grand mouvement de curiosité produit par les croisades. Une partie de la noblesse était restée en France : elle voulait savoir ce qui advenait de Texpédition. L'Ég-lise était renseignée par de nombreuses lettres venues d'Orient, grâce auxquelles les clercs écrivaient des chroniques en latin. D autre part, les nobles apprenaient des survivants ce qui s'était passé là-bas. C'est surtout à l'aide de cette littérature narrative, transmise de bouche en bouche que les jongleurs composèrent des récits qui furent mis d'abord dans la f rme alors en vogue : celle des chansons de geste [Chanson d'A ntioche) ; puis on s'aperçut que les nécessités de la versification n.uisaient à l'exactitude du récit. De là les histoires en prose, dont les premières ont été écrites par des Anglo-Saxons. C'est îa quatrième croisade qui nous a valu notre premier historien : GeofTroy de Villehardouin.
Villehardouin : la « Conquête de Constantinople ». — Geoffroy de Villehai^douin, maréchal de Champagne (1100-1213), n'est ni un mercenaire écrivant pour le compte d'autrui,niun simple soldat dans la croisade dont il nous fait le récit. Il a joué un rôle important dans l'expédition, devint maréchal de Remanie, et c'est àMessinople, c'est-à-dire dans le fief qui lui avait été assigné comme sa part de la conquête, qu'il écrit son histoire vers 1207. Villehardouin nous offre donc le premier exemple d'un homme supérieur racontant ce qu'il a vu et ce qu'il a fait; il crée ainsi chez nous un genre appelé aux plus hautes destinées: les Mémoires.
L'œuvre de Villehardouin a une grande valeur littéraire. Ce grand seigneur, écrivant pour la première fois et par accident l'histoire en prose subit encore l'influence des chansons de geste, dont il reproduit parfois le mouvement et les formules. Mais il porto dans son récit les qualitésdeThomme d'action :1a rapidité, l'habitude d'aller Uiuil au but. Les discours (ju'il reproduit ne sont pas.
k8 LE MOYEN ÂGE.
comme ceux des anciens, les ornements factice? d'une œuvre d'art: ils ont été prononcés, et Técrivain les rapporte fidèlement au moins pour le fond. Son style est d'une sobriété vigoureuse. Ses descriptions, souvenî empreintes de l'étonnement que lui causent des merveilles nouvelles pour lui, sont enlevées en quelques traits. Voici comment il nous peint l'arrivée des croisés en vue de Gonstantinople :
Ils vindrent, la veille de la Saint Jehan-Baptiste en juin, à Saint- Estiéne, à une abbaïe qui ért* à trois lieues de Constaiitinoplc. Et lors virent tôt a plain Gonstantinople cil des nés ^ et des galies ' et des uissiers*; et pristrent port, et aancrérenl lor vaissiaus.
Or po(?z savoir que molt esgnrdèrent Gonstantinople cil qui onques mais ne l'avoient veùe; que il ne pooient mie cuidier que si riche vile peùst estre en tôt le monde, com ils virent ces hal2 murs et ces riches tors, dont éle ert close tôt entor à la reonde^ et ces riches palais et ces haltes ygliaes, dont il y avoit tant que nuls nel po'.st croire, se il ne le veïst à l'ueil, et le lonc et le lé" de la vile qui de toutes les autres ert soveraine. Et sachiez que il n*i ot si hardi oui la chars ne fremist; et ce ne fut mie merveille; que onques si granz afl'aires ne fu empris de nule geut, puis que 11 monz fu estorez «.
L'ouvrage de Villehardoum, intitulé : Histoire de la conquête de Gonstantinople, ou Chronique des Emjïcreurs Baudoin et Hemn de Constant inople, va de dlDS à 1207. Rien n'est plus curieux que le récit de cette expédition commencée pour des mobiles religieux, que l'esprit mercantile des Vénitiens fait dévier et qui se termine par la conquête de l'P^mpire byzantin. Certes, Villehardouin n'a pas tout vu; méconnaissant la politique de Venise, il donne peut-être dans les événements une trop grande part à l'esprit d'aventure, mais il raconte naïvement ce qu'il a vu. Son histoire, dans sa réalité, ressemble à une chanson de geste. Dans cette peinture de la société ""éodale, on voit tour à tour les chevaliers lutter les uns contre les autres par simple jalousie, puisse réconcilier sur un mot du Pape, et, au nombre de 20000 attaquer Gonstantinople, défendue par 300000 hommes
1. Était. — î. Ni'fï. — 3. Galères. — l.Vaisscaut dout le n«ii( £l<iit (Mrci U'uuw po -— 5. l.ttr|f<:. - 6. iJupui-- qur le tnoude 'ul cr6é. -^^
LA PROSE- 4e
et réputée imprenable : ce qui ressort de l'œuvre dû Villeliardouin, c'est surtout le contraste de la civilisation byzantine et de l'inculte rudesse des croisés qui, avides de richesses autant que de gloire, mettent en pièces des chefs-d'œuvre de l'antiquité pour emporter des morceaux d'or et d'argent.
L'œuvre de Villehardouin a été continuée par Henri de VaUnciennes ; la même croisade a été racontée par Robert de Clari, simple chevalier picard, qui rapporte lui aussi ce qu'il a vu et ne craint pas de critiquer ses chefs.
Joinville : 1' « Histoire de saint Louis ». — Nous retrouvons la croisade avec le sire de Joinville (1224- 1317) et son Histoire de saint Louis. Joinville a terminé son livre en 1309. Mais à cette époque il a quatre-vingtcinq ans; il appartient donc en réalité au siècle qui précède. Champenois comme Villehardouin, il fut élevé à la cour du comte Thibaut IV, roi de Navarre et poète, dont iî fut l'écuyer tranchant. Devenu sénéchal de Champagne, il partit pour la septième croisade; c'est à Chypre qu'il rencontra le roi de France dont il devint le conseiller' ei l'ami; il le suivit pendant toute cette croisade (1248- 1254), mais refusa de s'embarquer à la suivante Philippe III lui confia, vers 1283, l'administration d\i comté de Champagne pendant la minorité de Jeanne de Navarre. Cette princesse devenue femme de Philippe le Bel, lui ayant demandé d'écrire l'histoire du saint roi. loinville accepta cette mission avec plaisir, et, à l'aide de ses souvenirs, de ses notes, et aussi d'écrits antérieurs^ il éleva à la mémoire de son maître le monument d'une pieuse admiration.
L'ouvrage de Jcinville comprend deux parties de très inégale longueur,. « La première partie si devise comment "l se gouverna tout son tens, selon Dieu et selon l'Eglise et au profit de son règne. » Et ce ne sont pas les moins charmants que ces quekjues chapitres où l'auteur, dans une pensée d'édification, rappelle les qualités de son muitre, piété, loyauté, pru l'homie, et esquisse celle physionomie morale d'un roi modèle.
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Il ni'apola une foiz et me dist : <•■ Je n'os > parler à vous pour le «outil ^ senz dont vous estes, d<i chose qui touche à Dieu... » La demande fut teix^ : c Seneschaus, fist-il, que.x choBe est Diex? » Et Je li diz : « Sire, ce est si bone chose que mieudres ' ne puet estre. » — Vraiement, fist-il, c'est bien respondu... Or vous demant-je, fist-il lequel vous amenés miex, ou que vous fussiés mesiaus", ou que vous eussiés fait un pecliié mortel? « F^t je, qui onques ne li menti, 11 respondi que je en ameroie miex avoir fait trente, que estre *^esiaux... Et il me dist : « Vous déistes comme hastis musarz •'i car 70US devez savoir que nulle si laide mezelerie '' n'est connue d'estre in pechié mortel, pour ce que l'âme qui est en pechié mortel est semblable au dyabîe : par quoy nulle si laide mezelerie ne puet estre. »
« La seconde partie don livre si parle de ses g-ranz ^chevaleries et de ses granz faiz d'armes... » C'est l'ouvrage même : il y faut faire une place spéciale à la croisade où Joinvillc avait accompagné saint Louis : pour les faits qui précèdent et qui suivent, le récit est souvent inexact*.
Joinville est fort inférieur par l'esprit ù Villehardouin. Ni homme dÉtat ni capitaine, il a peu d'idées; et on ne trouverait pas dans son style la vigueur que possédait son prédécesseur. Néanmoins, il sait tracer un caractère, et raconte avec agrément. A un siècle d'intervalle, la langue est devenue plus souple qu'elle n'était chez Villehardouin. Aussi Joinville ne s'inteidit pas les digressions et il est toujours intéressant de le voir s'arrêter en plein récit de guerre pour nous faire connaître les différentes populations de lEgypte et de l'Orienl. nous parler des sources mystérieuses du Nil, plac» dans le « Paradis Terrestre », des crues du fleuve q la volonté de Dieu peut, selon lui, seule expliquer.
Caractère honnête et droit, avec une tendance à mo /iser, Joinville écrit d'abondance de creur. Son récit rt semble à un épanchement, la simplicité de son stvle est
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I. N'oso. — 2. Subtil. — 3. Telle. — 4 Mcillotire. - 5. .'>|)reii\ - 6. Il m , élourdi. — 7. Lèprn.
8. Le manuscrit original île Joinville u W perdu M N. do Waillj' a pu le reconstituer à l'aide «les pi6pes retrouvées & la eliaiioclleiie de JniiiTille, el ipii lui ont permis do fiter la (tranimairc et l'orlliograplic de l'historien. Ln partie i\v l'ouvrage cousarn'c au r<Vil de In croisaile a W furnif^e par doi mémoires iKTSopnols loiiivillo avait rédigés dès 1273
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LA PROSE. 5i
io. bonhomie d'un narrateur à la fois naïf et réfléchi.
Froissart : les « Chroniques ». — Villehardouin n'avait écrit que des mémoires et Joinvilie qu'une biog-raphie. Froissart, néà Valenciennes (1337-1410), a l'ambition de composer une œuvre d'ensemble et de raconter l'histoire générale de l'Occident pendant trois quarts de siècle (1325-1400). Dans ses Chroniques de France, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Espagne, de Bretagne, Gasco'jne^ Flandre et autres lieux, il a entrepris de raconter « les grans merveilles et les beaus fais d'armes advenus par les grans guerres de France et d'Engleterre » : la guerre de Cent ans est le centre de son récit.
Biographie de Froissart. L'hôte des grands — Durèrent des chroniqueurs précédents, Froissart est un auteur de profession. Il a consacré toute sa vie à réunir les matériaux de son œuvre, à les mettre en ordre, à en perfectionner la rédaction « faisant enquête aux anciens chevaliers et écuyers qui avaient été en faits d'armes, et aucuns hérauts de.crédence, pour vérifier et justifier toute matière ».
Si la curiosité est la première qualité pour un hi.-tO' rien, Froissart était historien de naissance. Tout enfant, son attention est portée vers les spectacles extérieurs et les accidents de la vie. Ce sont surtout les côtés brillants de la société qui l'attirent: richesse, galanterie, chevalerie. Dès cette époque il est poète, et l'un des plus goûtés parmi les poètes du xiV siècle. Ses compositions poétiques, les unes courtes, les autres interminables, depuis VEspinette amoureuse et le Joli buisson de jeunesse jusqu'à Méiiador sont toujours romanesques et fades suivant le goût à la mode. Elles lui valurent des protections puissantes. Clerc de la chambre de la reine Philippe de Hainaut, hôte du prince Noir, ami de Monseigneur Guy de Blois, accueilli à Orthez à la cour brillante de Gaston Phébus, comte de Foix, il passe d'une cour dans l'autre, remplissant auprès de maîtres dill'érenls des fonctions analogues.
Le peintre de la société chevaleresque. — Froi» sart écrit pour les grands. Co, sont leurs sentiiuenU
qu'il exprimera, el il ne fera place dans son histoire h rien qui ne soit de nature à les intéresser. C'est dire qu'il sera uniquement un narrateur de faits de guerre et de prouesses chevaleresques. En proposant aux guerriers de l'avenir les illustres exemples du passé, il les instruira de leur métier, et leur apprendra à mieux valoir. Batailles rangées, assaut des places, pillage des villes ou simples escarmouches, chevauchées isolées et défis individuels, ce sont matières sur lesquelles Froissart ne tarit pas. Il décrit avec éclat et précision ces brillantes actions. Il nous les fait voir. Il montre les enseignes «qui bauloient au vent et venteloient et frételoient. » 11 compte les coups et nous fait entendre les cris des combattants. Non seulement il nous fait suivre le mouvement des troupes, mais il évoque et ressuscite Tâme même du combat. Appliqués au récit des grandes journées, telles que Crécy ou Poitiers, ces procédés aboutissent à des chefsd'œuvre de narration militaire.
Le courage militaire est toute la religion du xiv* siècle. Aux personnages qu'il met en scène, Froissart demande uniquement de faire preuve de bravoure. Peu importe que cette bravoure soit inutile et folle, comme celle de ce roi de Bohême, Jean l'Aveugle, qui, à Crécy , se fait conduire au plus fort de la mêlée pour y mourir après avoir frappé de grands coups au hasard, ou comme celle de Jean le Bon. Elle peut aussi bien se concilier avec lacruauté, Froissart ne fait pas bien la distinction entre le métier d'homme d'armes et celui de routier et cle brigand. H éprouve une véritable compassion pour ces « povres brigands » qui gagnant leur vie à « escheler » les châteaux., dérober et piller, finissent parfois leurs jours dans les prisons ousur l'échafaud. Il faut entendre avec quel enthousiasme un de ces redoutables chefs de bandes, Aymerigot Marcel, célèbre cette vie de pillage et avec quelle élc quence attendrie il en regrette les beaux jours passé- « Il n'est temps, esbate.mens, or, argent ne gloire en ce monde, que de gens d'armes el do guerroier, ainsi que parcy devantavons fait I Comment estions nous resjouis quand nous f'hevauchions à l'aventure et nous pouyom
trouver sur les champs ung riche abbé eu ung riche prieur, ou ung riche marchant. Tout estoit nostre ou raenchounéà nostre voulenlé. Tous les jours nous avions nouvel argent... Par ma foy ceste vie estoit bonne et belle. » Froissart ne fait qu'un reproche à Aymerigot Marcel, c'est de s'être laissé prendre.
Écrivain aristocratique, Froissart méprise les petits, bourgeois et gens du peuple. Il trouve tout naturel qu'ils paient les frais de la guerre. Aussi décrit-il, sans s'émouvoir, les plus épouvantables tueries. Il lui suffît d'offrir aune société brillante et brutale une fidèle image d'ellemême.
Méthode d'information. Avantages et lacunes. — Le procédé que Froissart applique invariablement et uniquement est celui de l'information personnelle, lî interroge les témoins des faits et enregistre leurs dépositions. Sur toutes les routes de France et d'Angleterre, d'Allemagne et d'Itahe, en Flandre ou dans la sauvage Ecosse, on est sûr de rencontrer Jehan Froissart « en arroi de souffisant homme », juché sur sa haquenée grise, et menant en laisse son lévrier blanc. Ce qui le pousse à entreprendre ces voyages, c'est le besoin où il est de recueiUir sur les lieux les matériaux de son histoire. Froissart se renseigne auprès des témoins qui ont chance d'être le mieux informés. Il transcrit fidèlement leurs dépositions, sans y mêler rien de lui-même. Enfin, il ne les altère pas dans un intérêt de parti. A défaut de la véritable impartialité, il a du moins l'indifférence et l'absence de parti pris.
Ce qui a manqué à Froissart pour être, complètemenf un historien, c'est le sens critique. Il a le gCiMde l'extraordinaire, du merveilleux et du fabuleux. Il est crédule. Il ne sait pas contrôler les renseignements qu'on lui donne. Il ne discerne pas la valeur relative des événements et ne sait pas apprécier leurs conséquences ni suivre leur enchaînement. Les épisodes brillants de l'histoire sont les seuls auxquels il s'attache. Il en mesure l'importance, à l'éclat qu'ils ont eu et au bruit ijuils ont fait; le lien qui les unit lui échappe Froissart ne
s p^Hi
voit que Texléneur ; l'intencur lui reste fermé. Les f sonnages ne son* dessinés que par un trait et marqués d'une épittiole. Froissart ne sait rien de leurs intérêts et de leurs passions. Il ne sait pas davantage comprendre juger les caractères les plus profonds de l'époque où il v;
Gomme Hérodote, à qui on l'a souvent comparé et qui est tout plein des souvenirs d'Homère, Froissart esf dominé par les souvenirs de la chanson de g-este, ■ l'histoire avec lui est encore tout engag-ée dans l'épopi dont elle se détache sans en être définitivement int] pendante.
Gommynes : ses « Mémoires ». L'homme. Le diplomate. — La façon dont Gommynes traite l'hisloii est déjà toute moderne. Ge fut un homme habile qfrfl Philippe de Gommynes. Flamand comme Froissart, ei né (vers lAi") d'une riche famille de bourgeois, il eut une éducation assez négligée, et fut d'abord attaché au service du comte de Gharolais; puis il passa avec la fortune iu côté de Louis XL La constante amitié du roi, auquel il rendit do grands services, lui valut une haute situation ^t d'immenses richesses. A la moi t de Louis XI, il fut subitement disgracié, et,suivant son expression, tdla des fameuses cages de fer. Mais on pouvait diliieilement se passer d'un conseiller et d'un diplomate qui, s'il ne savait pas le latin, connaissait à fond l'italien, l'espagnol, le llamand, l'allemand. Gliarles VIII l'employa de nouveau et le chargea d'une négaciatlon à Venise. Sous LouisXll. il resta en faveur jusqu au dernier moment (1511).
L'iiistorien politique. — Il ne faut demander Gommynes aucune des qualités de ses prédécesseurs : chez lui tout ce qui est description cl tableau est faible, il se dérobo lui-môme dans son œuvre. D'ailleurs, il a vu Louis XI luer la chevalerie dans (^Iharles le Téméraii la diplomatie commencer en Europe avec les guerres d'Italie. Gommynes, dans ses J/^//iOïr('.s, comprenant les Chronifjues de Louis AI et do Charles VJII, et qui vont en réalité de 1454 à 1498, raconte ainsi la tin des luttes féodales ot le début des guerres modernes. A l'inverse de Froissart, il méprise les g-rands coups d'épée, la cljHI
faîerîe. Ce qui l'intéresse, ce ne peut être le détail pittoresque des événements, c'en est la suite et l'enchaî' nement logique.
Commynes est un connaisseur des âmes. Il sait analyser les caractères et nous donner une impression pénétrante et juste sur chacun des grands acteurs qu'il met en scène. C'est un historien politique : il voit naître les actions dans les mobiles qui les inspirent, et pour lui l'unique mobile de la conduite humaine est l'intérêt, comme l'unique mesure de nos actions est le succès. « A la fin du compte, qui en aura le prouffict en aura l'honneur » Très différent de Froissart qui veut peindre ce qui frappe l'œil et l'imagination, Commynes cherche surtout à comprendre les événements qui ont une portée politique; c'est un historien philosophe: il remonte des etfets aux causes, et s'élève déjà à la conception des lois générales qui régissent l'histoire.
Voici une partie du portrait qu'il nous trace de Louis XI dont il admire profondément le génie politique :
Et entre tous ceulx que j'ay jamais congneu le plus sage pour soy tirer d'un mauvais pas en temps d'adversité, c'étoit le roy Loy XI* notre maistre et le plus humble en parolles et en habitz; qui plus travailloit à gaigner ung homme qui le povait servir ou qui luy povoit nuyre. Et ne se ennuyoit point à estre reffusé une foys d'ung homme qu'il practicquoit à gaigner, mais y continuoit en luy promettant largement, et donnant par efîect argent et estati qu'il congnoissoit qui lui plaisoient. Et ceulx qu'il avoit chassez et déboutez eu temps de paix et de prospérité, il les rachaptoit bicL chier quant il en avoit besoing, et s'en servoit, et ne les avoit en nulle hayne pour les choses passées. Il estoit naturellement amy des gens de moyen estât, et ennemy de tous grans qui se pouoyent passer de luj Nul homme ne presta jamais tant l'oreill* aux gens, ny ne s'enquit de tant de choses comme il faisoit, ny ne voulut congnoistro tant de gens. Et ces termes et façons qu'il tenoit, dont J'ay parlé icy dessus, luy ont sauvé la couronne, veu les cnnemys ^u'il s'estoit lui mesme acquis à son advencment au royaulmo. Mais surtout luy a servy sa grant largesse : car, ainsi comme saigement conduysoit l'adversité, à l'opposite, dès ce qu'il cuydoit estrc asseur, ou seuliement en une tn've, il se mettoit à mescontentei les gens, par petiz moyens qui peu luy scrvoyent, et à gran pcvne pouoit endurer la paix. Il estnit le^'ier i parler des peus et
aussi tost en îeur présence que en leur absence, sauf de ceux qu'il craignoit, qui estoient beaucoup, car il cstoit assez craintif de ka propre nature.
Commynes est moralement bien supérieur à son héros : il ne confond pas toujours la morale avec la politique. S'il désire que la royauté soit absolue, c'est pour le bien du pays et même du peuple. Il se fait une haute idée des devoirs de la royauté. Knfin Commynes est un croyant sincère. Il découvre dans les alfaires du monde l'action d'une volonté supérieure et l'intervention dune Providence.
Commynes est un grand esprit, mais ce n'est pas un artiste. Aussi est-ce le style qui chez lui laisse à désirer. Ce style n'a ni éclat ni relief; mais on y peut louer fréquemment la clarté, la précision et même la solidité.
Les conteurs. — C'est au xui' siècle que nous voyon? le roman en prose sortir comme l'histoire de I poésie narrative. Il ne fait d'ailleurs que reproduire h tendances épiques ou satiriques de cette poésie. Ces premiers romans qui ne sont guère qu'une mauvaise adaptation en prose des chansons de geste ou des romans de la Table ronde, sont le plus souvent sans mérite, écrits dans une lang-ue fluide et prolive, sans art de compasition, sans caractères. l!l faut faire ujie exception pour un charmant récit, moitié en pro*e, moitié en verSj ap}>clé chantefable : Aucassin et Nicolcllc, roman d amours d'Aucassin, fils du comte de Beaucaire, et <!•' Nicolette, une jeune Sarrasine. Cette opposition de reli gion crée entre eux toute sorte d'obstacles.
On trouve au xiv' siècle quelques nouvelles gracieuses dans le môme genre. Le meilleur conteur du moyen âge est Antoine de la Salle. Il écrit au xv» siècle ù I cour de Bourgogne. Dans les Cent Nouvelles nouvelles. attribuées, mais il tort, il Louis XI, il imite Boccace ( ' Pogge. Dans la Plaisante chronifjuc du Petit Jean d Sainctré., sorte de roman d'éducation, il trace le portrait du parfait chevalier selon les idées du temps. Antoine de la Salle est un écrivain qui sait toutes les ressourcr dts son url> Héritier des fabliaux plutôt que des ronmiià
LA PROSE. 5t
ae chevalerie, il a de Tespril, qu'il g-âte par îa liberté de son lang-ag-e, et conte avec finesse.
Les traducteurs. — Les traductions au moyen àgt ont par elles-mêmes peu de valeur, mais elles ont servi au progrès et à renrichissement de la lang-ue. Faites par des clercs, elles s'attachent, au début, aux ouvrages religieux : la Bible, les Vies des Saints, les Pères de l'Eglise. C'est surtout du xiv' siècie et du règ-ne de Charles V que date le grand travail de traduction. On met en français Salluste, Suétone, Cicéron. Pierre Bersuire traduit Tite-Live, Nicolas Oresme une partie de l'œuvre d'Aristote. Cette dernière traduction est faite non sur le texte grec, mais d'après une version latine faite elle-même sur une version arabe d'une versioc syriaque : on ne saurait donc lui demander l'exactitude, Mais une pareille œuvre apprend à la langue française à exprimer les idées abstraites et les raisonnements de la philosophie, et enrichit le vocabulaire technique de mots « savants » calqués sur le latin.
Les prédicateurs. — La nécessité de faire comprendre et observer la religion par le peuple fit prêcher de bonne heure en langue vulgaire : c'est à propos de la prédication que nous est faite la première mention du « roman ». Il est hors de doute que les saint Bernard les Pierre l'Ermite, les Foulques de Neuilly et tous les prédicateurs qui passionnèrent la foule et l'entraînèrent à la croisade durent manier éloquemment la langue commune. Mais nous trouvons dès le xii" siècle un recueil écrit, les sermons de Maurice de Sully, évêque de Paris, sorte de manuel de la prédication, où VEcrilure esl expliquée d'une façon simple, sans subtilités allégoriques etscolastiquesetgràceà desexemples bien choisis, cequ» n'était pas leur moindre attrait pour le peuple. L'institution des ordres prêcheurs, dominicains et franciscains, au xiu" siècle, donne à l'éloquence religieuse un vaste cssli. n nous est parvenu de cette époque de nombreux serons, qui ont pour nous, outre leurimportance littéraire, •itérèt de documents sur la société dont les prédicateurs -amèrent les défauts afin d'en inspirer if dégoût.
Au siècle suivant la décadence se fait déjà sentir, l'usag-e des manuels favorisant la paresse et la médiocrité, et la scolastique multipliant les divisions et les subtilités. C'est pourtant à cette époque qu'appartient le meilleur prédicateur dont les œuvres nous soient parvenues : Jean Charlicr^ dit Gerson (1353-1420), chancelier do l'Université et prédicateur de la cour.
Dans les soixante sermons que nous avons de lui, et qui vont de 1389 à 1414 on trouve à coup sûr tous les défauts du temps : emploi de l'érudition profane, abus de l'ailég-orie, mauvais g-oût. Mais la phrase chez lui est ample, le style abondant, et son éloquence nous émeut encore parce que nous y distinj5'-uons l'écho des souffrances contemporaines et des calamités que déplorait l'orateur.
Au xv« siècle deux franciscains, Menât et Olictcr MuUlnrd, ont dû leur célébrité aux hardiesses d'une éloquence qui ne craint pas de parler au peuple sa langue, imagée et triviale. Tous deux n'ont pas peur d'attaquer les grands, « écorcheurs de pauvres » et « mang-eurs de peuples ». Maillar<l qui prêcha de l'ifjO à 1502, fit entendre à la cour de Bourgogne de di vérités.
RÉSUMÉ
23. Il faut attendre à la fin du xii« siècle pour trou\ les premiers monuments de la prose. Sous le règne de saint Louis les moines de Saint-Denis commencent rédiger les « Grandes chroniques » qui furent menées jusqu'à l'avènement de Louis XL C'est l'histoire oflicielle.
24. Le mouvement de curiosité produit par les croisades a déterminé la création de l'histoire. Villehardouin, dans la « Conquête de Constantinople raconte la quatrième croisade. Il écrit avec vigueur e< sobriété. Il a créé le genre des Mémoires.
ma
25. Joinville, historien moraliste, écrit V « Histoire de saint Louis » dans un livre charmant de simplicité et de bonhomie. Joinville obéit à une pensée d'édification et s'inspire de l'exemple des hag-iog-raphes,
26. Froissart essaye le premier de composer une œuvre d'ensemble et d'écrire l'histoire générale de l'Occident (1.325-1400). C'est un brillant conteur qui nous a, dans ses « Chroniques », tracé un co'mi>let tableau de la société chevaleresque au xiv* siècle. Voyag-eur infatigable, toujours en quête d'informations, iJ répète en écho fidèle ce qu'on lui a dit, mais manque totalement d'esprit critique.
27. Gommynes traite l'histoire d'une façon toute moderne. Politique et diplomate attaché au duc de Bourgogne, puis à Louis XI, il nous a laissé des « Mémoires » sur le règne de ce dernier. C'est déjà un historien philosophe s'occupant de tirer de la suite des faits les lois qui les expliquent et les rég-issent.
28. Le roman en prose, qui se dég-ag-e au xiii® siècle de la poésie narrative, est trop souvent plat et prohxe. lia produitcependant quelques œuvres naïves et fraîches, comme « Aucassin et Nicolette », ou spirituelles, comme les récits d'Antoine de la Salle (xv° siècle).
29. Les traductions de Tile-Live par Pierre Bersuire, d'Aristoto par Nicolas Oresme, ont servi au nrogrès de la langue.
30. La prédication a jeté un g-rand éclat pendant tout le moyen dg-e. Parmi les sermons très nombreux qui nous sont parvenus on distingue ceux de Gerson jxiv* siècle) pour leur science et leur onction, ceux de Menot et Maillard (xv' siècle) pour leur mouvement et l«ur hardiesse.
''■^ LE MOYKN AGE.
LECTURES RECOMMANDÉES
Dcbidour, hs Chroniq'ucurs français. — Saintc-Beu\ Lundis VIII (Joinville) l\ (Villchardouin, Froissai M. Darmeslclcr, Froissarl (grands écThains de la Franc — Lccoy de la Marclic, la CJiaire française au xni« sidcle. L. Levrault, Auteurs français (éludes critiques et analyse^ le Roman ; l'Histoire (les genres littéraires).
TEXTES A CONSULTER
Extraits des chroniqueurs frunçais du moyen âge (Petit de Julleville). — Villehardouin (édition de Wailly). — Clironique dp. Robert de Clary (édition Riant). — Joinville (de Wailly Récits d'un ménestrel de Ileims (édition do Wailly) — Froùtsurt (Siméon Luce, Soc. de l'Hist. de France^. — Commynes (Dupont, Id.). — Nouvelles en prose du xin* et du xiv* siècle (Moland et d'Iïéricault. Bibl. elzévirienne). — Aucassin et Nicolelte (G. Paris).