LA LANGUE
I] l'ait au latia des emprunts indiscrets, et nous observons, dès le début du siècle, la manie qui consiste à semer la prose et les vers de mots qui n'ont ae français que la terminaison En 1529, Geffroy Tory^ dans son Champ flcury^ s'indigne contre les écumeurs de latin :
« Quant escumeurs de latin disent : « Despumons la verbocination latiale et transfrétons la Sequane au dilucule et crépuscule; puia déambulons par les quadrivies et platées de Lutèce... me semble qu'ils ne se moquent seulement de leurs semblables, mais de leur personne. »
Rabelais a reproduit cette protestation dans son épisode de YEcolier limousin. Mais c'est la Pléiade, tant calomniée sur ce point, qui a réag-i contre cette tendance. Ronsard et du Bellay ont réclamé l'usage de mots purement français; et dans leurs écrits ils ont, quoi qu'on en ait dit, conformé leur pratique à leur théorie.
Nos rapports avec l'Italie ont contribué à faire passer dans la langue beaucoup de termes d'emprunt : termes de cour [courtisan^ caméiHer, altesse), de guerre {bataille, alerte, escadron), de plaisir {bouffon, carnaval). L'imitation de l'Italie est une mode aristocratique et courtisanesque. Ronsard, du Bellay, Henri Estienne eurent le bon goût d'attaquer vigoureusement cette im portation.
L'Espagne, elle aussi, commence à influer sur les mœurs et sur la langue française. Mais cette influence n'est encore qu'à ses débuts. Les mots qui nous sont venus de l'Espagne sont en petit nombre, et n'ont fourni que peu de composés {hâbler, bizarre).
11 faudrait signaler enfin dans cette bigarrure du vocabulaire les expressionsprovinciales qu'on trouve fréquemment chez les écrivains, les termes gascons de Montluc et de Montaigne, les mots tourangeaux de Rabelais, le vendômois de Ronsard-
La grammaire. — Si le vocabulaire est confus, la grammaire est incertaine et flottante. La langue manque d'unité, elle n'est pas la même d'uu écrivain à l'autre ot
varie dans des périodes de dix années. Vauquelin de Fresnaye t'crit :
Car depuis quarante ans déjà cinq ou six fois La façon a changé de parier en françois.
Les grammairiens tentèrent un eiïort pour la fixer, mais dès le début ils acceptèrent une théorie gravement erronée. Le français dérivant du latin, ils pensèrent que la grammaire devait être calquée sur la grammaire latine. Tous s'efTorcèrent de la constituer a priori en se souvenant du grec et du latin. De là beaucoup d'arbitraire. Seul, un étranger, l'Anglais Palsgrav dans ses Eclaii'cissements de la langue française, comprit que. la grammaire est une science d'observation et que l'usage est souverain maître en matière de langue.
Prédécesseurs de Marot. — Après Villon, la poésie tombe en pleine décadence. C'est le temps des « grands rhétoriqueurs » de la cour de Bourgogne et des poètes pédants de la cour d'Anne de Bretagne, Molinet, André delà Vigne, Jean des Mares ou Marot, Gt/illaumeCrétin, Jean Meschinot. Un seul, Jean Le Maire, né à. Belges en Hainaut, mérite quelque attention. Cet auteur, qui écrivit notamment Le Temple d'honneur et de vertu, a eu le sentiment de la versification et a su, avant Ronsard, donner une première image d'un style plus éclatant. Nous lui devons en outre une imporlante réforme. Au début du xvi« siècle, on ne compte pas la syllabe muette qui suit le sixième pied dans le vers alexandrin. Inversement il est permis de faire tomber l'accent tonique à la césure sur une syllabe atone. Jean le Maire supprima -^elte double licence. Malheureusement tous ces écrivains ont les mêmes défauts : la lourdeur, une érudition indigesl le goût puéril des tours de force de versification. Incapables réinventer quoi que ce soit, ils cherchent seule- 0)eot le mérite de la difficulté vaincue. Us abusent dei
poèmes à forme fixe, tels que la ballade, le rondeau et le chant royal. Ils croient avoir fait œuvre de grande poésie lorsqu'ils ont écrit quelque pièce avec des rimes « batelécs », « brisées » ou « équivoquées ». Certains ne reculent même point devant le coq-à-i'âne ou le rébus ; il n'y a rien de plus misérable que les productions de cette école poétique. On en jugera facilement en lisant ces vers de Jean Molinet :
MoMnet n'est sans bruyct, ne sans nom, noni
II a son son, et, comme tu vois, voix;
Son doux plaid plaist mieux que ne faict ton ton.
Clément Marot : sa vie. — C'est dans ce milieu qu'il faut replacer Marot pour apprécier son originalité, et lui savoir g-ré de son naturel.
Clément Marot est né à Cahors, vers 1497. A dix ans, ne connaissant encore que le patois de Quercy, il vient « en France » et suit son père, Jean Marot, à la cour d'Anne de Bretagne. 11 tira peu de profit de l'éducation qu'il put recevoir dans les collèges de l'Université, où l'enseignement était encore purement scolastique :
En effet c'étoient de grand bêtes Que les régents du temps jadis :
Jamais je n'entre en paradis S'ils ne m'ont perdu ma jeunesse.
Marot avait gardé meilleur souvenir d'autres leçons, qui pourtant ne valaient pas beaucoup plus : celles qu'il Teçut do son père.
Le bon vieillard après moi travailloit Et à la lampe assez tard me veilloit.
Mais il ne pouvait enseigner nu jeune homme que ce qu'il savait lui-même : à rimer richement des pauvretés.
Après avoir passe par la basoche, Marot entre comme page chez messire de Neuville, seigneur de Villeroy, et compose ses premiers vers {Traduction de la première églof/uede Virgile, quelques ballades^ le Temple deCu-
9ft LE XV* SIECLE.
pîdon). En ljl9 il devient valet de chambre de Margud» rite de Valois, sœur du roi. En 1525 ayant accompag-nô François P"" en Italie, il fut fait prisonnier à Pavie.
Vers cette époque, Marot, en accueillant quelques-unes des idées de la Réforme commence à donner prise à des soupçons qui vont peser lourdement sur sa vie. ^]n 1526 il subit au Ghâtelet une dure captivité, dont il fut délivré par lévèque de Chartres, Gaillard. C'est pour remercief son protecteur et se veng-er de ses juges qu'il compose son Enfer, violent réquisitoire contre la justice du temps. La colère le servit bien et lui inspira des peintures énergiques. Quelques années plus tard, en 1532, il publia V Adolescence Clémentine qui consacra sa réputation de poète. Mais le succès de cet ouviage n'assura point la sécurité de l'auteur.
Accusé encore à deux reprises, Marot prend peur, à :a suite de la fameuse affaire des placards, où il se sentail sans doute compromis (1535). 11 s'enfuit en Béarn, auprès de Marguerite, puis à Ferrare où régnait Renée, 511e de Louis XII, enfin à Venise. Il ne reparait à la cour que pour se voir attaquer par un rival, le poète Sagon. 11 semble d'ailleurs prendre à tâche de décourager la protection du roi. Sa malencontreuse traduction des Psainnes, qu'il entreprit sur les conseils de l'hébraisant Valable, déchaîne contre lui les fuieurs de la Sorbom (15-4l-15'i3i. Marot reprend le chemin de l'exil, se retire à Genève d'où il est encore chassé par l'intolérante république, et vient mourir à Turin en 1544.
Son caractère. — Cette vie si tourmentée semble d'abord en contradiction avec la nature de Thomm Marot n'est ni un catholique fervent, quoi qu'il en dini un réformé très convaincu, quoi qu'en disent ses cnn mis. Il est surtout indilférent, et le sentiment rcligieii son œuvre le prouve, no fut jamais profond chez lui. Mais Marot est léger.
Sur le printemps de ma jeunesse, folle, Je ressemblois l'arondelle »|ui voile Puis «;à, puis là; l'âge me conduisoit, Sans peur ce i^oing, où le cœui 'ue disoit.
L'A POÉSÎE dl
11 est resté toute sa vie ce qu'il était sur son printemps. Dans cette cour de Marguerite, où les opinions étaient très libres, il dut commettre plus d'une imprudence. Entraîné par sa vive humeur et ig-norant les habiletés de la diplomatie théologique, il se dénonçait lui-même : le poète paya pour les docteurs. Mais la même légèreté qui nuisit à l'homme, servit au poète. Elle lui permit de traverser sans grands inconvénients de dangereuses influences ; en dépit des exemples paternels et de l'enseignement de la Sorbonne, Marot garde son originalité ; et lorsqu'il paraît à la cour, il s'y trouve tout de suite au premier rang, Marol doit beaucoup à la cour, qu'il appelle « sa maîtresse d'école ». Mais il avait aussi tout ce qu'il fallait pour être « le poète des princes » : la souplesse d'un talent qui se trouve prêt pour tous les événements, l'ingéniosité qui tire parti de toutes les circonstances, la fantaisie qui amuse, surtout la facilité d'humeur. Tandis que l'infortune arrache à un Villon des accents venus du cœur, Marot, dans la prison ou dans l'exil, conserve assez de hberté d'esprit pour railler ses propres mésaventures.
Son talent. Ses « Épitres ». — Aussi, médiocre dans l'élégie, agréable sans plus dans la ballade et le rondeau, détestable dans la poésie sacrée {Psaumes, Oraisons,) supérieur dans l'épigramme, Marot excelle dans l'épître badine. Il est ici créateur, et dans ce genre personne ne l'a surpassé. Parmi ces épitres, trois surtout sont célèbres. UEpÙre à Lyon Jatnet, où il demande à son ami de lui rendre le service que jadis le lion rendit au rat. La fable qu'il lui conte à ce propos est charmante, pleine de détails qui plaisent par une naïveté étudiée, la seule qui ait cours en littérature. C'est le rat qui
s'cschappe vistement, Puis nieit à terre un genouil genlcuicnt Et en ostant son bonnet de la teste A mercié mille fois la grand beste, Jurant le Dieu des souris et des rats Qu'il lui rendroit...
DouMic. — Litt. fr. 4
100 LR XVI» SIÈCLE.
L'école lyonnaise. — Quelques écrivains préparèrent, d'ailleurs, cette réforme de la poésie. On appela leur petit groupe VÉcole lyonnaise^ du nom de la ville où ils habitaient pour la plupart. Cité commerçante et industrielle, Lyon devint, vers la fin du xv" siècle, un centre littéraire fort important. Les réfugfiés italiens, qui appartenaient aux plus nobles familles, y apportèrent le g-oût des arts avec lamour du pétrarquisme. Et, si l'on ajoute que les Lyonnais se sont distingués toujours par leur ardent mysticisme, on comprendra qu'il se soit formé là un petit cénacle, digne de retenir notre attention.
Il y eut beaucoup de femmes dans cette école de poètes : Claude Perronne, Jeanne Gaillarde, Pernette du Guillet, Claudine et Jeanne Scêve, Louise Labé. Cette dernière, qui fut surnommée « la Belle Cordière » et dont certains critiques ont raconté longuement l'existence aventureuse, semble avoir surpassé toutes ses rivales. Il nous est parvenu d'elle trois élégies et vingt-quatre sonnets dont la sincérité de l'accent nous étonne. Depuis Villon jusqu'à Chénier personne n'achanté l'amour avec plus de naïveté <ît de passion
Maurice Scêve, le compatriote et l'ami de Louise Labé, est plus intéressant encore que la Belle Cordière. Ce dévot de Pétrarque, qui célébra des cérémonies païennes autour du tombeau de la fameuse Laure, publia deux livres bizarres: Délie, objet de plus haute vertu (1544) et le Microcosme (i^O). Dans ce recueil d'élég-ies et dans ce poème descriptif, on rencontre trop d'obscurité prétentieuse et de pédantisme scientifique. Mais Maurice Scève a le sentiment du grand art; il professe l'horreur du vulgaire ; il est le premier de nos poètes symbolistes. Et Joachim du Bellay avait conscience qu'il saluait un précurseur, lorsqu'il disait dans un sonnet de VOlive à l'auteur de Délie :
Cygne nouveau, qui voles en chantant, Du chaud rivage au froid hyperborée, Si de ton bruit ma lyre énamourée Ta gloire encor ne va point rarontant.
J'aime, j'admire et j'adore pourtant Le haut voler de ta plume dorée.