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nance: il y est certainement plus sympathique et plus vivant qu'Énée. Chalcippe, la sœur de Médée, est une confidente agréable. Les autres personnages ne sont que de légères esquisses ou des comparses.
Le poème finit comme il a coumiencé, par des récits d'aventures et de voyages, où un pittoresque assez élégant se mêle à des inventions laborieuses et à une érudition (|ui manque de poésie.
La versiiication d*Apollonios est habile et savante : on reconnaît en lui Téleve de Callimaque. Son hexamètre aux coupes variées, aux nombreux dactyles, se plie avec souplesse aux divers mouvements de la pensée.
Son style est inégal, comme son inspiration elle-même. Quand l'inspiration est poétique, le style traduit d'ordinaire celte poésie avec bonheur. Quand le fond des choses est prosaïque ou froid, le style trahit aussitôt le défaut de rinspiration par la sécheresse et l'abstraction. Laissons de côté les morceaux manques. A ne considérer que les belles pages des Argonautiqnes, Apollonios est un écrivain d'un talent original. Cette originalité, sans doute, est fort savante: il a toute l'érudition de ses contemporains et puise son vocabulaire dans le trésor de la poésie antérieure plutôt (jue dans l'usage vivant. 11 a beau combiner tous ses matériaux avec choix et avec goût, il est diflicile que celte marquetteric ne semble pas parfois un peu composite, qu'un substantif abstrait, des formes de langage trop compliquées, connue l'emploi du style indirect, ou trop personnelles, comme l'emploi fréquent des locutions nous savons que, à ce qu'on raconte, ne produisent pas une sorte de contraste déplaisant, au milieu de tant de vestiges confondus du style liomérique et du style lyrique. La pureté du style est devenue une qualité impossible à atteindre dans l'école de Cal! imaque. Mais Apollonios a, malgré tout, de grandes qualités d'écrivain. 11 a le 'mot précis et vigoureux, sinon toujours pur et poé-
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lique. 11 a une irnaginalion forte, ingénieusement réaliste; il voit les lignes, les attitudes, et les fait voir; il Irouvc des comparaisons pittoresques en abondance; Virgile lui en doit de célèbres *. Il sait d'ailleurs décomposer une idée, en montrer finement toutes les parties, puis recomposer un tableau d'ensemble où chaque détail a sa juste place. Sa phrase est ferme et vsouple. Elle a (lu mouvement et du rythme. Son l'écit est net, facile, un peu prosaïque parfois. Ses descriptions sont vives et piilorestpies. Ses discours surtout sont très habiles, exprimant avec vérité, avec force, arec éloquence, les agitations qui troublent la pensée de ses personnages. Uuchjue.s-uns des monologues de Médée sont d'une beauté dramatique achevée. Voici, dans ses grandes lignes, la scène où Médée prend sa résolution définitive; les souvenirs des poètes antérieurs, les modèles aussi qui cml inspiré Virgile et Racine, s'y enchaînent en une Iramc vraiment puissante - :
Cependant la nuit étendait ses ombres sur la terre: en raer, les matelots s'endormaient, en contemplant de leur navire Hélikê et les astres d'Orion. Le moment du sonmieil était souhaité du voyageur en route et du gardien qui veille aux portes. La mûre elle-même, qui vient de voir mourir ses enfants, était enveloppée dans la torpeur d'un assoupissement profond; Taboiement des chiens ne s'entendait plus dans la ville; plus do rumeur sonore; le silence possédait les ténèbres do la nuit.
Mais Médée n'était pas envahie par le doux sommeil. Mille souL'is, nés de son amour, ^pi tenaient éveillée... Sans cesse son cœur bondissait dans sa poitrine. Tel, dans une chambre, un rayon de soleil bondit, rellété par Teui qui vient d'être versée
i. Par exemple, celle des agitations d'une àme avec les reflets voltigeants que fait la lumière en tombant sur Teau d'un bassin {Argonaul.» III, 131-759 ; cf. Enéide. VIII. 20-25, et IV, 235). On a vu plus haut ccllo des gnants morts avoc des arbres tombés au bord de l'eau.
2. III. 743-803. La traduction de ce morceau est empruntée à M. De i i Ville do Mirmont, sauf quelques légers changements.
dans un chaudron ou une terrine : agité par un rapide tournoiement, il saute çù et là; de môme le cœur de la jeune fille tournoyait dans sa poitrine...
Elle se disait tantôt qu'elle donnerait la substance pour calmer les taureaux, tantôt qu'elle ne la donnerait pas; elle pensait à périr elle-même^ puis à ne pas mourir^ à ne pas donner la substance, à supporter son mal sans rien faire. Puis, s'étaut assise^ elle réfléchit et dit :
« Infortunée que je suis! Entourée de malheurs, où me tourner? Partout des incertitudes pour mon âme; aucun remède à ma souffrance, qui ne cesse de me brûler. Oh ! si Artémis avait pu me tuer de ses flèches rapides avant qu'il me fût apparu!.. Gomment pourrai-je, àPinsudemos parents, préparer les substances magiques? Quelle parole dire ? Quelle ruse inventer pour dissimuler mon aide ?Lui parlerai-je en secret loin de ses compagnons? Malheureuse, quand môme il mourrait, je n'espère pas être soulagée de mes maux: lui mort, alors encore le mal m'étreindrait. Adieu pudeur! Adieu l'éclat de ma vie! Qu'il soit sauvé par moi, et que, sans blessures, il s'en aille loin d'ici, au gré de son cœur !... »
Quintilien dit d'Apollonios que son poèmo mérite Testimo par une certaine égalité de qualités moyennes V. Ce jugement serait équitable s'il n'avait en vue que le début et la fin du poème; appliqué au 111** livre, il est certainement inexact : le créateur du personnage de Modée, Alexandrin et académique par tant de cotés, a eu aussi son heure d'inspiration et son éclair de génie ; c'est ce qu'il ne faut pas oublier.
La virtuosité verbale mise en honneur par Callimaque devait aboutir à d'étranges abus. Quand le culte du mot et de « l'écriture artiste » se détache de plus en plus du
1. Quintilien, X« i, 54 (non contemncndum opus aeqaali quadam mediucritate).
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sérieux de la pensée et de la sincérité du sentiment, il se trouve toujours quelques excentriques pour chercher, dans des combinaisons bizarres de vocables obscurs, un plaisir qui tient peut-être de la musique ou du rêve, mais qui n'a certainement plus rien do commun avec le bon sens. Cela se voit de tout temps et en tout pays. A Alexandrie, l'initiateur de cette extravagance fut Lycophron, surnommé « l'obscur. »
Lycophron était né à Chalcis, en Eubée, vers la fin du IV» siècle *. Il vint à Alexandrie comme tant d'autres, attiré par l'éclat de la cour de Pliiladelphe, et y conquit une grande réputation comme poète tragique et comme érudit. Il composa en prose un écrit étendu Sur la comédie -. Nous connaissons les titres et quelques fragments d'une vingtaine de ses tragédies et d'un drame satyrique intitulé Ménédème '. Il fut compté parmi les écrivains de la « Pléiade » tragique alexandrine.
Mais il doit surtout sa célébrité à l'étrange poème intitulé Alexandra. C'est une sorte de prodigieux couplet tragique, de 1174 vers, où une esclave, semble-t-il, rapporte à un interlocuteur inconnu, après quelques vers d'introduction, des prophéties d'Alexandra, c'està-dire de Cassandre, fille de Priam. Ces prophéties s'étendent jusqu'à la période alexandrine, ce qui a permis au dernier éditeur de placer la composition de l'ouvrage en 274; mais cette date, à quelques années près,
1. Notice do Suidas; Via anonyme, dans Wostermann, Bioypafoif p. 14i. Cf. Susomihl, I, p. 272-279, et surtout l'Introduction de Ilolzin{?er, en tétc de son édition et traduction de V Alexandra, Leipzig, 1895. Cf. aussi P. Couvreur, Revue critique, 1896, 1, p. 227. M. Bâtes, dans les Harvard Sludies in classicjl Philology^ Boston, t. VI, (The date of Lycophix^n), place la naissance de poète en 320, et sa mort vers 250.