Fragm
ANAGRÉON 255
laquelle on le comparait quelquefois ^ Chez Anacréon, sans doute, comme chez la poétesse de Lesbos, cette douceur vient en grande partie du fond même des idées et des images, qui se ressemblent chez les deux poètes. Mais le style, qui ne contribue pas moins à l'effet produit, y arrive par d'autres procédés. Le style de Sappho, plus naïf, a pourtant aussi plus d'éclat parfois et de relief. Chez Anacréon, et sauf les réserves nécessaires^ ce qui domine, c'est une sorte de prosaïsme gracieux qui coule et s'insinue avec une fluidité tout ionienne. Non seulement le dialecte ordinaire d' Anacréon est ionien (sauf quelques dorismes ou éolismes qui sont affaire d'imitation littéraire), mais Taliure générale de ce style a la souplesse, la grâce aisée où se reconnaît d'ordinaire la race à laquelle appartient le poète. Les Ioniens ont créé la prose : ils y étaient prédestinés par le tour analytique de leur esprit. Môme dans leurs vers, ils excellent, tout en restant poétiques, à être simples ^, à faire légèrement le tour des idées, à analyser leurs sentiments, à lier leurs mots avec une logique facile et claire. On en a vu, au courant des citations précédentes, de nombreux exemples : Anacréon abonde en peintures charmantes; les unes tirent leur charme des objets mêmes qu'elles représentent; les autres sont à proprement parler poétiques, car ce sont des comparaisons ou des métaphores que l'esprit du poète a créées (wûXs SûTjXiYi, àpyupsYi xeiOco, etc.); mais toujours elles offrent ce trait commun que l'idée s'explique et se développe avec aisance, avec ampleur, avec fluidité.
1. Grégoire de Gorinthe, Comment, sur la Rhét. d'IIermogène, Vil, 1236 (cité par Bergk, au fragm. lââ d'Anacroon). On a vu plus haut le jugement de Denys d'Halicarnasse qui range Anacréon à côté de Sappho parmi les maîtres de la Xé^i; yXa^upa.
2. L'oL^iltioL d'Ànacréon est signalée par llermogénc, Sur les formes du style, II, 3 (p. 351, Spengel).
250 CHAPITRE V. — Lk CHANSON
Les mètres d'Anacréon étaient extrômemonl variés, Iléritier d*uno tradition rythmique et musicale déjà longue, il a profité des exemples de ses devanciers en y ajoutant. Nous n'avons pas à entrer dans le détail infini et fastidieux d'une analyse de tous ses mètres, mais il y a deux ou trois traits à signaler. D'abord, on ne trouve dans ses fragments aucune trace ni de la strophe alcaîque ni de la strophe saphique; il a voulu, semble-t-il, s'affranchir d'une imitation trop exacte. En revanche il a beaucoup employé deux types gracieux et courts qui sont caractéristiques de sa manière. Le premier se rattache au rythme logaédique : c'est une petite strophe de quatre vers (quatre asclépiades à un seul choriambo) dont le dernier vers est catalcctique \ Cette strophe se réduit parfois à trois vers ou s'étend à cinq, mais il semble qu'alors Anacréon ait aimé à réunir une strophe de trois vers et une de cinq en un seul couple inséparable 2, L'autre type rythmique est un système, c'est-àdire un enchaînement de vers semblables : chacun de ces vers est formé de deux ioniques mineurs très librement traités ^ Toujours, comme on le voit, une suite de vers courts et simples, bien appropriés à des chansons. D'autres fois, ce sont deux vers seulement, mais plus longs, qui forment système *; ou deux tétramètres ioniques associés à un dimètreiambiquo servant d'épode; c'est encore une espèce de strophe rapide et courte. On pourrait multiplier les analyses : ceci suffit pour faire comprendre la brièveté simple, vive, légère des rythmes d'Anacréon *.
Dans ce genre gracieux et un peu futile, Anacréon resta le maître et le modèle. Deux épigrammes attribuées