NuiU atliques, XIX
técs et conservées seulement par des manuscrits de basse époque, mieux vaut ne pas trop s'appuyer sur ces raisons. Au contraire, l'esprit général de cette poésie et le caractère du style trahissent clairement une origine relativement récente. Le personnage d'Anacréon n'y a rien gardé de la complexité des choses vivantes et vraies. C'est une figure abstraite, un type réduit à quelques traits consacrés : ce vieillard souriant, ami des plaisirs et du vin, n'est plus d'aucun temps ni d'aucun pays; il ne parle plus ni de Samos, ni de Polycrate, ni d'aucun des nombreux personnages dont les noms remplissent encore les fragments authentiques; ses amours mêmes ont subi cette sorte de simplification que produit Téloignement : Bathylle est seul en scène; c'est le seul nom propre qui ait survécu; lui aussi est devenu un type. Eros n'a pas moins changé : dans les poésies originales, il gardait de la grandeur; ici, ce n'est plus qu'un enfant espiègle et malin, le Cupidon de toutes les mythologies galantes. Il a cessé d'ailleurs d'être une divinité unique; il y a désormais des Éros en foule, comme dans ces peintures grécoromaines où voltigent des nuées d'Amours, pour le plai* sir des yeux et la grâce de la décoration, en dépit de la vieille théologie. — Le stylo aussi est caractéristique; sans entrer à ce sujet dans de longs détails, il suffira d'en relever un trait décisif. La phrase y est toujours moulée sur le vers; elle commence et finit avec lui, ou du moins elle a des repos qui correspondent aux coupures naturelles de la versification. Rien de plus différent, comme on sait, de l'antique usage grec, qui laisse la phrase courir capricieusement et s'enrouler autour de la strophe et du mètre. Ici, nulle liberté, nulle ampleur; cette manière d'écrire ne se rencontre guère, aux âges classiques, que dans les chansons tout à fait populaires; chez Anacrcon, elle est inadmissible.
L'ensembh du recueil, par toutes ces raisons, est donc
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certainement apocryphe. La seule question qui puisse encore se poser est celle de savoir s^il n'y a pas malgré tout, dans cet ensemble apocryphe, quelques pièces authentiques qui s'y trouveraient comme égarées. C'est la solution à laquelle ont incliné d'excellents connaisseurs, depuis Bentley jusqu'à Welcker *. Aujourd'hui cependant l'opinion à peu près unanime est que rien de tout cela n'est authentique. C'est en effet le plus probable. On ne saurait, en pareille matière, arriver h une certitude géométrique; mais il n'y a vraiment aucune des pièces du recueil qui ne prête le flanc à quelqu'une des objections indiquées plus haut. Il semble bien que la collection tout entière a dû provenir d'un premier fonds composé vers l'époque alexandrine par quelque amateur d'Anacréon s'amusant à faire des pièces anacréon tiques comme on a fait en France des pièces marotiquesy et que le recueil s'est peu à peu grossi par la curiosité des dilettantes. Ceux-ci d'ailleurs n'étaient nullement dupes de celte imitation; ils savaient à merveille que les poèmes dits anacréontiques ne se trouvaient pas dans le recueil authentique des œuvres d'Anacréon et n'étaient qu'un pastiche et un badinage. La question ne put faire doute qu'à partir du moment où les œuvres authentiques furent perdues. Quant à savoir quelles sont au juste^ parmi ces soixante et quelques pièces, celles qui appartiennent au premier fonds, celles qui proviennent d'une autre origine, et celles enfin qui sont d'époque tout à fait récente, ce sont là des problèmes fort discutés depuis un demi-siècle, mais fort obscurs, et d'ailleurs peu importants : il ne vaut pas la peine de s'y arrêter, surtout à propos d'Anacréon qu'ils n'intéressent en rien. Au contraire, il y a deux points qu'il est utile de toucher en quelques mots : d'abord, quelle est la valeur littéraire du recueil^ si admiré pen-
1. IléâiiQiô de riiis torique du ces questions, dans Flach, p. 551.
dant longtemps parmi les modernes? Eusuile, quelle on est la valeur historique, pour la connaissance même d'Anacréon?
Il est de mode aujourd'hui, parmi les érudits, de dédaigner les poèmes anacréontiques . Après les avoir trop admirés peut-ôtre, on les méprise trop. La vérité est qu'ils sont fort inégaux. Quelques-uns sont insigniGants ou faibles; d*aulres, d*unc gentillesse un peu maniérée; mais plusieurs sont fort jolis, et nos pères n'avaient pas tort de s'y plaire : leur seule erreur était de ne pas faire de distinction entre la grâce des alexandrins et celle du vi® siècle avant l'ère chrétienne. C'est une erreur analogue à celle qui leur faisait prendre l'Apollon du Belvédère pour un exemplaire incomparable de l'art grec de la grande époque. L'Apollon du Belvédère, pour n'être pas de Phidias, n'en est pas moins une belle œuvre; de môme, les odelettes de VAmour mouillé^ ou de la Sauterelle ^^ quel qu'en soit l'auteur inconnu, ont bien du charme, et la pièce qui met en œuvre le motif populaire si connu, « Je voudrais être le miroir pour que ton regard ne me quittât pas; je voudrais être l'eau, pour baigner tes membres, etc. », ce joli thème amoureux, pour être développé dans une ode apocryphe, n'en est pas moins gracieux et poétique ^
Au point de vue historique aussi, ces pièces ont quelque intérêt. Ceux qui les ont faites, ou du moins les auteurs des plus anciennes d'entre elles, lisaient encore Anacréon; non seulement ils le lisaient, mais en outre ils en étaient épris et le savaient par cœur. Ils lui sont donc restés plus fidèles qu'on n'est quelquefois disposé à le croire. Non qu'ils aient jamais visé à tromper la postérité : l'artifice innocent qui consistait ii le faire parler