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une pure joie de Tesprit que Pascal aurait comprise. D'ailleurs l'imagination survit à cet excès d'abstraction : elle colore toutes ces entités ; elle les anime; elle les engage dans un drame ; Têtre et le non-étre luttent ensemble comme des héros épiques, et le poète philosophe nous fait presque partager à la fm son admiration quasi religieuse pourTun et son mépris pour l'autre. SiParménide a écrit en vers, ce n'est pas seulement parce qu'alors la prose existait à peine, et que la poésie pouvait sembler à un grand esprit de ce temps la forme déflnitive de l'idée. La raison de son choix, qu'il Tait démêlée lui-même clairement ou non, est en réalité plus profonde. C'est qu'il veut philosopher avec toute son âme, et que le rythme du vers correspond à l'émotion qui fait battre son cœur ou qui berce son imagination.
M. Villemain, dans son Essai sur Pindare, a signalé avec admiration le début du poème philosophique de Parménide. Le philosophe raconte comment le principe des choses lui a été dévoilé. Les coursiers dociles qui mènent sa pensée où il veut, l'ont entraîné sur son char rapide jusqu'à la déesse de la vérité. Les Héliades, filles de la lumière, lui montraient la route. « L'essieu ardent tournait dans les moyeux avec le sifflement de la syrinx.» Le char arrive aux portes du Jour et de la Nuit, que garde la Justice. Celle-ci, à la voix persuasive des Héliades, ouvre les deux vantaux enflammés, et donne passage au poète, qui arrive auprès de la Vérité. La déesse l'accueille avec bienveillance et lui tend la main, puis lui adresse la parole :
Réjouis-toi ; ce n'est pas une destinée funeste qui t'amène par cette route, inconnue aux pas des mortels : c'est la Justice et la Loi. Il faut que tu saches tout, et l'exacte pensée de la Vérité infaillible, et les vaines opinions des hommes où nulle justesse ne réside.
L*enthousiasmc poétique a été décrit bien des fois : grâce à Parméoide, l'enthousiasme philosophique aussi, cette ascension radieuse de Tesprit jusqu'à la vérité absolue, cette intuition qui ressemble aune révélation, a trouvé son peintre. Non seulement l'idée est belle, mais Foxpression est puissante. Cette vision a la précision pittoresque et lumineuse d'un spectacle réel, avec la grâce de la poésie grecque. Quels aimables guides, pour l'austère métaphysicien, que ces filles d'Hélios, à la voix persuasive, et qui, pour le diriger vers la lumière, ont rejeté de leur tète, comme il le dit lui-même, les voiles dont elles s'enveloppent dans les demeures de la Nuit ! Ce mythe, au fond, n'est qu'une allégorie. Parménide ne croit en dévot ni à Thémis, ni à Diké, ni môme à ces charmantes Iléliades, pas plus que Lucrèce, au début de son poème, ne croit à Vénus, « mère des Romains, volupté des hommes et des dieux », qu'il invoque si magnifiquement. Tout cola est delà poésie pure, où la foi proprement dite n'a aucune part. Le triomphe de l'imagination n'en est que plus grand, puisque le mythe est vivant et beau, et que cette allégorie n'est pas froide.
Ce poète est en môme temps un dialecticien. 11 a beau écrire en vers, il ne se contente pas d'énoncer des préceptes en laissant à la vérité le soin de triompher par ses seules forces : il les explique, il les développe. Qu'est-ce que l'être ? Qu'est-ce que le non-être ? Il examine à quelles conceptions de l'esprit répondent ces mots, et l'analyse profonde qu'il en fait l'amène à en dégager des conséquences ontologiques. Il a des raisonnements & la façon de saint Anselme. C'est déjà presque un scolastique et un docteur, mais un docteur doublé d'un poète :
Ne va pas t'imaginer que le non-ùtre existe : écarte ta pensée de cette voie funeste; que l'habitude routinière ne tourne pas de ce côté ton regard aveugle, tes oreilles sourdes et Ion l m-
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gage; juge avec ta raison le sujet de ces disputes et les preuves que j'énonce. Une seule issue te reste, c'est que l'être existe.
Parménide alors décrit l'être en soi, et aussitôt, comme dans un hymne, toutes les qualités de cette espèce de Dieu, la Substance, se pressent sur les lèvres du poète en épithètes rapides et fortes :
L'Être existe; et mille signes nous prouvent qu'il n'est pas né et ne mourra pas; c'est le Tout, l'Unique, Tlramobile, l'Indestructible. Il n'était pas et ne sera pas, car il est. C4'est l'Être universel, un et continu.
Suit une argumentation dialectique, pour réfuter les objections : le poète procède par interrogations accumulées; il est tour à tour pressant, impérieux, enthousiaste. Ses vers sont d'une plénitude et d'une brièveté presque intraduisibles. Le rythme donne des ailes à l'argument.
Gomment veux-tu que l'Être soit né? En quelle manière? De quelle origine? D'où lui viendrait son accroissement? Du non-être? Je te défends de le dire et de le penser? On ne peut ni dire ni penser que l'Être ne soit pas. Et quelle nécessité l'eût fait être? Pourquoi plus tôt ou plus tard? 11 n'y a dans l'Être ni naissance ni commencement. Il est absolument ou il n'est pas, et nulle force d'argument ne permettra jamais que rien en sorte qui ne soit pas lui. Qu'il puisse naître ou mourir, c'est ce que ne souffrira pas la Justice, détendant les chaînes dont elle le tient serré.
On voit la nouveauté do ce langage et l'importance du rôle de Parménide dans l'hisloire de l'esprit grec *. Si l'on compare cette vigoureuse poésie philosophique à la vieille poésie didactique d'Hésiode, on est frappé du progrès intellectuel qui s'est accompli de Tune à l'autre. L'inspiration d'Hésiode est avant tout pratique et tradi-
1. La deuxième partie du poômo de Parménide, plus descriptive, parait avoir été bien moins originale.
520 GHxVPITRE IX. — PHILOSOPHIE ET HISTOIRE
tionnelle. De plus, elle est courlo d'haleine, sentencieuse, vraiment populaire. Los Muses de THélicon, qui inspirent Hésiode, ne savent pas encore argumenter; leur voix douce, grave, un peu faible, n*a pas la vigueur âpre des accents que la déesse de la Vérité fait entendre à Parménide. Xénophane lui-même, le prédécesseur et en partie le maître du philosophe d'Élée, a bien plus de douceur élégiaque et de mollesse ionienne; c'est un poète religieux plutôt qu'un métaphysicien raisonneur. Tous les philosophes et les prosateurs n*ont guère fait encore jusque-là qu'exposer des systèmes; Heraclite ne discute pas : il affirme et tranche d'autorité. C'est chez Parménide que la Grèce, jusque-là mère dos poètes, mais bientôt mère des sophistes et des rhéteurs, vit apparaître pour la première fois avec éclat cette subtilité rigoureuse de dialectique qui devait donner à son génie une trempe si forte. A cet égard, l'influence de Parménide fut décisive. Empédocle, qui fut presque son contemporain, lui ressemble encore, mais avec moins de rudesse et de contention. Le fait est qu'on ne pouvait en avoir davantage sans renoncer à la poésie. Le mérite de Parménide est d'avoir été pour la première fois dialecticien sans cesser d'être poète. Après lui, l'équilibre est rompu. Le successeur immédiat de Parménide, dans ce qu'on appelle l'École d'Élée, fut Zenon, qui fit faire des progrès à la dialectique, mais qui, du même coup, cessa d'écrire en vers. La philosophie grecque, selon le mot de Strabon, descend du char des Muses, et marche à pied. La poésie et la science vont chacune de leur côté; ou si parfois, dans quelques poèmes didactiques alexandrins, elles se rencontrent de nouveau, ce n'est que par artifice, et sans beaucoup de sympathie réciproque.
Zenon et Mélissos, qui continuèrent après Parménide l'Ecole d'Élée, ne sont pas à proprement parler dos ccrî-
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vains, et no doivent pas nous arrêter *. Ce sont avant tout des dialecticiens. On connaît les arguments célèbres de Zenon contre le mouvement et contre la pluralité. Pour défendre la thèse de Parménido sur l'Être un, continu et immobile, il prend roffensivc : il attaque les doctrines adverses en montrant qu'elles recèlent des contradictions. Il ne faut pas voir dans ces prétendus sophismes de Zenon un vain jeu d'esprit : les problèmes qu'il discute soulèvent réellement de très graves et do très sérieuses difficultés, qui portent sur le fond même des choses, sur les conditions essentielles de la connaissance et do la pensée, et les raisonnements de Zenon dénotent une intelligence d'une rare pénétration -. Mois ce n'est plus là de la littérature. Notons seulement à ce propos la marche rapide de l'esprit grec dans la voie dialectique que Parménido avait ouverte : dès la génération suivante, on peut dire que les bornes extrêmes do la précision subtile sont atteintes; un pas de plus, et Ton sera on pleine sophistique.
Los systèmes d'Héraclito et do Parménido avaient mis en une vive lumière les deux termes gpposés et en appafonce contradictoires où aboutit la pensée humaine quand elle cherche à se rendre compte de la nature des choses : d'une part, le devenir incessant des phénomènes; de l'autre, étant donné qu'il existe quelque chose, l'impossibilité pour l'esprit de sortir logiquement do la notion de rÈtre immuable. Après avoir opposé ces doux termes, il restait à tâcher de les concilier. Ce fut l'objet des tentatives qui suivirent. Par des hypothèses différentes, en