DIOGÈNE LAERCE
fluences à travers les relations et les dissidences des écoles, était une entreprise qui eût demandé un esprit supérieur. Il n'avait, lui, que la patience et les aptitudes d'un compilateur, et il n'a fait qu'une compilation.
La forme exacte de son nom est douteuse. H s'appelait peut-être Diogène Laertios, mais plus probablement Diogène tout court, originaire de Laerte en Cilicie '. ISon seulement sa vie nous est entièrement inconnue, mais nous ne savons pas môme sûrement en quel temps il a vécu. Ce qui parait autoriser à le placer au commencement du iir siècle, c'est que, d'une part, il conduit l'his toiro du scepticisme jusqu'au premier successeur de Sextus Empiricus (IX, 116), et que, d'autre part, il ignore enlièroment le néoplatonisme. Il semble avoir été épicurien, du moins de lendanee. Son ouvrage s'adressait à une femme de haut rang, curieuse de philosophie (lllj 47), dont le nom n"a pas été conservé. Le desseinenestdes plus superficiels rénumércrles principaux représentants de chaque école, résumer leur biographie, en y faisant entrer le plus possible d'anecdules et de bons mots, donner ensuite une liste de leurs ouvrages et un aperçu de leurs théories, voilà tout ce qu'il a eu en vue. Il paraît avoir cru que c'était là l'histoire de la philosophie.
Son exposé comprend dix livres. Les deux premiers traitent des Sept Sages, des premiers philosophes, de Socrate et de ses disciples, & l'exception do Platon. Celui-ci occupe à lui seul tout le m' livre; l'Académie, le iv*. Le v nous fait connaître Àristoteet ses disciples; le VI", les Cyniques; le vn*, les Stoïciens. Au viii» livre, nous revenons à Fythagore et à son école. Dans le ix", nous trouvons, pêle-mèle, Heraclite, les Éléates, Lcucippe et Démocrite, d'autres encore, et enfin les Scepli-
1. Et. de Byz., 693,7, dioïiïii; i .\xif::rk- Mais il I'api>dlf ailleurs 1239, 15) AsipTiot iioïfïïic.
jM,Googlc
820 ÛHAP-VI.— DE SEPTIME-SÉVÈRE A DIOCLÉTIEN ques. Le x' est tout entier pour Épicure et les Épicuriens. Dans tout cela, ni plan réfléchi, ni pensée philosophique ; et nul mérite, ni d'écrivain, ni de critique. Diogëne a dépouillé d'autres ouvrages, c'est tout son rôle '. La valeur de sou livre consiste dans la grande quantité de faits qu'il nous a conservés. S'il a droit de figurer parmi les œuvres littéraires, c'est donc seulement en raison du dessein qui l'a inspiré et de l'influence qu'il a exercée : tout imparfait qu'il est, il a contribué à établir que la philosophie doit avoir son histoire, et il a suggéré à d'autres l'idée de l'écrire.
Le seul effort de création vraiment original qui ait été fait par l'esprit grec au in" siècle, c'est celui des Néoplatoniciens ^.
Depuis longtemps, quelque chose en fait de philosophie se préparait. Les vieilles doctrines s'étaient peu à peu rapprochées; elles tendaient à se fondre les unes dans les autres, en absorbant ce qui subsistait des anciennes religions helléniques et en attirant certains éléments des croyances nouvelles. Une synthèse était nécessaire, mais elle se faisait attendre. Elle avait apparu, imparfaite, timide, confuse encore, chez un Philon, un Plutarque, unNouménios. Au commencement du m*
1. LeB deai ouvrages dont il parait s'être le plus servi sont l"ExiIpo|(ii fiXoaéifiai de Dioclés de Magnésie, écrivain do.!" siècle av. J.-C, et la na«o!airii lirtopia de Favorinua. Voir Fr. Nietzschi'. Hé Laertii fOntibu*. Rheio. Mua., t. XXIII, XXIV, XXV ; V. Egger, De fimlibui Diogenii Laertii, Bordeaux, 1881.
2. J. Simou, HUt. de l'Écolt d'Alexandrie, S vol., Paris, 1S45; Vacherot. Hùt. de l'Èeote d'AUrandrie, 3 vol., Paris. ISte, ISSl ; Zeller. Phil. d. GrUetien, l. V, p. tlS et sniv ; Chalgnet, Bi*l. de la pti/ehol. de» Greci, 5 vol., Paris, 1393; le tome IV est consacra à la psychologie de Plotln.
jM,Googlc
LE Néoplatonisme; plotin 821
siècle, nous la retrouvons toujours hésitante, toujours dominée par des questions particulières, chez le péripatéticien Alexandre d'Aphrodise, qui nous a laissé d'abondants et précieux commentaires sur plusieurs traités d'Aristoto '. Tout cela avait son prix ; mais ce n'était pas là cette pleine et profonde appropriation de l'hellénisme aux besoins du jour «^ui, seule, pouvait lui permettre de durer encore *. Elle ne se produisit que vers le milieu du siècle, aux heures les plus sombres de l'anarchie ; et elle fut l'œuvre de Plotin. Il est vrai que, si la place de celui-ci est grande dans l'histoire des idées, elle est en somme petite dans celle des lettres ; et par conséquent, au point de vue qui est le niltre, un simple aperçu de son œuvre devra sufQre. Mais il faut essayer au moins de marquer en quelques traits ce qui fait sa valeur comme penseur et de faire entrevoir, à travers l'imperfection de ses ouvrages, la vigueur de son génie.
Né en 204 à LycopoHs d'Egypte, et mort à 66 ans, en 270, Plotin fit tout ce qui dépendait de lui pour vivre cachée Son enfance et sa jeunesse sepassèrentà Alexan-
1. Nous avons de lui des comineDtaires sur les Analstiqut), sur les Topiques, sur la Météorologie, sur le' traité De la Sensation, sur une partie de la Hélaphyaique, et en outre plusieurs écrits indépendants, dont ie IIcpI tï|upiUvri(, dédié en £11 A Septime-^vére et A Caracalla. Les commentaires, souvent édités séparément, doivent être réunis dana la grande édition des Commenlaria ciita Ariêloteltm de l'AcadémiB do Berlin. Les Sciipta minora ont été publiés par Bruns, Suppl. in Arittolel., t. II.
3. Nous ne noua arrêtons pas ici aux ouvrages sans intérêt. On rapporte au ili' siàcle le Lexique de Platon, du sophiste Timée, que Ruhnken a tiré d'un ma, do la Biblioth. do Saint-Germain. Cf. PhotiuB, cod. ISi. Édition de Ruhnken, Leyde, 175* et 1789. Ce lexique est joint à plusieurs éditions de Platon, notamment à celle d'Hermann, dans la Bibl. Teubner, l. IV, p. 397. Il n'y a rien à en tirer ni pour la philosophie, ai pour la philologie.
3. Noua aommes surtout renseignés sur la vie de Piolin par la Biographie qu'a écrite Porphyre. Cf. Suidas, niwcEvo;, et Eunape' Vie dei Soph., Piolin.
jM,Googlc
823GHAP VI.— DE SEPTIME-SÊVÉRE A DIOCLÉTIEN
drie. Ce fut là que les leçons d'Ammonios Saccas lui rcvélèrcnl la philosophie'. Il les suivît pendant onze ans, de 232 à 243. En 243, désireux de s'initier à la sagesse renommée des Perses et des Indiens, il accompagna l'empereur Gordien 111 dans son expédition contre Ctésïphun et faillit périr au milieu du désastre de l'armée. Il put s'échapper, gagna Antiochc, puis vint s'établir h Rome, en 244, sous le règne de Philippe l'Arabe. C'est là qu'il vécut pendant ses vingt-six dernières années, entouré d'un cercle de disciples, et tout absorbé parsoo cnseignement.qu'une inspiration divine semblait animer. La profondeur de ses pensées, la pureté de son caractère, plus que son talent de parole, lui attiraient des auditeurs nombreux, parmi lesquels des sénateurs et plusieurs femmes distinguées. L'empereur Gallîen (260-268) et sa femme, l'impératrice Salonlne, lui témoignèrent une constante faveur '. Mais la simplicité de sa vie n'en fut pas altérée. 11 touchait àpeine à la vieillesse, lorsqu'il mourut en Campanie, près dePouzzoles, dans un lieuoù il se rendait fréquemment en été.
Plotin a écrit pendant toute sa vie, sans se soucier un seul instant de bien écrire. Jamais, nous dit Porphyre, il ne se relisait; il ne s'attachait qu'à la valeur de la pensée, et ne se préoccupait ni de style, ni même d'orthographe '. Ce premier jet était d'ailleurs le résultat d'une méditation aussi profonde qu'abondante.
1. Ammonios Saccas lui-même n'a rien écrit. Son râle a étâ tont philosophique : il n'y a donc aucune raison de le faire figurer àans une histoire littéraire. D'ailleurs, ses idées ne nons sont pas assez connues pour qu'on puisse y discerner sûrement ce qui est Je lui et ce que Plolin y a ajouté.
i. Treb. Pollion, Galt.. ch. ii. Porphyre rapporte (K. de Piotin. «) qu'il fut question entre eux de Tonder en Campanie une cité sur la modèle de celle de Platon. Elle devait s'appeler Platonopolia. Il «tt dirScile de décider aujourd'hui jusqu'à quel point un tel projet était sérieux de la part de l'Empereur.