JEAN CHRYSOSTOME
tion de son église. — Enfin, relégué en Arménie, âgé et Bouiïrant, il écrit encore deux traités : Que personne ne peut nuire à qui ne se fait pas tort à lui-même ("Oti tqv ■xuTov [ATI àSixo'jvra o-jSb'vi; «xpafiXâixi 5'JvxTai) et A ceux gui se scandalisent des épreuves qui sont survenues (Hpo;
Les discours propremont dits^ comprenant toute la série des Homélies, forment un cnsemblo bien plus étendu que ces traités. Mallieurcusement, on ne peut guère douter que cet ample recueil ne contienne un trop grand nombre de morceaux faussement attribués à Chrysostome, et la critique n'a pas encore distingué avec assez de métliodc ce qui doit être accepté comme authentique de ce qui doit être rejeté comme apocryphe. Ces liomélics embrassent toute l'admirable suite des prédications de Jean, soit à Anlioclie, soit à Gonstantïnople. Les unes sont plus spécialement exég^tiques, les autres plus inspirées par les circonstances. Mais il est difficile de fonder sur cette distinction un classement rigoureux: car lorsque Jean explique les Écritures, il a toujours en vue le profit moral de ses auditeurs; et, d'autre part, lorsqu'il parle des choses du jour, c'est presque sans exception en s'appuyant sur des textes qu'il commente. Les plus renommés de ces discours sont les Homélies Sur les Psaumes, Sur l'Èpître aux RO' mains, le sermon Contre les jeux du cirque et les théâtres, sept homélies Sur les louanges de l'apâtj'e saint Paui.Aes doux Catéchèses arçntle baptême, vingt-el-une homélies Sur les statues, adressées en 387 au peuple d'Antioclie apr^s la sédition et en attendant la décision de l'empereur, deux Sur Eutrope, prononcées à Constantinoplc on 308 après la chute du favori, enfin les deux discours Avant son départ pour l'exil, de 403, et Après son retour de l'exil, de la même année.
Les Lettres, au nombre de 238, appartiennent presque
960 CBAP. VII. — L'ORIENT GREC An IV" SIÈCLE toutes à la période de l'exil. Iilcrites, pour la plupart, de Cucusse, elles s'adressent aux amis nombreux que l'évèque avait laissés derrière lui, soit àAntiochc, soit à Constantinople, en particulier à la diaconesse Olympia, el elles onl pour objet de soutenir leur courage par des considérations de piété. Si elles nous apprennent peu de cbose sur les événements du tempb, elles montrent sous le plus noble aspect le caractère de l'esilc, aussi incapable de faiblesse que de haine. Quelques autres ont trait aux missions qu'il encourageait ou projetait; malgré la vieillesse et la proscription, son zèle s'y laisse voir aussi ardent que jamais.
Dans cette œuvre immense, Chrysoslomc a fait peu de théologie, mais beaucoup de morale. C'est comme moraliste et comme orateur qu'il appartient à l'histoire littéraire.
Ce qui frappe d'abord dans son éloquence, c'est la vive représentation des mceurs et des choses du temps '. Nullement rêveur ni contemplatif, toujours préoccupé du bien à faire, et, avec cela, doué d'un regard prompt et clairvoyant, il a dû, dès sa jeunesse, jeter les yeux autour de lui; et à mesure qu'il s'est montré plus attaché par profession à l'amélioration de ses frères, il a été amené à noter avec plus de précision les défauts, les vices, les habitudes mauvaises, les préju^s sociaux, les excuses communes, et, d'une manière générale, la contradiction secrète, mais incessante, que le monde opposait au christianisme tel qu'il l'avait conçu. C'est là le point de '\'ue spécial d'où il regarde les choses. De curiosité morale, à proprenunt parler, il n'y en t
i. Voir apécialement sur ce s^jel l'ouvrage citi; de A. Puech.
jM,Googlc
JEAN CHRYSOSTOMB 961
pas en lui ; il n'observe pas les hommes pour le plaisir de les connaître ou de les décrire ; seul, le désir de les corriger le possède et l'absorbe. Et si, par suite^l'observation estcliez lui moins variée, moins complexe, moins riche en aperçus que chez les moralistes plus libres qui la cultivent pour elle-même, elle est en revanche plus méthodique et plus forte. A Antioche comme à Constanlinople, il n'a pas cessé un seul jour de chercher, d'un regard obstiné, tout ce qui pouvait faire obstacle à ta sanctification soit dans l'individu, soit dans la famille, soit dans la société. Et comme sa franchise égalait sa clairvoyance, il a dit avec la liberté d'un apôtre ce qu'il avait découvert avec le zèle d'un censeur. 11 en résulte que presque toute la société du temps uevit dan.') ses peintures. Nous y voyons ses vices généraux sous la forme qu'ils prenaient en Orient, le goût des plaisirs, l'inimoralité, la passion des jeux et des spectacles, l'amour du luxe, l'égoïsme de la richesse; nous y relevons aussi avec intérêt des traits plus particuliers, la frivolité des auditoires religieux, ,1e laisser-aller de certains membres du clergé, les sollicitations et les intrigues des femmes qui les assiégeaient, les propos malveillants qui circulaient jusque dans la communauté chrétienne. Aucun prédicateur, en aucun temps, n'a saisi aussi vivement que lui la réalité contemporaine, et, par conséquent, aucun ne la fait mieux connaître.
Hardies et variées, ces peintures semblent d'ailleurs des peintures lidéles. Lt'oratcur, qui est enclin àl'cxagération dans la doctrine, ne parait pas l'être dans ses descriptions. Visant, comme il le fait, à corriger, il manquerait à son dessein, s'il exagérait. D'ailleurs, il n'y a chez lui ni goûl sensible de l'hyperbole dans l'espression, ni recherche de l'esprit. Tout ce qu'il dit est précis; il prend à témoin ses auditeurs; il leur met sous les yeux des choses qu'ils doivent reconnaître. L'abon-
Htil. de U LiU. eroequ». — T, v. 61
jM,Googlc
962 GHAP. Vil. — L'OBIENT GBEG AU IV^ SIÈCLE
dance des détails n'est pas destinée à augmenter l'effet du tableau, mais bien à serrer de plus près la ressemblance. S'ils eussent été groupes autrement, ils auraîonl constitué dos portraits ; mais alors l'instruction eût fait place à la satire, i/orateur chrétien se garde de créer ainsi des personnages sur lesquels on mettrait des noms: il étudie les vices st'-parément, à l'aide d 'observai ions dont il a pris partout la matière; tous les vicieux y contribuent, chacun pour sa part ; et ainsi le profit peut être pour tous, sans (ju'il y ait de flétrissure pour personne.
Mais le moraliste qui est en lui ne se contente pas de décrire, il rai.sonno; et cela avec une clairvoyance logique, qui ne se laisse ni embarrasser ni tromper. Ses discussions sont aussi serrées que ses descriptions sont précises et frappantes. Il sait très bien qu'il ne suffit pas de signaler le vice, et qu'on n'a rien fait, si on ne lui enlève les excuses qu'il no manque pas de se donner à lui-même. La censure d^ Clirysostome est donc une censure active, qui combat, qui ne se laisse pas dctouincr ni repousser, qui veut se faire accepter tout entière, quoi qu'on fasse pour l'éluder. Dans cette sorte de lutte, ses ressources sont merveilleuses. Il devine les prétextes, il les dégage, il leur donne toute leur force, en beau joueur qui ne veut pas vaincre par la maladresse de son adversaire, ou plutôt eu champion dévoué de la vérité, qui n'estime que les victoires complètes et définitives. Cette chasse aux mauvaises raisons est pour lui une occasion de découvrir à chaque instant des aspects nouveaux du sujet. Quand il prend corps à corps une habitude enracinée, il ne la quitte pas qu'il n'en ait montré toutes les faces et signalé toutes les conséquences. Un simple opuscule, tel que le traité Contre ceux qui entretiennent chez eux des vierges, le révèle tout entier. H discute là, non pas avec des gens qui font
jM,Googlc
JEAN GHRYSOSTOME 963
le mal, mais avec des gens qui aiment la lenlalion. Et il s'agit de leur faire voir ce qu'ils ne veulent pas voir, de leur faire avouer co qu'ils ne s'avouent pas à euxrni>mes. Tout ce qu'il dit est si simple qu'il semble n'avoir besoin, pour le dire, que de bon sens et de bonne foi. Qu'on y regarde pourtant de près : eu verra ce qu'il y a, dans ce bon sens et celte bonne foi, d'expérience fine, de clairvoyance, do prudence avisée, et combien ces aperçus -sont liés entre eux.
('es qualités de premier ordre feraient de Chrysostome un moraliste tout à fait supérieur, si sa morale ellemême était d'ailleurs plus large. Ce qui lui fait lorl, c'est que la tendance profonde de son esprit et de son caractère, au lieu de le porter à développer dans le cliristianisme ce qui est vraiment universel, l'a conduit au contraire à s'enfermer dans ui) ascétisme dont l'autorité ne pouvait être que locale et temporaire. On est peiné de voir cette nature généreuse et co puissant esprit s'altaclier à démontrer avec passion que la vie du moine est l'idéal même de la vie chrétienne, qu'en dehors d'elle le salut est à peine possible, que le mariage ♦■st un étal inférieur, un préservatif contre le péché, indigne des natures vraiment fortes, que d'ailleurs les vertus des hérétiques et des infidèles non seulement ne simt pas des vertus, mais qu'elles doivent être jugées pires que les vices eux-mêmes '. De tels démentis donnés à la raison, à l'humanité, il l'instinct social, ont quelque chose d'attristant. Sans doute, ils appartiennent surtout aux ouvrages de jeunesse de Chrysostome ; sans doute aussi, ils peuvent être en partie expliqués par riiistoîre du temps; mais cela n'empêche pas qu'ils ne subsistent avec ses écrits, qu'on ne les retrouve à peine atténués dans loulo son œuvre et qu'ils no la compro-
i. Voir tout le trailù <lu Sdcenfû» et la discussion Contre les adversaires de ta vie monastique.
jM,Googlc
964 CHAP. Vil. — L'ORIENT GREC AU IV* SIÈCLE mettent tout entière. Ce qu'il faut dire., du moins, c'est que/;eUe œuvre, avec ses exagérations, représente fortement un idéal aposlulique qui a exercé une profonde influence en son temps et au delà, et qu'en somme, dans sa chimère d'intransigeance, elle procède d'une àiae peu commune.
Par son t'Ioquence, en tout cas, elle s'impose à l'admiration. Chez bien peu d'hommes, la faculté oratoire s'est montrée aussi spontanée et aussi puissante que chez Clirysostome; et, chez [leu d'hommes aussi, elle a été cullivceavec plus dcsuccès. Une nature riche, douée de tout ce qui fait le grand orateur, raison vigoureuse et subtile, imagination, sentiment; et, avec cela, une éducation achevée, qui a fait passer en lui toute la tradition classique; l'art des Démosthène et des Isocrate, surajouté à un génie heureux et ahondant, de manière à lui faire développer toutes ses ressources en les réglant et en les coordonnant dans une pleine harmonie. I)e là est sortie une éloquence qui sans doute est loin d'être exempte de défauts, mais qui a passionné ceux qui l'entendirenl. et qui nous captive encore, même refroidie.
Si l'on essaye d'en dégager d'abord l'élément essentiel, c'est l'argumentation qu'il faut signaler. Comme tous les grands orateurs, Chrjsoslome est un homme qui a le besoin et la passion de prouver. La dialectique est en quelque sorte l'exercice naturel de son esprit; toute démonstration à faire devient un objet procliaîa qui l'attire, qui s'empare de lui, le passionne, met toutes ses facultés en mouvement. L'invention est vraiment étonnante dans son discours, et, comme nous avons vu qu'elle s'appuyait sur l'observation, sur la connaissance précise des choses de la vie, elle est en général aussi solide que variée. Quelquefois, il est vrai, cette faculté, chez lui, touche à l'excès. Ses preuves seraient plus fortes, semble-t-il, s'il y en avait moins. Certaines dé-
jM,Googlc
JEAN GHRYSOSTOME 065
monslralions auraicat même dû èire complètement éliminées : il a l'air, en plusieurs occasions, de faire h. partie trop belle à ses adversaires pour se donner à luimême le plaisir de la difiicuUé, tant il est sur d'eo sortir à son honneur; curieux indice d'un goiit d'ostentation inconsciente, où se trahit l'influence de la sophistique '. Mais ce ne sont là que des défauts passagers. OrdiDaire* ment, les arguments sont de bon aloi, vraiment tirés du sujet, fondés sur la vérité ou tout au moins sur les convictions de l'orateur, et ils surgissent avec une abondance extraordinaire. Ceux qui viennent do la vie et ceux qui viennent des textes de l'Écriture se mêlent, se confirment, se font valoir mutuellement. Sous ce tissu varié court une pensée active, pressante, iofatigaJUe, mais méthodique et maîtresse d'elle-mênse, (jui o'a point de caprices ni d'écarts, qui sait son but et ne le perd jamais de vue. Chaque point important est touché : tout se développe avec aisance, ampleur, sans digressions, et la démonstration marche d'une belle allure par des routes simples et droites.
Chemin faisant, elle fait apparaître d'ailleurs bien des qualités vives et originales. Chrysostome est celui des docteurs chrétiens qui a le plus complètement libéré l'homélie des habitudes didactiques. Chez lui, elle est devenue une simple allocution, tantôt grave, élevée, vraiment éloquente, tantôt familière et spirituelle. Avec une liberté charmante, elle passe du ton du lyrisme à celui de la causerie. Ici. prenant la fornuo d'une satire, elle abonde en traits piquants et malicieux, même en moqueries; là, elle ressemble presque à un entretien tout intime : l'orateur pose des questions, s'adresse à chacun en particulier, répond pour ceux qu'il inter-
I. Voyez, par etempla : Saeerdoee, I, S; Conli-e l-s adeersaires de la vie monattique, toute la mise sn scène du livre II. et particuliè* rnnent ch. 2 et 3.
jM,Googlc
966 CHAP. VII. — L'OBIE^^T GREC AU IV« SIÈCLE roge, presse Les hésitants, arraclie des aveux. Son discours est plein de vie, tout en mouvement, parce que sa parole suit avec docilité les impulsions de son âme et parce que l'homme s'y laisse voir à découvert.
Cette trame de démonstration , l'imagination el le sentiment la pénètrent et la colorent. Il voit ce qu'il décrit et il le fait voir: mais surtout, il s'y intéresse, il le prend àcœur. Unamourvraimcnt chrétien écliautre sa dialectique, un amour qui revêt mille formes selon les occasions : appel à la charité, pitié, inquiétude, zèle à consoler, à corriger, à éveiller les craintes efficaces, comme aussi à susciter les espérances, à ramener la paix dans les âmes troublées. Quand les circonstances y sont propices, cette parole toute vivante a des accents magnifiques; elle atteint la grandeur sans ellorl, parce qu'elle y monte sans calcul. Il est impossible de n'être pas touché, lorsqu'on présence d'Eutrope, son ennemi de la veille, maintenant humilié et proscrit, roainlcnant abattu au pied de l'autel qui protège seul sa vie, il médite, avec une gravité simple, sur la parole de l'Ecclésiaste : « Vanité des vanités, et tout n'est que vanité ». Mais il est impossible aussi de n'être pas exailé, lorsque, composant le discours de l'évèque Flavien devant Théodose offensé, il commente, en interprète d'une puissance supérieure à celle des rois, cet avertissement tendre et sublime du maître : « Si vous êtes indulgents pour les autres, le Père qui est dans les cieux vous sera indulgent à vous-mêmes ». L'abondance naturelle de son discours enveloppe ces grandes pensées dans une draperie ample et magnifique, toute faite de sentiments vraii, sans vaine déclamation, sans pompe déplacée, sans emphase. La simplicité qui fait ressortir les grandes choses se retrouve là, presque au même degré que dans les œuvres classiques.
Toutefois, l'impression dernière que laisse l'éloquence
jM,Googlc
JEAN GHRYSOSTOME 9b7
de Chrysostome est plutôt, il faut bien le dire, celle d'une admirable impruvisatiun que d'un art achevé. Son style, clair, animé, lin et coloré, élégant, riche en images et en traits, a une tendance à la dilFusion. Chaque idée y est presque toujours présentée sous plusieurs formes, La lacililé de l'invention verbale rend l'orateur trop peu exigeant pour luî-mèiDe : en variant l'expression, il croit varier la pensée, et en réalité il se borne à la répéter. Il est vrai qu'il le fait en termes excellents, usant tantôt du mot propre, tantôt de vives métaphores, tantôt d'ingénicu?£ synonymes : toutes les ressources de la langue sont à sa disposition, mais il les prodigue, et cette abondance n'est pas sans monotonie. Sa composition ressemble à son style. Il est rare qu'on sente sous ses développements un plan étudié. Il évite ta confusion parce que son esprit est naturelle* ment clair et ordonné. Mais l'ordre dont il se contente n'est que superliciel et comporte une extrême liberté dans le détail. Il traite souvent dans le même discours plusieurs idées qui n'ont aucun rapport sensible les unes avec les autres, et, s'il ne les mêle pas, il ne cherche pas non plus à les lier ensemble. Ce laisseraller, qui sent la causerie, n'est pas dénué de charme; c'est un aimable défaut chez un homme qui a toujours quoique chose d'intéressant à dire, mais c'est pourtant un défaut. Le discours y perd en force ; car il ne tend pas à un but unique, et, au lieu de progresser régulièrement, il recommence à plusieurs reprises, au risque de lasser l'attention.
Ces défauts d'ailleurs ne doivent pas être trop regrettés. Si Chrysostome avait nu un souci plus scrupuleux de l'art, il aurait eu sans <loule, étant donné le goût du temps, moins de naturel et de sincérité. Tel qu'il est, il fait sentir, autant que personne, la vertu persuasive dont la parole humaine est capable, quand
jM,Googlc
968 CHAP. VU. —L'ORIENT GREC AU 1V° SIÈCLE elle vient d'une âme ardente, quand elle est au sen'ice d'un noble idéal, quand elle est soutenue par )a raison et embellie par l'imagination. Chrysoslnme, comme Ta dit Yillemain, est « le plus beau génie de la société nouvelle entée sur l'ancien monde. Il est, par excellence, le Groc devenu chrétien '. »
i. Éloq. ckrét., p. Ml.