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Christ, Iliadis carmina, Prolégomènes, p

Les formes éoliennes se trouvent d'abord dans un grand nombre de locutions traditionnelles, formules ou épilhètes'. C'est là un fait 1res important à noter, car il prouve évidemment que la poésie homérique est surtout éolienne par ce qu'elle a de plus ancien. Ces formules ont été créées dans une langue éolienne, non dans une langue ionienne, et plus tard, consacrées par l'usage, elles ont gardé leur forme primitive. Mais l'emploi de l'éolisme dansla langue homérique n'est pas restreint à ces vieilles choses souvent répétées et presque immuables. On trouve, en dehors des formules et des épithètes consacrées, des formes éoliennes substituées à des formes ioniennes quand la nécessité de la mesure l'exige ; on les trouve même là où elles sont non pas indispensables, mais simplement plus commodes. Il est clair par là que la poésie homérique s'adressait originairement à un auditoire pour lequel ces formes n'étaient ni inconnues ni désagréables. Les Ioniens qui entendirent d'abord Ylliade avaient donc assez d'habitude de l'éolisme pour reconnaître immédiatement les formes propres à ce dialecte, et ils trouvaient peut-être une certaine saveur particulière à des sons qui n'étaient pas tout à fait ceux dont ils se servaient quotidiennement.

La langue ionienne de VIliade différait d'ailleurs elle-même assez notablement de celle qui était alors courante. Formée par une succession peut-être déjà longue de poètes, elle conservait par héritage un assez grand nombre d'archaïsmes d'une part, et de l'autre des expressions ou des locutions que ces poètes avaient créées pour leur usage.

1. Sur les éolismes d'Homère, voir Hiariclis, De lloinericae elocntionis vestigiis aeolicis, léua, 1875.

Pour expliquer cet état de la langue homérique, on a supposé récemment que les chants de VIliade avaient été composés d'abord en éolien et traduits plus tard seulement en ionien. Les formes éoliennes subsistantes seraient alors celles qui auraient résisté à cette transposition en raison des difficultés métriques '. Le texte de VIliade ne se prête pas à cette hypothèse : car d'abord il renferme des formes éoliennes qui auraient pu, sans inconvénient pour la mesure, être transposées en ionien; et en second lieu, si elle était exacte, il devrait y avoir des diflTérences notables, au point de vue du nombre des formes éoliennes, entre les parties anciennes ainsi traduites et les plus récentes qui ne l'auraient pas été; or en fait, cette inégalité n'existe pas. D'ailleurs, si la langue éolienne avait produit dès ces temps anciens une œuvre telle que VIliade^ il serait absolument impossible de concevoir pour quelles raisons cette œuvre aurait passé ensuite dans une langue diffcrcntc au lieu de garder sa forme primitive. On ne pourrait s'en rendre compte qu'en supposant une décadence profonde de réolisme entre deux périodes brillanlos, l'une épique, représentée par VIliade cl V Odyssée^ Taulrc lyri(|ue, par Técole lesbienne; il n'y a aucune circonstance historique qui rende cela vraisemblable.

Mais celle supposition n'est pas nécessaire. L'état de la langue de VIliade s'explique sans peine par les origines de la poésie grecque. Celle-ci a pris naissance dans la Grèce centrale sous forme d'hymnes, puis clic a grandi dans les villes éoliennes d'Asie Mineure sous forme de chants épiques de peu d'éten-

1. Voyez en tète de VOdyssée de A. Fick les Prolégomènes où est exposée cette curieuse opiuiou.

due. Elle s'est fait ainsi un langage qu'elle a consacré dès l'origine par son caractère religieux et ensuite par ses succès. Plus tard la grande épopée est née en lonie sur les confins de l'Eolide. Tout naturellement elle a parlé ionien, mais un ionien mélangé d'éolismes que la tradition lui suggérait et que les mœurs acceptaient. Toute l'explication de la langue homérique est dans ces quelques faits. C'est donc une langue composite, mais ce n'est pas un mélange arbitraire de tous les dialectes contemporains. Le poète qui la parle a souvent le choix entre plusieurs formes, ce qui donne à sa diction beaucoup de souplesse et de variété, mais ces formes ne sont pas prises au hasard entre toutes celles que lui offrait l'usage contemporain; encore moins sont-elles fabriquées par lui artificiellement à l'aide d'allongements ou de raccourcissements ; ce sont ou des formes anciennes conservées par la poésie pour son usage particulier ou des formes contemporaines appartenant au dialecte du poète. Il est donc tantôt volontairement archaïque, tantôt fidèle à l'usage régnant. Sa liberté est grande, plus grande assurément, et de beaucoup, que ne le fut dans la suite en Grèce celle des écrivains de l'âge classique, mais c'est une liberté raisonnée et respectueuse de la tradition.

Ce que nous disons ici des formes verbales peut s'appliquer également au choix des mots. Il est visible que les poètes homériques se font une règle constante de ne pas employer le vocabulaire ordinaire, celui de tout le monde et de tous les jours, afin de donner à leur récit plus de noblesse. Ils mettent en pratique pour cela plusieurs procédés traditionnels fort simples. Comme ils aiment les formes archaïques, ils ont aussi le goût des termes

26't CHAPITRE IV. — LART DANS L'ILIADE

anciens. Quelquefois , mais exceptionnellement , ils nous les signalent eux-mâmes comme appartenant à la langue des dieux, distincte de celle des hommes*. Mais ordinairement ils les mêlent tout simplement aux mots contemporains, afin de donner à la phrase quelque chose d'insolite qui la relève '. La longue liste des ira; eipT;|i.£va de VIliade est évidemment formée en grande partie d^éléments archaïques de ce genre.

Un autre moyen dont ils usent pour ennoblir leur élocution, c'est l'emploi des mots composés. Profitant d'une faculté naturelle à la langue grecque , ils créent, avec une hardiesse que le langage ordinaire ne pouvait pas admettre, des expressions brillantes et sonores , formées d'un groupe d'éléments qui parlent tous à l'imagination. Ce sont surtout les adjectifs qui deviennent ainsi comme les ornements naturels du discours poétique. Ils lui apportent une

1. Iliade^ XIV, 290: "Opviôi Xiyupîj evaXi^xio;, f^vt ev op€90tv — yaXxtoa xtxXiÎTxoyii Oso'» , âyops; oà xuatvo'.v. Cf. I, 403, Briaréc et iEgéon; XX, 74, Xanllie et Scainandre. C'est ce que les anciens appelaient la dionymie homérique. Le grammairien Ptolémée d'Alexandrie avait écrit \\iz\ Trr nao* 'Oarcto ôtcuvu'xt'a; nxpà Oeol; xa» àvôstoTîot;. J'interprète ici la dionymie comme les commentateurs anciens semblent l'avoir généralement interprétée. Cette façon de voir a été contestée de nos jours très fortement, mais à tort, selon moi. Voir Lobeck , Aglaophamus, II, p. 858 suiv.; Nauck . dans les Jahrhiichcr de Jahn, Supplém. VIII, p. 548 suiv.; Bernhardy, Griech. Lit., I, p. 182.

2. Aristote, Poétique^ chap. xxi et xxii. — A vrai dire, il est fort difficile aujourd'hui de déterminer sûrement Tàge des mots dans le texte homérique. On est réduit sur ce sujet à des conjectures; mais plusieurs sont à peu près certaines. Arislote signale aprjTTJp pour ΣS£y; (Iliade. I, 94; Arist., Poct.j ch. xxi) comme uo mot fabriqué (jienoiTjfxt'vov) ; n'est-ce pas plutôt un de ces mots anciens ?

magnificence de sons et d'images qui prête au récit épique richesse et grandeur. Mais ce qu'il faut remarquer dans celte richesse, c'est qu'elle ne nuit en rien à la clarté. Les mots composés de la poésie épique diffèrent en cela très notablement de ceux que créa plus tard la poésie lyrique, en particulier le dithyrambe. Presque tous sont formés d'un radical de nom et d'un radical d'adjectif qui le qualifie (XejxciXevsç, SsX'xsîixioç) ; c'est le procédé de composition le plus simple et le plus clair : quand la langue homérique associe entre eux d'autres éléments, elle le fait toujours dans le même esprit, de façon que le sens du mot nouveau ressorte avec éclat. Indépendamment des expressions composées, il y a beaucoup d'autres créations poétiques dans la langue d'Homère. Nous nous bornons à signaler celles qui sont de l'essence même de toute poésie, comme en général toutes les métaphores et toutes les manières indirectes de traduire la pensée. On ne peut trop admirer à cet égard et les ressources qu'elle sait trouver et Tart avec lequel elle en use. Elle a autant de force et de grandeur que de finesse et de grâce ; elle sait décomposer ou au contraire resserrer une expression selon le besoin ; elle possède à la fois l'abondance et la vigueur*. Il est bien remarquable en particulier de voir combien ce soin de grandir et d'embellir l'élocution est éloigné d'une fausse noblesse. Partout les choses simples sont énoncées simplement, les mots propres sont employés à propos soit pour éviter des longueurs, soit pour donner de la force au style, et les périphrases, quand elles se mêlent

1. Qaintilien, X, 46 : Hune nemo in magnis rébus sublimitatc, in parvis proprietate superaverit. Idem laetus ac pressus, jucundus et graris, tum copia, lum brevitate mirabilis.

au tissu du discours, servent non à Tamollir, mais à le rendre plus brillant *.

La structure des phrases et des propositions est souple et variée avec une extrême simplicité. Les assemblages compliqués de pensées sont absolument inconnus de la poésie homérique, même dans les discours, comme nous Tavons fait observer plus haut, et à plus forte raison dans le récit. C'est la juxtaposition qui est la loi ordinaire de ce style naïf et clair. Lorsque par hasard la phrase se prolonge, — ce qui est exceptionnel, — les pensées successives s'ajoutent les unes aux autres dans l'ordre où elles se présentent à l'esprit ; jamais elles ne sont déplacées en vue d'enfermer par exemple les propositions incidentes dans la proposition principale ou de partager toute la phrase en groupes symétriques. Dans cette série d'additions qui constitue le développement môme de la pensée, le poète use d'ailleurs d'une grande liberté. La rigueur de logique cl d'analogie que le progrès de l'esprit analytique introduisit plus tard dans la langue lui est encore étrangère*. On peut qualifier d'inexpérience ce laisser-aller, et il est certain qu'il tient en effet à un étal d'esprit caractérisé par une réflexion encore élémentaire ; mais il faut reconnaître qu'il s'associe fort bien dans la langue homérique à une connaissance familière de tous les secrets du style. Celle phrase flottante et si peu lice a parfois une vigueur

1. Iliade, I, 88 : OCîitç iiizû Çûvio; /.a» ini yOovl ospxOfxEvoio. Ces derniers mots équivalent à ^Xc';:ovxo;, mais il n'est personne qui uo sente ce qu'ils ajoutent de force à l'aflirmation eu même temps que de beauté extérieure à l'expression.

2. Voyez sur ce sujet les réflexions de G. Hermann dans sa dissertation: De legibus quibusdam subtilioribus sermonis home^ rici (Opusc.y t. II, p. 18-58).

extraordinaire. Elle se redresse brusquement, se précipite ou s'arrête avec un sentiment juste de l'effet qu'elle doit produire. Rien dans son allure qui rappelle l'uniformité un peu traînante des récits populaires. Elle a des tours pleins de vivacité, des surprises, des élans imprévus, elle sait détacher un mot comme un trait, ou le faire pénétrer comme un coup d'épée. Elle décrit comme elle veut par le son des mots, par leur place, par la façon dont elle les groupe ou les sépare*. C'est un art consommé associé à une naïveté incontestable.

La langue homérique est d'ailleurs fort bien servie en cela par une versification à la fois très simple et très rythmée'. Au temps où les chants de V Iliade naquirent, l'hexamètre avait atteint déjà toute sa perfection. Grâce à une longue pratique, la raideur primitive avait complètement disparu. La variété de formes dont nous parlions tout à l'heure permettait au poète d'éluder avec une extrême facilité les gênes apparentes de la quantité. La structure du vers n'était d ailleurs assujettie qu'à un très petit nombre de règles absolues. La variété des césures en particulier offrait au génie poétique de grandes ressources et se prêtait à une foule d'effets. La pensée pouvait sans inconvénient dépasser les limites du vers; elle remplissait au besoin plusieurs hexamètres ou s'arrêtait au milieu de l'un d'entre eux;

1. Notez des vers tels que celui-ci, remarqué et cite par Deoys (De compos. verborurriy 5) :

A^yÇe pto;, veupT) ôè [td^ W^v, àXto 8' 6ït:o;. L'art le plus raffiné n'a rieo imagioé de plus descriptif ni rien fait de plus habile.

2. Consulter sur ce sujet Drobisch, Untersuchungen ûber die Formen des Hexameter des Virgily Horaz und Homer, Bcrichte d. k. Sachs. Gcs. d. Wissensch., Philol.-hist. Cl., XX (1868).

c'était le privilège de ce rythme si net, si aisé à saisir, qu'en le brisant ainsi on ne le détruisait pas. Mais si tout était possible dans cette versification si appropriée à Tépopée, rien n'y était 'indifférent. Elle mettait en relief admirablement ce qu'on la chargeait de faire valoir, et VIliade atteste dans ses parties les plus anciennes à quel point les vieux poètes épiques de l'Ionie avaient le sentiment profond et délicat de ce qu'ils pouvaient demander à un instrument si excellent. L'appropriation du vers et de ses artifices à la pensée et surtout au sentiment est chez eux admirable. C'est en partie l'habileté de leur versification qui nous fait voir les choses, quand ils décrivent, ou entendre jusqu'à l'accent des personnages, quand ils les font parler^ De tout cela résulte la beauté propre de la poésie de VIliade. Elle est de telle nature qu'il n'est besoin d'aucune réflexion pour la comprendre. Une richesse infinie de pensées et de sentiments dans une transparence incomparable de langage et de versification, voilà en quelque sorte sa formule. Ce qui la caractérise éminemment, c'est qu'elle est avant tout une poésie parlée ou chantée, et non écrite. Peu importe ici la date de Técriture et la question de savoir si en fait aucune partie du poème n'a été écrite par son auteur. Dans l'ensemble la poésie de

1. Qu'on relise par exemple ces quatre vers des meuaces d'Agamcmooo à Clirysès (I, 29-32) :

Tt)v o' i^ùi ou Xuaoj, Tipiv (xiv xai YTjpa; e:;£17'.v

7]u.EXc'pu) êvi o^xco, £v "Apysi, TTjXdOi izixpri^y

loxov E2coiyo[xevY)v xai Èfxôv X^yo; avTidtuaav

aXX ÏOi, {XTJ fx' ep^OiJ^e, aawTesoç oJ; xe vcr^ai. Il n'est personne qui ne sente ce que la coupe de ces vers, la variété de leur allure, la composition prosodique des mots et enGn leur place ont de valeur dramatique.

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