‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 138 sur 261 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

désaccord". Mais voici, au milieu de la foule, Anliclée,Ia mère d'Ulysse; celui-ci Técarte tout d'abord, bien à contre-cœur, pour écouter Tirésias. Le vieux devin prédit au héros son retour', sa victoire sur les prétendants, et surtout les événements de sa vieillesse, de telle sorte que la prédiction dépasse le poème actuel, qui manifestement n'est pas fait pour elle. Alors a lieu la magnifique scène entre Ulysse et sa mère, entrevue profondément touchante, et l'une des belles inspirations de l'épopée homérique (v. 152-224). Le contraste est grand entre cet entretien pathétique et le long épisode du défilé des femmes illustres (v. 225-332), qu'il paraît impossible d'attribuer au môme poète. C'est en réalité un simple catalogue ou dénombrement à la manière hésiodique, sans rien de dramatique. Ulysse ne joue dans tout ce morceau aucun rôle effectif; il est là comme un simple nomenclateur, et le poète ne nous apprend rien de ses sentiments, ce qui est justement le contraire de la manière homérique.

Les récits d'Ulysse ont déjà rempli deux livres et demi sans interruption. Une courte suspension a lieu après le dénombrement des femmes, par conséquent au milieu môme de la NexuCa (v. 328-384).

1. Ulysse s'entretient avec Elpénor, bien qu'il ne veuille adresser la parole à aucun mort avant d*avoir interrogé Tirésias et qu'il écarte même sa mère pour consulter le devin. Elpénor parle, sans avoir bu le sang des victimes. EnGn on retrouve dans cet épisode Tesprit sceptique du poète qui se plaît à faire ressortir lui-même les invraisemblances de son récit (v. 58). C'est bien le même qui au X* livre décrivait à sa façon le Moly (X, 304-306).

2. J'adopte complètement l'opinion de M. KirchhofT qui considère les vers 104*113 comme une addition due à l'auteur du XIII« livre. II est évident en effet qu'ils sont en rapport étroit avec ce livre, d'origine plus récente, comme nous le verrons.

Comme cette scène épisodique ne paraît avoir d'autre objet que de dégager Alkinoos de sa promesse du VIP livre en reculant d'un jour le départ du héros, il y a lieu de croire qu'elle a été insérée là, lorsque l'allongement graduel du récit primitif eut rendu l'accomplissement de cette promesse impossible.

La seconde partie de la Nexjta a pour sujet les entrevues successives d'Ulysse avec ses anciens compagnons d'armes, Agamemnon, Achille, Ajax*. Toutes ces scènes sont pleines de sentiments justes et profonds, sans merveilleux inutile, tout ce qu'elles ont de pathétique étant tiré de la nature humaine. On est ému de la tristesse qui pèse sur ces grandes âmes, de leurs souvenirs, de leur attachement à leursaffections terrestres, enfin de leur regret de la vie. La plainte d'Achille est admirable ; la sombre colère d'Ajax ne l'est pas moins. Mais après qu'il s'est éloigné sans parler, commence un morceau bien différent (v. 565-626). C'est une description de quelques personnages mythologiques fameux, punis ou non dans les enfers. Ce morceau est en désaccord manifeste avec l'ensemble de la description, comme les scoliastcs anciens l'ont fait remarquer déjà dans des notes répétées. Jusqu'ici en eflct, nous avions sous les yeux une grande prairie, d'abord déserte, puis remplie peu à peu par la foule des morts qui sortent de l'Erèbc. Ici au contraire les personnages dont parle le poète ont nécessairement un séjour fixe ; c'est Minos sur son tribunal, Tityos étendu et lié sur

1. Elle commence au vers 385 par un raccord visible. Le rôle attribué à Pcrséphoné semble suggéré par le vers 635 du même livre, mais il n'est en accord ni avec ce vers, ni avec la donnée générale, car Perséphoné est au fond de l'Aidés et ne doit pas paraître ni agir.

le sol, Tantale plongé dans son marais, Sisyphe roulant une roche pesante sur le flanc d'une montagne. Evidemment ces deux conceptions sont contradictoires. Cela suffit à prouver que ce morceau a été ajouté à la Ne>tj(a primitive. Si on le retranche purement et simplement, les derniers vers du livre XI (628-635) se rattachent sans difficulté au départ d'Ajax (v. 568), et la narration commencée s'achève ainsi naturellement.

Ce livre se compose donc en résumé d'un récit d'une grande beauté, dans lequel ont été intercalés trois ou quatre morceaux facilement reconnaissables.

Le douzième livre au contraire est tout entier d'origine plus récente, et nous y retrouvons, à n'en pas douter, le poète du livre X avec sa manière propre. Les événements qui le remplissent sont le retour d'Ulysse et de ses compagnons auprès de Circé, les prédictions et les avertissements de la déesse, le départ, l'épisode des Sirènes, celui de Charybde et de Scylla, l'arrivée dans l'île de Thrinacie et le sacrilège commis là sur les troupeaux du Soleil, la tempête, la mort des compagnons d'Ulysse, enfin les soulTrances du héros lui-mômc, jeté seul au bout de neuf jours d'épreuves dans l'île de Calypsooùil doit séjourner sept ans. Comme au livre X, tout ici est fantastique. Le goût de l'extraordinaire, la recherche du merveilleux pour luimôme s'y révèlent à chaque instant ; et, comme au dixième livre aussi, ce merveilleux prédomine sur l'intérêt moral, qui est médiocre. Avec cela, une géographie purement imaginaire*. Le poète n'a

1. L'île d'^aea est à l'Orient, car c'est là que le soleil se lève (XII, 3-4). Il est impossible d^accorder cette donnée avec le reste du récit.

d'ailleurs, ici encore, qu'un souci extrêmement faible de la conduite du récit et des vraisemblances de détail. Pourquoi au début ramène-t-il Ulysse et ses compagnons chez Circé ? Son seul motif est le désir de placer dans la bouche de la déesse une prédiction, qu'on pourrait appeler le programme du spectacle. Il se plait tant à ces merveilles qu'il tient à nous les montrer ainsi deux fois de suite, en abrégé d'abord et comme de loin, puis d'une manière plus détaillée et plus sensible dans des descriptions dont quelques-unes sont, il est vrai, d'un grand mérite. Les petites difficultés continuent à ne pas l'arrêter. S'il a besoin d'éloigner Ulysse de ses compagnons pour que ceux-ci puissent immoler les bœufs du Soleil, il raconte simplement que le héros s'en va dans l'intérieur de l'île prier les dieux de lui enseigner la roule du retour, et qu'il s'y endort (v. 333 et suiv.). Quand les bœufs sont immolés, son Ulysse sait ce qui s'est passé entre Lampétie et Hypérion, et, ici encore, l'auteur, selon son habitude, accuse lui-môme l'invraisemblance par une explication qui l'aggrave (v. 389-390). Ce sont là des traits qui ne permettent pas de le méconnaître. Son genre d'imagination, son goiit pour l'extraordinaire, ne sont pas moins rcconnaissables dans la description si peu homérique des prodiges qui s'accomplissent après que les bœufs ont été dépecés (v. 394-397). Enfin il faut ajouter qu'il ne se préoccupe guère de raccorder ses récits à l'ensemble de ceux qu'il développe. Car évidemment, c'est lui qui a introduit dans VOdysséc le motif de la colère d'Hélios Hypérion, inconnu au poète primitif. Pour celui-ci, Ulysse n'a d'autre ennemi que Poséidon qui venge son fils Polyphèmc*.

Page 1