LIVRE XVI
son origine, de ses aventures antérieures, de sa vie. Son récit servit donc à la fois de complément et de raccord aux chants primitifs'. — Télémaque était censé naviguer pendant ce temps. A la fin du livre, nous quittons Euméc et Ulysse, pour assister à son débarquement. Il envoie ses compagnons à la ville avec le vaisseau, et s'achemine seul vers la demeure d'Eumée.
Le père et le fils se trouvent ainsi en présence. Leur reconnaissance mutuelle est la principale scène du seizième livre, dont elle remplit la première partie. Mais le besoin d'assurer la continuité du récit en reliant les unes aux autres les scènes primitives y a fait ajouter ensuite toute une seconde partie singulièrement inférieure en mérite.
Télémaque arrive chez Eumée ; le vieux serviteur accueille son jeune maître avec une joie touchante, et lui présente son hôte, Ulysse, qui s'est donné pour un Cretois et dont Télémaque n'a garde de deviner le secret. Pour que la reconnaissance soit possible, il faut que le poète éloigne Eumée. 11 imagine de le faire envoyer par Télémaque à sa mère Pénélope pour l'informer secrètement de son retour. On ne peut s'empêcher de remarquer combien celte invention, qui serait bonne en elle-même, concorde mal avec la fin du livre précédent. Les compagnons de Télémaque sont déjà rentrés à Ithaque, sans qu'il leur ait recommandé le silence sur son retour ; ils en ont répandu la nouvelle, et Eumée la trouvera parfaitement connue. Comment donc Télé-
i. Eumée raconte, à partir du vers 420, des choses qu'il n'a pu savoir; nous avons déjà noté ce genre d'invraisemblance dans les livres X et XII. Ce procédé narratif, une fois admis, ne pouvait en efifet manquer d'être imité en raison même de la facilite qu'il donnait au narrateur.
maque peut-il lui recommander de ne parler de son retour à personne qu'à sa mère, de peur que ses ennemis n'en soient instruits ? Deux scènes qui se contredisent si manifestement ne sauraient être attribuées au même poète. Dès qu'Eumée est parti, Ulysse se fait reconnaître de son fils, moment plein d'émotion, auquel le poète a su donner une beauté à la fois noble et touchante. Puis le père et le fils se concertent sur ce qu'ils ont à faire. Dans cette délibération, figure une sorte de catalogue des prétendants (v. 245 et suiv.), dénombrement fort suspect, qui excitait déjà la surprise des critiques anciens; une véritable armée passe devant nos yeux; on sent là ce goût d'exagération que nous avons déjà signalé dans les parties récentes de VIliade, Quant aux instructions d'Ulysse à son fils(v. 281-298), Aristarque les rejetait, comme empruntées au début du livre XIX, où nous les retrouvons en effet textuellement. On a démontré de nos jours que le passage du seizième livre était au contraire le modèle dont celui du dix-neuvième est l'imitation*.
A côté de cette belle scène, tout le reste du seizième livre accuse une infériorité de conception notable en même temps que ce manque de netteté dans l'ordonnance qui trahit les raccords. Tout le monde s'y agite, sans qu'il en résulte rien de vraiment utile ni rien qui intéresse le lecteur. Les compagnons de Tclémaque arrivent à Ithaque. Les prétendants, qui l'apprennent, sortent du palais, fort inquiets. On se rappelle qu'à la fin du quatrième livre, c'est-à-dire un mois auparavant, ils avaient envoyé quelques-uns des leurs sur un vaisseau pour attendre le fils d'Ulysse à son retour de Pylos. L'em-