‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 146 sur 261 · Je ne puis m*empêchcr de soupçonner quant à moi que les · texte numérisé non relu

Je ne puis m*empêchcr de soupçonner quant à moi que les

Le groupe des quatre chants qui suivent nous montre Ulysse dans son palais, où il reste inconnu, déguisé en mendiant, où il est outragé et maltraité par les prétendants, tandis qu'il emploie toute sa force d'âme à dissimuler en épiant l'occasion de la vengeance. La situation est si émouvante par elle-même, elle mettait si bien en relief quelques-uns des traits du caractère hellénique, et par conséquent elle devait intéresser si vivement les auditeurs de VOdyssée, qu'on ne peut s'étonner de voir les scènes primitives grossies d'additions assez nombreuses, quelquefois difficiles à démêler.

Le dix-septième livre est proprement le récit de la Rentrée d'Ulysse dans son palais. Mais il débute par une de ces scènes accessoires, qui attestent comment le dernier ordonnateur de VOdyssée a dû procéder pour ne laisser aucun personnage en arrière dans le développement général de l'action. Télémaque a pris les devants. Il arrive le premier au palais où sa mère Taccueille avec une tendresse pleine de

correctious fiâtes aux chants primitifs ont été plus profondes qu'on ne le suppose, dans cette partie du moins. 11 y a des passages du livre XVII, où la conduite de Télémaque eu face des outrages faits à sou père ne s'explique pas suffisamment par la convention conclue entre eux. On se demande en les lisant si primitivement la reconnaissance n'était pas postérieure à ces scènes. Peut-être avait-elle lieu plus tard dans le palais, et il y a bien quelques indices de cela dans le récit actuel du livre XVI (v. 165, le mot (x^Y*P^v; V. 202, £v8ov lovta). Quand on inséra la Télémachie dans VOdysséCy on dut tout naturellement changer cet ordre, aGu de ménager un retour intéressant à Télémaque, et la nouvelle reconnaissance fut composée avec tout ce qu'on put garder de l'ancienne.

joie^ Le récit qu'il lui fait de ses voyages est en grande partie un assemblage de vers empruntés au livre IV, c'est-à-dire à la dernière partie de la Télémachie ; et il faut avouer que ces emprunts dénotent une composition plus expéditive qu'adroite ou réfléchie, car Télémaque y répète mot pour mot des afiirmations de Ménélas dont le mouvement même semble singulier dans la bouche d'un narrateur parlant d'après ses souvenirs*. — Après ce début emprunté, commence le récit original. Nous y retrouvons toutes les hautes qualités qui font le prix des livres XIII et XIV. Tout y est juste et dramatique, d'une invention simple et frappante. Ulysse etEumée cheminent ensemble vers la ville, et arrivent à la source voisine où est l'autel des nymphes. Ils y rencontrent le chevrier Mélantheus, serviteur insolent et pervers, qui insulte et frappe le mendiant. Puis l'arrivée au palais, avec la peinture si délicate des sentiments d'Ulysse, l'épisode admirable du chien Argos reconnaissant son maître et mourant à ses pieds, et enfin la scène tout homérique qui nous représente Ulysse d'abord assis sur le seuil de la

1. Les paroles par lesquelles Pénélope accueille Télémaque sonl précisément les mêmes que celles par lesquelles Eumée Taccueillail un peu auparavant. Il est assez singulier que le langage de la tendresse maternelle soit identique à celui du dcvoûinent domestique. Cette répétition inopportune atteste le genre de négligence qui est si fréquent et si aisément explicable dans les raccords de V Odyssée.

2. Voyez en particulier vers 132 et suiv. — Il s'exprime même parfois de façon que Pénélope ne devrait pas pouvoir le comprendre. L'expression y^pcuv oXio; du vers 141, qui désigne Protée, est parfaitement claire dans le passage identique du livre lY, lorsque ce personnage mythologique vient d'étro nommé et décrit, mais ici elle est absolument inintelligible pour Pénélope, qui ne sait pas que Ménélas a consulté Protée.

grande salle, ensuite allant mendier de table en table, insulté et frappé par Antinoos, qu'il maudit. Tout cela est plein de vie, et le mouvement des sentiments y est aussi profond que naturel. Plus on dégage ces grandes parties du poème, plus elles apparaissent dans leur beauté.

A la fin de ce dix-septième livre, Pénélope, prévenue de l'arrivée du mendiant, le fait inviter par l'intermédiaire d'Eumée à venir la trouver pour lui dire ce qu'il sait. Ulysse lui fait répondre qu'il s'entretiendra avec elle après le départ des prétendants. Le sujet futur du XIX* livre, c'est-à-dire précisément cet entretien de Pénélope avec Ulysse déguisé, est donc visé ici expressément par-dessus le dix-huitième, et il en résulte que le dix-septième et le dix-neuvième livre forment ensemble un groupe. Au contraire, si l'on compare ce même dix-septième livre au quatorzième, on s'aperçoit qu'il y a entre eux à la fois accord et divergence. La façon dont Eumée annonce et fait connaître le mendiant à Pénélope se rapporte bien à ce qu'il on a appris lui-même dans leurs entretiens du quatorzième livre. Mais quand Ulysse, interrogé par les prétendants, leur raconte ses prétendues aventures (v. 4l9-i44), la narration qu'il leur fait diffère notablement de celle qu'il a faite précédemment à Eumée (XIV, v. 199 et suiv.); or celui-ci est présent à ce second récit, et par conséquent Ulysse, par celle contradiction, se compromet ici sans aucune nécessité aux yeux d'un homme qu'il doit ménager. Ne peut-on pas conclure de là que le dix-septième livre n'était pas destiné à faire suite au quatorzième? 11 appartenait primitivement à un groupe diflerenl, qui sans doute supposait la connaissance des faits racontés dans les chanls précédents, mais qui s'y rapportait sans aucun scrupule d'exactitude rigoureuse.

Une série d'épisodes, dont aucun n'est indispensable à l'action générale, voilà le dix-huitième livre. Le premier, de beaucoup supérieur aux autres, nous représente le mendiant Iros et sa lutte avec Ulysse (v. 1-157), invention ingénieuse et dramatique, qui fait ressortir la force du héros sans la révéler complètement. Quelle qu'en soit l'origine, il est difficile de croire qu'il ait été composé avant les grandes scènes qui suivent dans le poème actuel. C'est un de ces récits secondaires qui ont dû se grouper naturellement autour des principales situations indiquées par les chants primitifs*. — Le second épisode est celui de la visite de Pénélope aux prétendants (v. 158-303). Nous retrouvons là un motif poétique qui figure à plusieurs reprises dans VOdyssée et dont l'original semble être au livre XIX. Toutefois la démarche de Pénélope a cette fois un but diff'érent. Elle vient pour se faire donner des présents par les prétendants en les trompant sur ses intentions, et elle y réussit; Ulysse qui la voit faire est charmé de son adresse. Bien que celle scène assurément ne doive pas être jugée avec nos idées modernes, il faut avouer qu'elle semble peu conforme au caractère réservé que le poète primitif avait attribué à Pénélope. Un plus grave inconvénient, au point de vue dramatique, c'est qu'elle met les deux époux en présence l'un de Taulrc avant le moment opportun. Le poète du dix-septième livre avait diff'éré leur entrevue afin d'en faire l'objet d'un récit spécial; dans sa pensée la beauté de la situation devait consister

1. On peut en trouver uue preuve de détail dans Tallusion du vers 156 qui parait viser le vers 284 du livre XXII, avec une différence de noms ('AU91VOU.0; pour 'A(i9t|x£00)v), due sans doute soit à un souvenir inexact, soit à une faute de texte.

surtout en ce qu'Ulysse, après vingt ans d'absence, se retrouverait tout à coup en présence de sa femme, sans qu'il lui fut permis de trahir son émotion; or ici, à propos d'une circonstance insignifiante, voici que le héros revoit Pénélope : l'effet de la scène principale en est affaibli d'avance comme à plaisir. Et, chose remarquable, l'auteur oublie même de nous signaler ce fait, dont l'importance morale est pourtant si grande dans le développement de l'action. Comment douter dès lors que l'épisode en question n'ait été ajouté aux récits primitifs, lorsqu'on cherchait à les grossir par des inventions accessoires? Remarquons seulement qu'il est postérieur à celui d'Iros, auquel il se réfère par une allusion directe (v. 233 et suiv.). — La scène qui suit (v. 304-345) n'est pas moins inutile à l'action générale. Les servantes viennent pour éclairer la salle pendant les danses des prétendants. Ulysse veut les congédier; mais insulté par Tune d'elles, Mélantho, il ne peut les renvoyer qu'en les menaçant. L'insolente Mélantho est visiblement une copie du grossier et brutal Mclanlhcus du XVIP livre; la ressemblance même des noms accentue celle des senlimonts et des actions. On ne comprendrait guère que le poète primitif se fût ainsi imité lui-même et presque répété sans molif. C'est donc là encore un épisode ajoulé, postérieur lui aussi à celui d'Iros comme le prouvent les vers 333 et suivants. Le récit de l'insulte faite h Ulysse par Eurymaquc clol celle série de scènes à peine liées entre elles. îVous avons là sous les yeux une variante de l'épisode d'Anlinoos au XVI1° livre, mais la copie resle fort inférieure au modèle. En somme tout ce dix-huitième livre paraît étranger au groupe des chants primitifs, et l'impression qu'il donne est celle d'une sorte d'inlermèdc, formé d'une

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