‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 210 sur 261 · APOLOGUES ET PROVERBES · texte numérisé non relu

APOLOGUES ET PROVERBES

La finesse spirituelle de l'esprit grec se prêtait particulièrement à ce genre de création. Quant à l'apologue, quelle qu'en soit l'origine, rien ne convenait mieux à un peuple inventif et conteur que cette forme ingénieuse qui plaît en même temps à la raison et à l'imagination. Satire et drame à la fois, où l'esprit et la fantaisie trouvaient également leur compte ; on démontrait une vérité morale, et on imaginait une historiette ; l'allusion vivement saisie doublait l'agrément du récit. Les Grecs attendirentils jusqu'à la fin du vi* siècle, temps où une tradition plus que suspecte fait vivre le fabuleux Esope, pour user familièrement de l'apologue? Rien de moins probable. L'apologue est une des formes naturelles de l'improvisation malicieuse ; Archiloque l'employait ainsi ; bien d'autres ont du le faire avant lui. Hésiode lui-même très certainement n'a pas été inventeur à cet égard. Lorsqu'il racontait la fable de l'épervier et du rossignol, soyons persuadés qu'il ne faisait que suivre une mode déjà établie. Un peu plus tard, le goût des énigmes se répandra en Grèce: nous n'en trouvons guère de traces bien nettes dans la poésie hésiodique ; mais l'apologue est précisément une sorte d'énigme en action.

Hésiode est vraiment ingrat quand il signale comme des lieux dangereux ces leschés où l'on se réunissait pour converser. Il leur a dû beaucoup. En hiver, c'est lui qui nous l'apprend, la tentation était grande pour le villageois béotien, quand il passait près de la forge où quelques amis causaient autour du feu, ou près de la Icsché abritée du vent et bien exposée au soleil. On s'entretenait donc là une bonne partie du jour; et de quoi, sinon des misères présentes, des mécomptes de la veille et des espéï*ances du lendemain? C'était là aussi sans doute que l'expé-

iT* CHAPTTEE ï. — LA FOÊ^E HÉSIODIQUE

rience a^^riole trourait ses docteurs. On t formulait en préceptes rustiques ce que la pratique quotidienne avait ens^izné. Ces sortes de proverbes spéciaux, relatifs aux changements du temps, à la culture^ à toutes les choses de la vie des champs, sont de tous les pars. Comment auraient-ils manqué en Béotie plutôt qu'ailleurs? Un poète. e3q>ert lui-même en cette matière, n'avait qu'à les recueillir, a les coordonner, à y mettre son empreinte personnelle^ pour en constituer un genre nouveau de poésie plein de saveur.

N'insistons pas : nous voulions faire sentir combien la poésie d'Hésiode est loin d'être réellement ce qu'elle nous parait aujourd'hui, quelque chose d'isolé, sans racines dans le passé. C'est elle-même qui nous a rendu témoignage. Lorsqu'on Tétudie attentivement, on s'aperçoit qu'elle tient à tout ce qui existait alors et qu'elle n'en est qu'une heureuse adaptation. Elle procède des hymnes religieux , des poésies chresmologiques, des oracles, des improvisations de société, des entretiens populaires. Mais ce qu'elle a d'admirable, c'est qu'elle a su fondre ces éléments divers, de manière à en constituer des (jfnivres qui ont leur unité propre et leur physionomie distincte. Cette adaptation ou cette combinaison créatrice fut conçue et exécutée par un homme dont le caractère personnel est resté fortement empreint sur son œuvre.

Les récits relatifs à la vie d'Hésiode que l'antiquité nous a légués, ne contiennent guère, outre des légendes sans autorité, que des faits empruntés aux

poèmes hésiodiques eux-mêmes. C'est donc à cette source que nous devons remonter, nous aussi, pour trouver l'homme dans le poète*.

L'auteur des Travaux (v. 639) désigne la petite bourgade béotienne d'Ascra, au pied de l'Hélicon, comme le lieu où son père vint s'établir. Il ne dit pas qu'il y soit né lui-même ; mais la tradition à peu près unanime supplée sur ce pointa son silence*. Pour qu'aucune ville de Béotie, pas même Orchomène, n'ait disputé cet honneur à l'obscure bourgade de l'Hélicon, détruite fort anciennement par les gens de Thcspies, il faut bien que ses titres aient paru incontestables'. D'après le même passage des Travaux (v. 632 et suiv.), le père du poète, primitivement habitant de Kymé, dans l'Eolide d'Asie, aurait été réduit par la pauvreté à quitter sa ville natale, et serait venu s'établir en Béotie. Hésiode, béotien de naissance, serait ainsi originaire du lieu qui fut

1. Nous ayons trois documents biographiques principaux sur Hésiode : 1<> le récit anonyme que nous avons déjà cité souvent sur le Concours d* Homère et d* Hésiode; 2® une Vie d'Hésiode y attribuée par erreur à Proclus, mais qui semble être l'œuvre de Tzctzès (F. Ranke, de Hesiodi Operihus et Diebus commentatio, p. 4) ; S*' la courte notice du lexique de Suidas, au mot *Haio§o;. Ces notices se trouvent dans le recueil des Vitarum scriptores de Westermann et dans les principales éditions d'Hésiode. Voyez sur la vie d'Hésiode les Prolégomènes de Gôttling dans son édition des œuvres d'Hésiode.

2. Pausan., IX, 38, 4, inscription du tombeau d'Hésiode à Orchomène. AnthoL pal.y VII, 52. Nicaudre, Theriaca^ II. Moschos, III, 88. Virgile, Eglogues, VII, 70; GéorgiqucSy II, 170 etc.

3. Suidas seul rapporte qu'Hésiode était de Kymé et qu'il fut amené tout enfant à Âscra par son père. Si cette tradition avait, eu quelque autorité, elle aurait trouve d'autres appuis. — On a vainement tenté d'interpréter le nom du poète comme une désignation générale équivalente à poète ou chanteur ('H^ioSo; de U'vai-cuSrlv). L'étymologie nous parait se refuser à cette interprétation.

m CHAPITRE X. — LA POÉSIE HÉSIODIQUB

le berceau de la poésie homérique. Il n'y a ancuDa raison positive à alléguer pour mettre en doute l'authenticité de ce passage des Travaux; la seule chose qui le rende suspect au fond, c'est que si ces faits sont réels, la réalité a ici le tort de trop ressembler à une combinaison ingénieuse. Ce n'est peut-être pas après tout une raison sufBsante pour rcîuser d'y croire *.

Une seule circonstance de la vie d'Hésiode nous est connue, ses débats avec son frère Perses au sujet de l'héritage paternel. La situation respective des deux frères forme la donnée fondamentale du poème des Travatix. Est-ce une fiction ou un fait réel! Lorsque les poètes de ce temps avaient besoin d'une donnée fictive, c'était à la mythologie qu'ils l'em« pruntaient. L'auteur des Préceptes de Chiron, qui fui peut-être Hésiode lui-même, mettait ses conseils dans la bouche du centaure Chiron s'adressant au jeune Achille, son élève; il leur donnait ainsi plue d'autorité. Mais, dans les Travaux^ les deux frèree n'ont rien de mythologique : ce sont deux personnages bien réels, d'humble origine et de modeste condition. D'ailleurs, s'il s'agissait d'une fiction des tinôe à servir de simple prétexte à une série de con seils et d'enseignements, cette fiction ne serait-elle pas nécessairement exposée au début sous forme d'introduction narrative? Elle ne se révèle que pai allusions successives et quelquefois obscures: indice certain d'un fait réel qu'on n'arrange pas pour les

1. Quaot au nom de Dios, aUribuc au pcre d'Hcsiodc, il est i ppu pr(*s évident qu'il doit son origine à un simple malentendu Atov Y^vo; (Travaux, 299) est une expression qui doit ctreentendw comme le êltoç O^opCo; de Y Odyssée. On a eu tort de faire de $To Tadjectif d'un nom propre A:o;, ou de corriger Slov eu A^ou.

besoins de la composition. Voici ce fait : la succession du père a été partagée entre ses deux fils. Perses, envieux et dissipateur, ne s'est pas trouvé satisfait de ce qui lui était attribué. Pour augmenter sa part, il a plaidé contre son frère, et des juges gagnés par ses présents l'ont en effet favorisé aux dépens d'Hésiode. Ce bien mal acquis ne lui a pas profité : ennemi du travail, il a laissé dépérir sa propriété; et réduit à la misère, tantôt il vient implorer son frère, tantôt il songe à plaider de nouveau contre lui.

D'après cela, on peut se représenter Hésiode, pendant une partie de sa vie au moins, comme établi dans son pays natal auprès de l'Hélicon, et là travaillant énergiquement à faire valoir son petit domaine, que son frère lui dispute. Voilà certes un poète bien différent des aèdes ioniens. Ceux-ci sont des chanteurs de profession, qui gagnent leur vie en exerçant leur art; hôtes salariés, ils vont de maison en maison, fréquentant surtout les riches et les grands. Le poète béotien ne fait pas de la poésie son gagne-pain; c'est pour lui une noble distraction ou un moyen d'exprimer avec autorité des vérités utiles; aussi ne flatte-t-il personne; son œuvre est un enseignement et quelquefois une satire, jamais une glorification. Il a déjà ce franc parler, cette liberté hautaine et mordante, qui dénote l'homme indépendant, les mômes qualités au fond qu'Archiloque poussera bientôt jusqu'à Texcès. Lorsque Lucien raillait Hésiode, il avait tort de méconnaître ce qu'il devait, lui moqueur et satirique, à l'un des pères de la franchise et de la libre parole.

C'est par cette franchise innée qu'il faut expliquer la vocation poétique de Fauteur des Travaux. Mais une raison si simple ne pouvait suffire aux

^% cmjkrtm r. — la toésœ hësmjhqiz

flttîfe ^aaditemn du ^oète. Aussi le pbs liéfitMrr 4e cos fg^tneT l'anteor de la 7ft0ifaBi% »4-3 r«préMttté eette Tocatk» «Tue auBièrc toal iiial» 4m% uft morceau justement célèbre TlUffamr, t. 22 e( SUIT. : ce sout les Jf uses hélicouieuses, dit-iL ^pk ^utrtdfÂm enseignèrent â Hésiode ses beaux chats, tandis qu'il faisait paître ses tronpeauxau pied de rSélicon dirin. Cette fiction gracieuse d'un «iisciple ne se rapporte â aucun sourenir préiris qu*on puiiraf essayer de retrourer sous le récit légendaire. Il n'est pas même question de troupeaux dans les TmmÊX^ et s^il faut faire des conjectures. Fauteur de ce poème était plutôt un laboureur qu^un berger.

Vn événement assez notable de la vie du poète béotien serait acquis k Thistoire, si Ton pouvait tenir pour authentique un passage intéressant des Travaux (v. 650 et suiv.) : Fauteur y rapporte qu*il a navigué une fois seulement dans sa vie, pour aller d^Aulis & Chalcis en Eubée, que là il prit part à un concours poétique pendant les funérailles d'Amphidamas et fut vainqueur de ses rivaux ; victoire récoinpenftéc par un trépied, quUl consacra aux Muses de l'II/dîron. A ce passage des Travaux quelquesuns ajoutaient un vers d'après lequel Homère aurait él/î en cette circonstance le rival malheureux d'Hésiode*, et cette légende forme le sujet môme de l'écrit déjà cité sur le concours des deux poètes; mais Fauteur anonyme ne se contente pas de mentionner le fameux trépied que vit aussi Pausanias, il donne en outre une prétendue inscription, qui, d'après lui, y aurait figuré', bien que Pausanias, si

2. 'll-j/oîo; Mojaat; 'EXixwvia: lovo' avc'OTjxsv, — Ojjlvw vixï[aa; h XaXx'îi Oaov "OixTjpov.

exact, n'en dise rien*. Tout cela, il faut l'avouer, ressemble fort à une fable arrangée peu à peu ; et de là le soupçon d'interpolation élevé contre ce passage des Travaux, Plutarque, dans son Commentaire ^ le rejetait absolument'; et presque tous les critiques modernes se sont ralliés à son opinion : il est en effet non seulement inutile, mais mal amené et mal rattaché au reste. Seulement, en écartant la fable relative à Homère, et en reconnaissant dans les vers en question l'œuvre d'un interpolateur, ne reste-t-il pas au moins une tradition ancienne, dont celui-ci s'est fait l'interprète, et qui n'a rien en elle-même d'inacceptable? Si elle est vraie, ce serait à Chalcis, dans un concours poétique, que le génie d'Hésiode aurait reçu sa plus brillante consécration.

La mort d'Hésiode a été racontée d'une manière à demi fabuleuse par plusieurs auteurs anciens*. La narration la mieux faite est celle que l'on trouve dans le Banquet des sept sages attribué à Plutarque. La voici : à défaut de vérité assurée, elle a une certaine grâce qui la recommande au lecteur:

« Un certain Mélésias, avec qui Hésiode partageait le vivre et le couvert chez un hôte commun en Locride, ayant eu des relations secrètes avec la fille de cet hôte, fut découvert. On soupçonna Hésiode d'avoir eu connaissance de la chose dès le début et de l'avoir cachée; bien qu'innocent, il fut victime de la colère et de la calomnie. Les frères de la jeune fille l'attendirent et le tuèrent auprès du Néméon en Locride, et avec lui son serviteur, qui s'appelait Troïlos. Puis leurs corps furent jetés dans la mer. Celui de Troïlos, poussé par les flots jusqu'à l'embouchure du Daphnos, s'arrêta sur un rocher

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