MarckschcfTel, ous'. cilé^ p. 90 et suiv
2. La question de Tuiiité primitive de la Théogonie doit cire
Il faut ajouter que chacune des parties, prise en elle-même, est trop peu de chose pour constituer une œuvre indépendante. Elles n'ont de valeur et de force, qu'à la condition d'être assemblées, comme elles le sont dans le poème actuel. Quelques-unes des lignées énumérées seraient même absolument insignifiantes, séparées de celles qu'elles complètent: celle de Grios a trois vers, celle de Kœos en a sept ; mais l'une et l'autre sont indispensables dans l'ensemble des généalogies des Titans, qui remplissent presque tout le poème. Enfin le parallélisme môme de toutes ces lignées serait inexplicable, si l'on n'admettait qu'une intelligence organisatrice a tout distribué : il y aurait des rencontres, des contradictions, des confusions; certains noms appartiendraient à la fois à plusieurs généalogies distinctes; d'autres, qui sont indispensables, ne se trouveraient nulle part. Le monde divin, dans la Théogonie ^ offre l'aspect d'une belle et nombreuse armée, rangée comme pour une revue; chaque groupe y est à sa place et ne comprend que ceux qu'il doit comprendre; comment admettre que des bandes, venues successivement de côté et d'autre, eussent pu réaliser sponlancment une si exacte ordonnance?
Mais il faut aller plus au fond des choses. On pourrait, tout en reconnaissant dans la Théogonie l'œuvre d'un organisateur, supposer qu'il s'est con-
étudiée principalement avec la dissertation de Schœmann, De compoêitione Theogoniae^ Opusc, t. II, p. 479-509, et celle de Kœclily, De diversis hesiodeae Theogoniae partibus, Zurich, 1860, bien que DOU8 n'acceptions d*aillcurs les conclusions ni de Tun ni de l'autre. Sur les interpolations, consulter Scliœmaun, Dv interpolationibus Theogoniae, Opusc, t. II, p. 425-464; sur quelques parties perdues, GceUling, Praefat., p. xxxix.
tenté de découper dans des poésies plus anciennes, hymnes ou récits, les morceaux qui convenaient à son dessein, et que tout son travail n'a consisté qu'à les coudre ensemble. L'analyse du poème se prôte-t-elle à cette hypothèse ? Nous n'hésitons pas à dire que non.
Le caractère synthétique et panhellénique de la Théogonie^ tel que nous l'avons signalé tout d'abord, s'y oppose manifestement; et ce caractère, qu'on veuille bien le remarquer, n'éclate pas moins dans les détails que dans Tcnsemble. Prenons par exemple un des morceaux qui sembleraient les plus aisés à détacher du reste, la généalogie de Pontos (233-330). Nous avons, en une centaine de vers, le groupe à peu près complet des divinités ou des personnifications mythologiques qui ont rapport à la mer. Ne pourrait-on pas admettre que c'est là un développement complet en lui-môme et indépendant à l'origine, que Torganisaleur de la Théogonie s'est contenté d'annexer tel quel à d'autres développements du même genre? Qu'on y réfléchisse. A coup sur, on se représente aisément des légendes locales traitées ainsi isolciucnl. Si nous trouvions par exemple en un groupe un certain nombre de légendes divines d'origine béotienne ou locrienne, ailleurs des légendes thcssalienncs, ailleurs encore des légendes Cretoises, il serait bien naturel alors de supposer qu'en effet cliacun de ces groupes aurait existé comme poésie religieuse indépendante, avant d'être incoi'poré à la masse commune. Mais en est-il ainsi? Nullement : le groupe que nous étudions renferme des divinités de toute provenance. Ce qui en fait l'unité, c'est que ces divinités appartiennent toutes à une même gi-ande section de l'univers: c'est un des compartiments du Panthéon hellénique, et la
Grèce tout entière a contribué à le peupler. Il y a donc synthèse dans cette petite partie de la Théogonie aussi bien que dans l'ensemble. Cela étant, voici ce que suppose la théorie que nous discutons. Elle nous demande de croire qu'à un certain moment, il y a eu en Grèce nombre de poètes qui ont été frappés simultanément de l'utilité d'une synthèse théogonique ; et alors, sans s'ôtre concertos, ils se sont si bien entendus et compris, que l'un a groupé d'après ce principe les dieux de la mer, un autre ceux du ciel, un autre encore les vents, et ainsi de suite; dans ces conditions, la Théogonie complète a pu être facile à faire : toutes les parties de la charpente étaient taillées, il a sufli de les ajuster. On pensera sans doute avec nous qu'il suffît aussi d'ajuster toutes les parties d'une hypothèse de ce genre pour qu'elle s'écroule aussitôt.
Donc nulle hésitation possible sur ce point essentiel. Il y a eu un poète, quel qu'il soit d'ailleurs, qui a conçu la Théogonie en entier, comme un développement continu, et qui a réalisé cette conception dans le poème que nous possédons. Il a rassemblé un jour devant son imagination toutes les légendes divines, toutes les traditions qui lui étaient connues; il les a comparées, jugées ; il a fait son choix parmi elles, et de cette matière confuse il a tiré une œuvre systématique dont toutes les parties sont liées entre elles. Il est évident qu'un tel travail n'aurait pas été possible, s'il n'eut été préparé à la fois par un mouvement des esprits et par un certain nombre d'essais partiels. Mais ni ces essais ne nous sont connus, ni ce mouvement n'est attesté pour nous par des faits que l'on puisse citer. Nous voyons un sérieux effort et un remarquable résultat; comment l'un et l'autre se sont-ils produits ? Nous l'ignorons.
Il faut reconnaître la grandeur de l'œuvre et renoncer à en découvrir les antécédents immédiats.
Du moins nous ne devons pas rendre le problème plus obscur encore, en prêtant à l'auteur de la Théogonie des idées philosophiques qui ne sont pas réellement empreintes dans sa composition. Il y a ici une mesure délicate à garder; car il est également inexact de dire qu'il est tout à fait philosophe et qu'il ne l'est en aucune façon*.
A coup sûr, son idée fondamentale, celle d'unifier et de simplifier la mythologie, a en elle-même quelque chose de philosophique ; tendre vers l'unité, c'est toujours tendre vers la science. En outre, il est incontestable qu'on entrevoit derrière cet immense déroulement de généalogies une idée plus ou moins claire de l'organisation progressive du monde. A l'origine, il n'y a pour le poète que deux choses, la matière et le vide, une substance et une condition d'existence. Il y ajoute un principe d'union, Eros. Il est vrai qu'il semble ensuite l'oublier; mais le seul fait de l'avoir nommé ainsi au début est de la plus haute importance : Eros, antérieur à toutes les générations divines, les domine toutes ; il est la personnification mythique d'une des grandes lois de la vie. Admettons, si Ton veut, que cette idée n'appartienne pas au poète, qu'il Tait re( ue toute faite et qu'il ne l'ail peut-clrc comprise qu'à demi; il n'en reste pas moins que nous trouvons là une trace incontestable d'une philosophie naissante, dont il a subi Tinfluence à quelque degré. Une clarté se montre à nous et
1. Sur la leudance pliilosopliique de la Théogonie^ des opinions fort diverses ont été exprimées. Voir notamment Schœmann. Opiisc. II, p. 464 et suiv., Flach, System der hesiodischen Kosmogonie^ p. 8, J. Girard, ouv. citcj p. 53 et suiv.
disparaît. On se demande s'il n'en sait pas plus qu'il ne veut en dire, ou au contraire s'il ne répète pas des choses qui lui échappent en partie. Et il en est ainsi depuis le commencement de son exposé jusqu'à la fin. Sa poésie est un voile derrière lequel on devine une sagesse déjà brillante ; mais le voile est épais et richement brodé, et l'on ne sait si la voix qui nous décrit les représentations dont il est orné vient du côté de la lumière ou du côté de l'ombre. La mutilation d'Ouranos, la défaite des Titans, la victoire définitive de Zeus après l'écrasement de Typhoeus, tous ces grands événements qui se succèdent semblent bien symboliser les phases principales d'une évolution qui va de la violence à la paix, du désordre à l'harmonie, des ténèbres à la lumière. Et pourtant, lorsqu'on veut faire de cette évolution même une des idées directrices du développement, il nous semble que Ton va trop loin. Si le poète en avait clairement conscience, dans quelle intention la cacherait-il ? Quand de telles pensées s'établissent dans un esprit, elles y exercent l'empire. Si elles se dissimulent dans la Théogonie^ n'est-ce pas parce qu'elles étaient obscures pour l'intelligence qui l'a conçue ? Ne disons donc pas que l'unité du poème est dans le développement d'un système fondé sur l'idée de progrès; non, elle est simplement dans la succession des généalogies ; mais ces généalogies révèlent une philosophie latente, dont le poème a profité.
Nous croyons môme qu'il faut y chercher la raison de sa naissance. Rien de plus inexact que de se représenter la Théogonie comme une œuvre liturgique destinée à fournir des hymnes aux cérémonies religieuses *. Le poème n'a rien de religieux à propre-
1. C*ett l'opiniou exprimée par Gœttliug, dans les Prolégomènes
ment parler. Il vise manifestement à l'instruction, et non à l'édification. C'est le besoin de savoir qui l'a suscité et c'est à ce besoin qu'il s'est proposé de répondre. Avant d'être lu, il a du être récité comme un chant épique, devant le même public et par les mêmes interprètes. De là les accroissements et les remaniements dont nous avons pu donner une idée en l'analysant. Plus il conquit d'autorité, plus la tentation fut forte pour ceux qui le récitaient d'y insérer soit des fragments d'autres poésies, soit des compléments de leur propre invention. Et il dut en être ainsi jusqu'au jour où il y eut un texte définitivement arrêté, c'est-à-dire jusqu'au temps de Pisistrate*.
Toutes ces observations déterminent d'une manière approximative la date de la Théogonie, Nous avons dit déjà qu'elle n'était pas d'Hésiode et qu'elle était postérieure à ce poète. D'après le témoignage formel de Pausanias (IX, 31), les Béotiens de l'Hélicon ne reconnaissaient comme œuvre authentique d'Hésiode que les Travaux. Si l'on songe à la tendance qu'avaient toutes les cités grecques à revendiquer la gloire d'avoir vu naître les grandes compositions poétiques, on ne peut nier que ce désaveu n'ait en réalité, quoi qu'on en ait pu dire, une certaine gravité. Le premier début de la Théogonie^ tel que nous avons essayé de le rétablir plus haut, est encore plus décisif. Celui qui l'a composé se donne pour l'auteur du poème, et il se distingue d'Hésiode : il faut réellement faire violence au texte pour en tirer un autre sens. Sa
de son édition d'Hésiode (scct. V). Elle a trouvé en général peu de créance.
1. Il est fait allusion au travail ordonné par Pisistrate à propos des poèmes d'Hésiode dans Plutarque, Vie de Thésée, 20.
façon de parler laisse même entendre que la gloire d^Hésiode est déjà pour lui dans un lointain plus ou moins profond, et qu'il se propose de la rajeunir. Rien d'ailleurs n'est plus conforme à la vraisemblance. L'effort d'abstraction est plus grand dans la Théogonie que dans les Travaux; on sent qu'on y est plus près des premières tentatives de la science. Et toutefois, il est impossible d'attribuer à la Théogonie une date trop récente. Ceux qui considèrent ce poème comme l'œuvre d'un simple arrangeur sont seuls en droit d'admettre aussi qu'il a pris naissance tardivement. En réfutant la première opinion, nous avons implicitement rejeté la seconde. Il y a une naïveté de croyance et de conception dans ces généalogies divines, qui ne permet pas de supposer que ce remarquable essai de synthèse ait pu se produire beaucoup après le huitième siècle. Le travail de Pisistrate a dû consister uniquement en une revision du texte, beaucoup moins importante sans doute que celle des poèmes homériques. Il ne peut être question, dans aucun des deux cas, ni de création ni môme d'organisation nouvelle.
Il résulte de ce qui précède que la Théogonie a une beauté de structure qu'elle doit à l'idée profonde d'où elle est sortie. C'est un genre de beauté sévère que les Grecs semblent avoir senti, mais qui échappait déjà aux Latins, et que les modernes ont encore plus de peine à goûter. « La plus grande partie de la poésie d'Hésiode, dit Quintilien, ne con-
siste qu'en énumérations de noms*. » Evidemment celui qui parlait ainsi n^y trouvait pas grand charme, et nous croyons que de nos jours bien peu de lecteurs seraient d^un autre sentiment.
Mais il faut se dire que ces noms, insignifiants pour nous et par suite monotones, étaient pleins de vie pour le poète et ses auditeurs. Chacun d'eux leur rappelait mille souvenirs, éveillait dans leur âme mille sentiments confus, et y faisait surgir en foule des images de toute sorte. Ils étaient charmés d'ailleurs de les voir ainsi groupés; cet ordre simple et harmonieux, qui distribuait les dieux en familles, donnait satisfaction à un besoin des esprits. On était heureux de sentir que désormais on les connaissait mieux, que l'immense domaine de la mythologie était maintenant facile à parcourir, et qu'on pouvait s'y retrouver sans aucune peine. Dans une religion qui n'avait point de livre sacré, ce poème rendait aux croyants quelques-uns des services qu'ils auraient pu attendre d'un texte révélé. Il les renseignait avec clarté et précision sur beaucoup de choses qui occupaient leur imagination. Et, indépcndainmcnl de Tordre général, l'heureux agencement des noms dans chaque vers, la symétrie ingénieuse des groupes, la fine variété des consonances dans les énumérations, le choix et la splendeur des épithètes, tous ces menus artifices, auxquels nous faisons à peine attention, aidaient leur mémoire et donnaient du prix aux plus petites choses.
Si étrangers que nous soyons naturellement à cette façon de sentir, nous pouvons encore nous la représenter, tout au moins par moments. Lorsque le poète énumère par exemple les cinquante filles de
1. Quintil., X, 1, 52 : Magna pars ejus in nominibus est occupata.
Nérée, est-ce une simple liste de noms que ces vers si curieusement construits, où apparaissent successivement, avec leurs dénominations expressives, les gracieuses habitantes de la mer?
« ... Doris et Panopé et la charmante (xalatca, — Hippoihoé, vierge aimable, et Hipponoé aux bras de rose, — et Kymodocë, qui sur la mer assombrie par les nuages — apaise les flots et calme le souffle puissant des vents, — avec sa sœur Kymatolégë, avec Amphitriteaux beaux pieds —
Et Kymo et Eïoné, et Alimédé à la belle couronne, — Glauconomé souriante et Pontoporoia, — Liagoré , Evagoré et Laomëdéïa, — Polynôme, Autonoé et Lyrianassa, — Evarné à la taille gracieuse et au visage ravissant * . . »
Toutes se suivent ainsi, avec leurs noms sonores et transparents, dont toute traduction efface le sens et défraîchit la beauté ; elles se suivent, ou plutôt elles semblent glisser mollement dans le flot limpide de la poésie, comme le poète se les représente glissant aussi, blanches et légères, dans les mille reflets des eaux qu'elles habitent. Il en est de môme en maint passage, avec des variétés d'effets inflnics. Ici le poète évoque de ravissantes visions, ailleurs des formes tristes et terribles :
« Péphrido, dans son vêtement aux longs plis, Enyo sous son voile rouge, — et les Gorgones qui habitent au delà du puissant Océan, — aux confins des régions de la nuit, où chantent harmonieusement les Hespérides ; — elles s'appellent Sthéno et Euryalé et Méduse, vouée à soulTrir * ».
Ajoutons à cela les allusions aux légendes connues, les renseignements nouveaux et curieux, les récits épisodiques ; autant d'éléments d'intérêt, qui nous touchent à peine, mais qui remuaient alors