‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 249 sur 261 · Théogonie · texte numérisé non relu

Théogonie

La confusion même de cette énumération a son charme ; il y a quelque bien au milieu des maux, de belles images au milieu des idées tristes : cela ressemble ainsi à la vie, et provoque davantage la pensée.

Toutes ces observations se rapportent aux généalogies qui forment le fond du poème. Mais à côté des longues énumérations, nous ne devons pas oublier quelques remarquables morceaux épisodiques, où d'autres mérites sont à remarquer, plus accessibles au lecteur moderne.

Ces récits ont bien plus que ceux de l'épopée homérique le caractère populaire. Les aèdes homériques, avec un sentiment merveilleux du grand art, semblent avoir su dès l'origine sacrifier dans une narration les faits secondaires, passer rapidement sur les explications préalables, et cela pour mettre en lumière les scènes décisives avec toutes leurs ressources dramatiques. 11 n'en est pas ainsi dans la Théogonie, Le poète ressemble à ces gens du peuple qui vous racontent les préliminaires d'une chose importante avec plus de détails que la chose elle-même; comme eux, il faut qu'il rapporte ce qu'on a dit de part et d'autre avant d'agir, et, comme eux aussi, il ne sait le rapporter qu'en faisant parler ses personnages. Celte naïveté a son charme chez lui, comme elle l'aura plus tard chez Hérodote. Chez Tun et l'autre, elle est pleine de vie et de clarté. Les narrations, il est vrai, y perdent en dignité; elles prennent l'apparence de simples contes; mais ces contes ont un naturel et une vérité familière qui rapprochent de nous les inventions mythiques les plus étranges et nous les rendent presque croyables.

« De tous les enfants qui naquirent de Ga?a et d'Ouranos, les Titans furent les plus terribles, et leur père les prit en

haine avant leur naissance. Dès que l'un d'eux venait au monde, il le dérobait, et, l'enlevant ii la lumière, il le cachait dans le sein profond de Gfca ; et il se réjouissait de son action cruelle. Elle cependant, l'immense Ga^a, gémissait, lourmontée dans ses entrailles par son fardeau. Et elle imagina une ruse perfide et méchante. Elle produisit un élément nouveau, un métal dur et brillant; elle en fabriqua une grande faucille, et confia son dessein â ses enfants. Pleine de colère, elle leur dit pour les encourager : h Mes cnfant.4, fils d'un père cruel, écoules mes conseils, et nous nous vengerons de ses méfaits; car c'est lui qui le premier a mal ap. » Elle parla ainsi ; et Lous tremblaient ; aucun d'eux n'osait parler ; seul le grand Cronos, à l'esprit avisé, plein de courante, répondit ainsi b, sa mère vénérable : « Ma mère, ce sera moi, je m'y engape, qui accomplirai ce que lu médites ; je n'ai point d'égards h observer envers un père indigne de ce nom : car c'est lui qui le premier a mal agi. » Il parla ainsi ; et l'immense Ga<a se réjouit en son cœur ; elle le plaça en embuscade, et lui mit dans la main la faucille tranchante, et elle prépara tout pour le succès' .»

Le reste, c'est-à-dire la mutilation d'Oiiranoa, est raconté en quelques mots. C'est que le poète cherche la clarté plus que l'inlérôl drainaliquc ; il est historien déjà, bien avant rhistoire, et chroniqueur plus encore qu'historien. Il veut définir exactement le rôle de chacun ; il le fait avec une sorte de bonhomie qui contraste avec la nature des faits racontés, et il n'est personne qui ne sente ce qu'il y a de piquant dans ce contraste même.

Tel nous venons de le voir dans ce récit, tel nous le relrouvons dans celui du combat des dieux et des Titans. Ici encore, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas la partie dramatique du sujet, c'est-à-dire la représentation même de la lutte, qui l'attire principalement. Chez lui, cette description sera courte ; ce qu'il tient à nous expliquer en

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