‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 36 sur 261 · XXXVI PREFACE · texte numérisé non relu

XXXVI PREFACE

prise sans illusion, mais sans défaillance, et, pourquoi ne pas l'avouer? avec un peu de cet enthousiasme qui est nécessaire aux œuvres de longue haleine'.

Avril 1887.

Alfred CROISET

1. Les deux collaborateurs dont les noms sont associés à la première page de cette Histoire se sont partagé la tâche de telle sorte que chacune des grandes divisions de Touvrage fût essentiellement TcBUvre d'un seul d'entre eux, l'autre n'ayant qu'un rôle de révision et de conseil. Nous espérons que, grâce à une longue habitude de penser en commun, l'unité de l'ouvrage ne souffrira pas de cette division du travail. Quoi qu'il en soit, le nom du véritable auteur sera toujours placé en tête de chacune de§ parties du livre.

LA RACE GRECQUE ET SON GÉNIE. — SA LANGUE. GRANDES PÉRIODES DE L'HISTOIRE DE SA LITTÉRATURE

Lorsqu'on veut suivre l'évolution intellectuelle et morale d'un peuple dans l'histoire de sa littérature, il parait indispensable de déterminer d'abord, aussi exactement que possible, d'où il est parti. Qu'était-il avant même d'avoir une littérature ? Quelles qualités primordiales et distincdves portait-il en lui dans ces temps d'ignorance et do naïveté enfantine, où il préparait de loin, d'une manière inconsciente, ses grandes œuvres futures? A quel degré de perfection ces qualités étaient-elles parvenues, lorsqu'il s'avisa d'en tirer profit dans ses premières productions poétiques ?

Ces questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit. Mais, en ce qui concerne la Grèce, les documents nous manquent pour les résoudre d'une manière satisfaisante. Avant qu'il y eût une nation hellénique à proprement parler, les éléments ethniques qui devaient un jour la constituer ont eu séparément leur vie propre, puis ils se sont groupés

ou superposés par une série de combinaisons qui restent encore obscures. Les noms mêmes de ces peuples primitifs nous sont mai connus; et malgré les découvertes quotidiennes de Farchéologie, ce que nous entrevoyons de leur état moral et des caractères de leur civilisation est en somme bien peu de chose. Nous apercevons dans une sorte de pénombre ces races préhelléniques d'Asie-Mineure et des îles, ces Pélasges répandus un peu partout, ces Danacns et ces Achéens dont le nom se retrouve sur d'anciens monuments égyptiens. Leurs temples, leurs tombeaux, leurs citadelles nous sont restitués partiellement par les recherches incessantes des savants. On rassemble et on étudie les produits plus ou moins grossiers de leur industrie, on scrute ces objets qui étaient pour eux des œuvres d'art, on essaie d'y retrouver quelques indices de leur goût, de leur culture d'esprit, et aussi des influences étrangères qu'ils ont subies. Recherche pleine d'intérêt et de promesses, mais encore peu avancée. L'histoire de la littérature grecque ne sera en possession de son véritable point de départ que le jour où la science pourra enseigner avec certitude dans quel ordre ces races ou ces groupes de tribus se sont succédé et quels ont été les caractères propres de chacune de ces sociétés préhistoriques. Alors on pourra voir naître et grandir le génie grec, on comptera les éléments essentiels dont il se compose, on saura ce qu'il doit à ses origines lointaines, aux influences étrangères, aux mélanges des races, et à sa propre vigueur. C'est ainsi qu'on étudie les peuples modernes ; on doit espérer que la Grèce, dans un avenir prochain, pourra être connue et décrite de la même manière. Quant à présent, l'application de cette méthode serait trop conjecturale.

Nous égarerions nos lecteurs dans des discussions prolongées, ou nous les entraînerions dans de pures hypothèses. Ils en tireraient peu de profit pour Tintelligence du sujet que nous abordons avec eux.

Ajournons donc ces espérances , et contentonsnous d'exposer brièvement ce qui est certain. De quelque manière que le génie grec se soit formé, nous savons qu'il l'était avant la naissance de 1'/liade. Essayons de nous le représenter ici dans ce qu'il a de plus essentiel et par conséquent de plus primitif, en laissant de côté les traits secondaires qui ne se sont révélés en lui qu'en certains temps et par l'effet de circonstances particulières.

Ce qui frappe tout d'abord dans la race hellénique, c'est la variété de ses aptitudes. Le vieux romain Juvénal relevait avec amertume, par la bouche d'Umbricius, la souplesse des Grecs de la décadence qui envahissaient Rome- et s'y trouvaient bons pour tous les métiers*. Sans prendre trop au sérieux cette boutade d'un poète satirique en colère, on ne peut nier qu'elle ne contienne une part de vérité. Ce que le Romain tournait en ridicule, Thucydide, si sérieux observateur, Tadmirait chez les Athéniens de son temps'; et les Athéniens, en cela comme en beaucoup d'autres choses, étaient les plus grecs de tous les Grecs. Aristote à son tour remarquait qu'en général les peuples européens, habitant des pays froids, avaient de l'énergie, mais peu de vivacité d'esprit;

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