Arislolc, Politique, VII, 7 (p. 327 b, Bekker
celle du cultivateur. Le laboureur béotien ou locrien, tel que nous le voyons dans les Travaux d'Hésiode, celui qui travaille durement dans le pays d'Ascra •f froid en hiver et brûlant en été », celui-là même a des impressions d'une vivacité surprenante, et, pour ainsi dire, mille visions si légères et si transparentes que la gaieté ou la tristesse des choses se révèlent au travers. Le cri des oiseaux de passage, l'appel strident de la cigale, la floraison du chardon, toutes ces menues choses familières le touchent comme les propos à la fois mystérieux et précis d'autant d'àmes obscures voisines de la sienne. Voilà pourquoi tous les Grecs partout ont peuplé le monde de dieux, qui ne sont pas des noms ni des puissances inconnues, mais des êtres vivants, presque familiers. En transformant ainsi la nature, ils lui ont seulement rendu ce qu'elle leur donnait. La vie du dehors était venue à eux pleine d'images et de sensations, elle sortait d'eux et elle retournait aux choses pleine de dieux.
Et si le spectacle du monde les a ainsi émus, enchantés et instruits, celui de l'homme ne leur a pas été moins profitable. Le Grec est éminemment sociable. Il recherche joyeusement son semblable, parce qu'il a beaucoup à lui donner et beaucoup à recevoir de lui, et que cet échange est pour lui un des plaisirs les plus vifs. Hésiode, qu'on aime à citer comme le plus ancien témoin de la vie populaire, recommande au paysan laborieux de passer devant la forge et la lesché sans s'y arrêter. C'est là que l'on cause longuement en hiver, et il sait combien la tentation d'entrer est forte. Ce ne sont pas les séductions grossières, le vin, la débauche, qu'il crainl pour son laboureur; ce sont les séductions qu'on pourrait appeler délicates, celles de l'esprit plus que
celles des sens. L'âme hellénique, en général, est trop ouverte, trop accessible de tous côtés, pour s'enfermer dans une passion sombre et dominante. De là cette grande et précoce expérience de la vie qui se fait remarquer déjà dans les plus anciennes poésies épiques. L'homme sV montre plein de contrastes, avec des nuances inattendues de sentiments et d'idées, avec des péripéties de passion qui sont admirables; il s'y plie à tous les rôles et s'adapte à toutes les situations; il est chef ou sujet, soumis ou révolté, il est père, époux, fils, ami ou ennemi, le tout non seulement avec naturel et convenance, mais avec une variété profonde. Le jeu des facultés humaines n'a peut-être été dans aucune autre race aussi libre, aussi prompt, aussi étendu.
C'est à cela sans doute qu'il faut attribuer une des plus remarquables qualités de la race grecque, sa vive et inépuisal)le curiosité, qui se manifeste de tant de manières dans tout ce qu'elle a créé. En fait de sciences naturelles ou morales, d'histoire, de géographie, de philosophie, de mathématiques, les Grecs ont été des curieux dans le meilleur sens du mot, et c'est ainsi qu'ils ont posé les premiers presque tous les grands problèmes et inauguré presque toutes les bonnes méthodes. L'énigme, sous quelque forme qu'elle s'offrît à eux, les a toujours tentés, celle du monde particulièrement. Partout, ils ont voulu voir et connaître. Ce besoin d'interroger tout ce qui peut répondre éclate chez les premiers philosophes physiciens de l'Ionie; il s'exprime avec une naïveté et une grandeur merveilleuses dans tout l'ouvrage d'Hérodote, si profondément hellénique ; et, dans l'histoire de toutes les sciences, il reste comme une des gloires de l'école péripatéticienne, qui a ouvert tant de routes à la recherche et attaché
tant d'honneur à la connaissance. Dans la poésie même, cette disposition d'esprit se révèle dès la plus haute antiquité. C'était un des charmes de VOdyssée pour ses premiers auditeurs que ces descriptions qui découvraient à leurs esprits curieux tant de choses lointaines et inconnues. Les deux grands poèmes primitifs de la Grèce sont en un sens deux révélations : V Iliade fait apparaître le fond de la nature humaine, et VOdyssée laisse apercevoir Timmeusite du monde.
A ces qualités supérieures s'attachaient, il est vrai, des défauts graves aussi bien au point de vue littéraire qu'au point de vue moral. La facililé à tout comprendre et à se prêter à lout est un privilège parfois dangereux. On connaît le précepte de Théognis* : « Sache faire comme le poulpe, qui se rend « semblable d'aspect h la pierre où il s'attache; tante tôt suis tel exemple, et tantôt change de couleur; « l'habileté vaut mieux que la raideur inflexible « (y.pé7Jti)7 TOI azovq yi^^n-zoLi aTpoziTQ;). » Cette pensée se trouvait déjà dans un ancien poème, épique ou didactique, où le héros Amphiaraos disait à son fils Amphilo([ue, au moment de se séparer de lui : « Amphilo([ue, mon enfant, inspire-toi de l'exemple « du poulpe, et sache t'accommoder aux nucurs de « ceux vers qui tu viendras; tantôt sous un aspect, « tantôt sous un autre, montre-loi semblable aux « hommes parmi lesquels lu lial)ileras*. » A vrai dire, ce conseil n'appartenait en propre à personne : il exprimait une des tendances du caractère national. Le souple et astucieux Ulysse était un des prin-
1. Thcognis, 215-218, éd. Bcrgk (Poetx lyrici grxci, 4«éd., t. II).
2. Athénée, VII, 102. Voir le commentaire de Bergk à propos du passage de Théoguis qui vient d'être cité.
cipaux héros de l'épopée, et Hermès représentait le môme type parmi les dieux. Or dans l'histoire de la littérature, ce qu'avait de dangereux cette souplesse native de la race se montrera aussi clairement que ce qu'elle avait d'excellent. Elle prendra possession de l'art avec une facilité remarquable, elle en tirera parti brillamment, mais elle en viendra souvent à se complaire par trop dans l'exercice de ses facultés. Cicéron nous apprend dans une lettre que Posidonios de Rhodes (un philosophe pourtant et des plus graves) et d'autres encore, qu'il ne nomme pas, lui écrivaient pour le prier de leur envoyer des notes sur son consulat : ils se chargeraient ensuite de les orner; « instabant ut darem sibi quod ornarent*. » On peut voir là sans doute un trait de la décadence. Mais il ne faut pas oublier que les décadences ne font pas apparaître dans le caractère d'une race ce qui n'y était pas antérieurement. Déjà Cléon, chez Thucydide*, reproche aux Athéniens d'être « des spectateurs de discours et des auditeurs d'actions », c'est-àdire de considérer les luttes des orateurs à la tribune comme un spectacle et les événements comme un drame émouvant. C'était là le défaut naturel de la qualité la plus hellénique. Lorsqu'un peuple dispose de facultés si promptes et si variées, le danger pour lui, c'est de s'en servir en virtuose, au lieu de les adapter sérieusement à l'œuvre de la vie humaine. Si maintenant, outre cette aptitude générale, nous voulons distinguer chez les Grecs quelques qualités d'esprit, d'imagination ou de sentiment plus particulières, voici les principales observations qui se présentent à nous.