LA COMEDIE SICILIENNE : ÉPICHARME
le dieu et son cortège, pour se moquer aussi des passants et des personnages du jour. La comédie fut le développement littéraire et savant du cômos. Ceux qui prenaient part à ce divertissement ne jouaient pas un rôle comme les satyres du chœur dithyrambique : ils restaient eux-mêmes, et il n'y avait pas de fiction.
La comédie sicilienne : JÉpicharme. — Les premiers essais, très mal connus, se produisirent chez les Doriens au vie siècle, à Mégare principalement, sous forme de scènes décousues et bouffonnes, dans lesquelles ne trouvait place aucune action proprement dite; c'est en Sicile, vers Tan 500, que l'on rencontre pour la première fois des comédies.
Sur les cotes de Sicile, au début du y siècle, la population des grandes villes, formée par le mélange de races diverses, était vive et railleuse, caractère qui lui resta dans toute l'antiquité. Le terrain était excellent pour la comédie; et c'est là, avec Épicharme, qu'elle accomplit les progrès décisifs.
Êpicharme était né à Cos; transporté tout jeune en Sicile, il y mourut à quatre vingt-dix ans, vers 454; il fut surtout célèbre à Syracuse où il vécut sous les . règnes de Gélon et de son frère Hiéron (1). Il écrivit en dialecte dorien plus de trente pièces, véritables comédies avec une action fictive, régulièrement ordonnée ; les fragments qui nous en restent ne permettent guère de juger du détail de la composition; il est probable pourtant que ces comédies étaient courtes et vives.
Parmi les comédies d'Épicharme, les unes, mythologiques, telles que les Noces d'Hébé, Héraclès insensé, etc., lui ont été inspirées par les pièces athéniennes, en particulier par le drame satyrique; mais les Satyres en sont absents, et le réalisme populaire s'y donne plus libre cours. Le poète rabaisse
(i) 484-478 et 478-447.
les dieux et les héros en montrant leur goût pour les plaisirs de la table. Ici ce sont des énumérations qui détaillent les richesses d'un festin de l'Olympe, et qui rappellent la manière de Rabelais, mais avec plus de finesse ; ailleurs, c'est la peinture de la voracité d'Héraclès.
Les autres comédies d'Épicharme, pleines de vie et de vérité, traitaient des sujets empruntés aux mœurs contemporaines (le Paysan, les Rapines, etc.) ; c'est là que se trouve cette spirituelle peinture du parasite, première esquisse d'un type qui sera reproduit par les poètes grecs de la « comédie moyenne » et par les comiques latins :
Je dîne avec qui veut: il n'y a qu'à m 'inviter; et aussi avec qui ne veut pas nul besoin d'invitation. A table, je suis plein desprit, je fais beaucoup rire, et je loue le maître de la maison. Si quelqu'un s'avise de me contredire, j'accable d'injures le contradicteur. Et puis, après avoir bien mangé et bien bu, je m'en vais. Un esclave ne m'accompagne pas avec une lanterne ; mais je marche tout seul, en trébuchant dans les ténèbres. Si je rencontre la garde, je mets sur le compte de la bonté divine d'en être quitte pour quelques coups de fouet. Et quand je suis arrivé chez moi tout moulu, je dors par terre sans m'inquiéter de rien, tant que le vin pur engourdit mes sens (1).
Sans être un philosophe, Épicharme connaissait les systèmes philosophiques qui se partageaient l'esprit des hommes instruits ; il aimait les argumentations et les dialogues subtils ; c'était une âme élevée, préoccupée de la pieuse direction de la vie pratique. De là, dans son œuvre, nombre de maximes qui montrent un caractère sage et tempéré :
Une vie pieuse est le meilleur viatique pour les mortels. — Bien n'échappe à la divinité, il faut que tu le saches bien ; Dieu est lui-même notre surveillant ; rien n'excède sa puissance. — Les dieux nous vendent tous les biens au prix des fatigues.
(4) Fragment de VBspérance, traduction i. Girard, Éludes sur la poésit grecque, p. 49