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CHAPITRE VI

Les rhéteurs païens. Les jurisconsultes. Commencements de la littérature chrétienne. — Fronton, Aulu-Gelle, Apulée, Frontin, Gaïus, Papinien, Minucius Félix, TertuUien.

A partir du ii® siècle, la littérature latine est épuisée. On ne rencontre plus d'œuvres originales; une imitation mal entendue des anciens, un enthousiasme souvent puéril pour la langue et le style des vieux auteurs, Tétalage d'une érudition le plus souvent frivole, voilà le caractère de Tâge qui suit immédiatement celui des Tacite et des Juvénal. C'est le règne de la rhétorique; suivant Texemple que la Grèce donne depuis un siècle, les rhéteurs promènent dans toutes les parties de Tempire leur éloquence théâtrale et le vide pompeux de leurs périodes. Mais, du moins, la Grèce a encore des écrivains considérables, Plutarque, Appien, Arrien, Philon, Lucien. Parmi les Romains, les uns désertent, en quelque sorte, leur patrie et leur idiome et n'écrivent plus qu'en grec : tels sont Favorinus et Elien ; d'autres, comme Fronton, Apulée, TertuUien, co^nme les empereurs Hadrien et Marc-Aurèle, emploient aussi fréquemment le grec que le latin ; c'est un ouvrage écrit en grec qui fait la gloire de Marc-Aurèle. Le grand médecin Gallien, originaire de l'Asie Mineure, n'écrit qu'en grec. Seuls, des écrivains spéciaux, tels que Frontin, les jurisconsultes Julianus, Pomponius, Gaïus,

Papinien ont laissé dans leurs écrits Tempreinte d'une science et d'un talent personnels.

Heureusement, à côté de cette décadence de la littérature païenne, commencent les œuvres chrétiennes. Dans notre Histoire de la littérature grecque nous avons tracé le tableau du christianisme naissant, qui, dès le i" siècle, agit sur la littérature de la Grèce. Cette influence, au ii" siècle, gagne le monde romain et les lettres latines. Avant tous les autres, les deshérités d'ici-bas, les pauvres, les esclaves, les femmes, qui vont retrouver enfin leur dignité et leur rang à côté de l'homme, ont été conquis aux doctrines nouvelles, et saluent avec amour les dogmes de Tunité de Dieu, de la rémission des péchés par le sang du Christ, de l'immortalité et des récompenses d'une autre vie. Le spectacle de cette jeune société qui s'est formée au milieu de l'ancienne, l'amour fraternel qui règne entre les chrétiens, leur abnégation, leur mépris des persécutions et des supplices, ces vertus nouvelles frappent les esprits et gagnent au christianisme toutes les nobles âmes. Alors aussi commencent à paraître les ouvrages appelés apologétiques^ où le dogme chrétien est exposé avec enthousiasme et défendu avec puissance contre les attaques et les erreurs intéressées des païens. Minucius Félix et Tertullien inaugurent cette littérature d'un nouvel ordre, si forte, si pleine et si grande, quand la littérature païenne est de plus en plus frivole et mesquine. La période suivante verra briller de tout son éclat l'éloquence des saint Cyprien, des Lactance, des saint Ambroise et des saint Augustin.

Commençons par une rapide esquisse des rhéteurs de celte époque.

Fronton. — Le premier en date, Fronton (M. Cornélius Fronto), né à Cirta, en Numidie, vers 100, mort sans doute en 175, a été un personnage considérable,- «t il a joui, comme orateur et comme écrivain, d'une

grande réputation, que la découverte récente de ses œuvres a singulièrement diminuée.

Avocat célèbre sous Hadrien, choisi par Antonin comme précepteur de ses deux fils adoptifs, Marc- Aurèle et Lucius Vérus, il arriva, en 143, à la dignité consulaire; il fut proconsul d'Asie en 448. Son caractère était honorable,, et les lettres de Marc-Aurèle témoignent de la tendre aflFection que Tempereur avait conservée à son maître. Outre ses succès au barreau, il en eut de brillants comme orateur politique : il fit le panégyrique d'Hadrien dans le sénat; on vantait aussi le discours de remerciements qu'il adressa au sénat quand il fut nommé consul, ses actions de grâces au nom des Carthaginois, ses compatriotes, et un discours contre les chrétiens.

Marc-Aurèle lui éleva une statue. Les écrivains des siècles suivants lui donnèrent le surnom àHOrateur^ qui jusque-là avait été réservé à Cicéron.

Jusqu'au commencement de ce siècle, on ne connaissait des nombreux ouvrages que Fronton avait composés en latin et en grec qu'un traité sans valeur sur des questions de grammaire, de Differenlih vocabuloruniy sans doute simple compilation faite avec des extraits de ses lettres et de ses autres écrits. Un célèbre érudit, Angelo Mai, depuis cardinal, bibliothécaire du Vatican, a retrouvé à la bibliothèque Ambroisienne de Milan et à la bibliothèque Vaticane de Rome la plupart de ces ouvrages; il les a publies en 4815, en 1823 et en 1846. Il est inutile de les énumérer tous. On trouve, dans le nombre, des traités Sw* l'Éloquence {de Eloquentia) et Sur les Discours [de Orationibus)^ adressés à Marc-Aurèle ; une épître Sur la Guerre contre les Parthes [de Bello Parthico) ; un récit pompeux des opérations militaires de Vérus en Orient sous le nom de Principia historix; des badinages dans le genre de ceux de Lucien, Éloges de la fumée et de la poussière

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[Laudes fumi etpulvens) ; Éloges de la négligence [LaU" des neglegentiœ); un récit d'Arion, qui n'est guère qu'une œuvre de rhétorique; un traité grec, l'Amant ( 'Epo>Ttx6ç), inspiré par le Phèdre de Platon. Tous ces ouvrages ne se lisent pas. Le recueil des Lettres^ sans avoir beaucoup plus de valeur, emprunte quelque importance aux noms de ceux avec lesquels Tauteur correspond. Les cinq premiers livres sont adressés à Marc-Aurèle avant son avènement ; les cinq suivants à Marc-Aurèle empereur; mais deux livres à peine de ce nouveau recueil nous sont parvenus. Nous avons, en outre, la correspondance de Fronton avec Antonin, deux livres adressés A des Amis {ad Amicos) et des lettres en grec. Mais quand on parcourt ces recueils, on est confondu de la pauvreté du fond et de la prétention ambitieuse de la forme. L'auteur est plein d'enthousiasme pour l'ancienne littérature latine, qu'il imite puérilement dans certains détails de style, et en chargeant ses phrases d'archaïsmes. Il ajoute à la fatigue de cette lecture par l'emploi de termes bizarres et par un mélange continuel de mots grecs et de mots latins. Ses auteurs favoris sont Plante, Ennius, Caton, les Gracques, Lucrèce, Salluste. Il donne quelques éloges à Gicéron, mais il préfère ses lettres à ses discours, et il est un des chefs de cette école que nous avons rencontrée en appréciant V Institution oratoire et le Dialogue des orateurs^ qui dénigre les modernes au profit des anciens, et qui oppose aux chefs-d'œuvre du siècle de César et d'Auguste les orateurs et les poètes de la vieille Rome. C'est un pauvre penseur, un pauvre écrivain ; on aime à croire, pour expliquer sa grande renommée, que ses Discours étaient bien supérieurs à sa correspondance et à ses traités.

Aulu-Gelle. — Fronton fut un des maîtres d'Aulu- Gelle {AuluS'Gellius)y rhéteur et critique, qui naquit probablement h Home, et qui vécut de 123 à 175, Aulu-

Gelle a subi l'influence de Fronton, qu'il admire jusqu'à le rapprocher de Cicéron; cependant il ne partage pas l'engouement de son maître pour l'antiquité littéraire de Rome, et, tout en rendant justice à Caton et aux Oracques, il proclame hautement ses préférences pour l'éloquence de Cicéron,

Après avoir suivi à Rome les leçons de Fronton, du célèbre Favorinus, qui enseignait et composait en grec au temps d'Hadrien, et d'autres rhéteurs en renom, il voyagea en Grèce, et résida au moins une année à Athènes, où il exerça même les fonctions de juge. Il y trouva les leçons et la société d'un des plus fameux rhéteurs de la Grèce, Hérode Atticus, dont la parole attirait et charmait de nombreux élèves accourus de tous les points de Tempire, et qui fut un des maîtres de Marc-Aurèle^ de Pausanias, d'Adrien de Tyr.

Le curieux et utile recueil que nous possédons d'Aulu- Gelle a perpétué le souvenir de son séjour à Athènes. Il l'a intitulé Nuits attiques {Noctes atticœ) parce que, dit-il dans sa préface, il l'a commencé dans une campagne de l'Attique, pour charmer l'ennui des longues nuits d'hiver. Il a préféré cette désignation très simple aux titres élégants de Forêts, de Corne d'Amalthée^ de Rayon de miel, etc., adoptés en général par les auteurs grecs et latins de mélanges semblables au sien.

L'ouvrage est divisé en vingt livres ; mais nous ne possédons du livre VIII que les sommaires. Le commencement de la préface et la fin du livre XX sont également perdus.

Il ne faut point chercher dans ce recueil un ordre, un plan quelconque. A mesure que l'auteur lisait un livre, il en extrayait tout ce qui lui semblait remarquable, et il accompagnait ces extraits de ses réflexions. Ainsi se sont formés ces Mélanges, car

c'est le nom qui convient véritablement aux NuitB attiques, qui touchent sans cesse par les sujets aux antiquités, à l'histoire, à la grammaire, à la rhétorique, à la philosophie. Ce qui en fait la grande valeur, c'est qu'on y trouve de nombreux fragments d'écrivains aujourd'hui perdus, tels que Ménandre, Gécilius^ Varron, Caton, Caïus Gracchus : nous en avons profité en faisant l'histoire des premiers âges de la littérature latine. Les historiens du droit, de la philo- Sophie^ des sciences naturelles puisent aussi dans les Nuits attiques des renseignements d'autant plus précieux, que l'auteur, quelquefois peu judicieux dans ses éloges et dans ses critiques, est très soigneux^ très exact dans ses citations et dans les documents qu'il a réunis.

Aulu-Gelle n'a pas un style meilleur que celui de Fronton : il est souvent obscur; les archaïsmes et les néologismes abondent chez lui comme chez son maître. Mais, malgré les restrictions que nous avons faites, il lui est bien supérieur pour le goût et il y a souvent dans ses commentaires et dans ses anecdotes de la vivacité et de l'émotion *.

Apulée. — Le rhéteur Apulée (L. Apuleius), quenous rencontrons maintenant, était, comme Fronton, de race africaine . Il naquit à Madaure, en Numidie, vers 125. Il appartenait par sa mère à la famille de Plutarque et du philosophe Sextus; son père avait rempli des fonctions importantes. Sa vie fut agitée et aventureuse. Après avoir étudié dans les écoles de Carthage, il alla faire à Athènes son éducation philosophique et il embrassa avec ardeur la doctrine pla-

1. Voir, dans nos Morceaux traduits, la fable de l'Alouette et ses Petits, l'histoire du Lion d^Aruiroclès, et deux autres récits, p. 009-564.

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tonicienne. Ensuite il se rendit à Rome pour suivre le barreau, après avoir appris le latin sans maître et,, comme il le dit lui-même, avec un effort très pénible {cum «rumnabili labore).

Une insatiable curiosité le pousse ensuite à entre* prendre de nouveaux voyages. Il parcourt la Grèce, se faisant initier à tous les mystères. Cette vie vagabonde épuisa tellement ses ressources qu'il fut réduit à vendre ses habits. Pour rétablir sa fortune, il alla exercer à Rome la profession d'avocat, mais il n'eut aucun succès. Il fut plus heureux en Afrique. Il y plaida avec tant d'éclat que les magistrats de Garthage et de plusieurs autres villes lui firent ériger des statues.

Dans un voyage à Alexandrie, il tomba malade ài Œa (Tripoli), et il y fît la connaissance d'une riche veuve, iEmilia Pudentilla, qu'il épousa. Ge mariage fut la cause d'un procès célèbre. La famille, frustrée de l'espérance d'un opulent héritage, accusa Apulée d'avoir séduit Pudentilla par des conjurations magiques. Apulée se défendit lui-même et prononça V Apologie que nous avons conservée. On croit qu'il fut acquitté. Après un séjour de trois ans à (ïla, il alla se fixer à Garthage, et fit de nombreux voyages dans diverses villes de l'Afrique, pour y donner quelquesunes de ces conférences dont nous avons décrit dans notre Histoire de la littérature grecque * la pompe théâtrale. Son procès, son initiation aux mystères de la Grèce, sa passion pour le merveilleux et le fantastique, lui avaient valu une réputation de magicien et de thaumaturge presque égale à celle d'Apollonius de Tyane. On lui prêtait, comme à celui-ci^ des miracles qu'on opposait à ceux du christianisme. Il était d'ailleurs adversaire déclaré de la religion nouvelle.

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