‹ Histoire de la litterature romaineChapitre 14 sur 36 · RÉGION · texte numérisé non relu

RÉGION

Parce que tu as fait tout ce qui dépendait de toi, imposteur, avec tes impostures scélérates, pour massacrer moi et mon bien, pour couper bras et jambe à ma fortune, pour exterminer mes espérances avec tous mes calculs. Nem'as4u pas dérobé Philocrate par tes mensonges ? Je l'ai cru esclave, et je t'ai cru libre, selon que vous disiez; vous aviez ainsi fait échange de noms entre vous.

TYNDARE

Oui, je l'avoue, la chose s'est faite' comme tu le dis, et par moi ; il t'a échappé, grâce à mes feintes et à mon adresse. Est-ce donc cela, par Hercule t qui m'attire ton courroux ?

HÉGION.

Oui, et ce qui t'attirera de terribles supplices.

TYNDARE

Pourvu que je n'aie pas mérité la mort, elle m'effraye peu. Si je meurs ici, et qu'il ne revienne pas, ainsi qu'il l'a promis, moi, j'aurai l'honneur, après mon trépas, d'avoir tiré mon maître captif de la servitude et des mains de l'ennemi, de l'avoir renvoyé en liberté dans son pays chez son père, et d'avoir exposé ma tête aux périls pour qu'il ne périt pas.

HÉGION.

Va donc jouir de ta gloire sur les bords de l'Achéron.

TYNDABE.

Qui périt pour la vertu ne meurt pas.

HÉGION.

Quand je t'aurai fait passer par les plus cruelles tortures, et que je t'aurai mis à mort pour tes manœuvres, qu'on dise, après, ou que tu es mort ou que tu as péri, il ne m'importe guère ; on peut dire môme que tu vis, pourvu que tu périsses.

TYNDARE

Par Pollux! ce ne serait pas impunément que tu ferais cela, si Philocrate revient, comme j'en suis sûr.

HÉGION.

T*avais-je recommandé de ne pas me tromper?

TYNDARE

Oui.

HÉGION.

Pourquoi as-tu osé me mentir?

TYNDARE

Parce que la vérité nuisait à celui que je voulais servir, et que mon mensonge lui est utile à présent.

HÉGION.

Mais il te sera nuisible, à toi.

TYNDARE

C'est très-bien, mais j'ai sauvé mon maître; je suis heureux de l'avoir sauvé, lui à qui son père m'avait attaché pour être son gardien. Penses-tu que j'aie fait une mauvaise action?

HEGION.

Très-mauvaise.

TYNDARE

Moi je dis qu'elle est bonne ; mon sentiment diffère du tien. Réfléchis un peu : si un de tes esclaves se conduisait ainsi envers ton fils, quel gré ne lui en saurais-tu pas? Affranchirais-tu, oui ou non, un tel serviteur? ne te serait-il pas bien cher? Réponds (I).

HÉGION.

Cela se peut.

TYNDARE

De quoi donc me sais-tu mauvais gré ?

HÉGION.

D'avoir été plus fidèle à un autre qu'à moi.

TYNDARE

Quoi! tu aurais voulu qu'il te suffit d'un jour et d'une nuit pour "changer le cœur d'un captif tout nouveau, tout récent, et de la veille à ton service, au point qu'il préférât ton intérêt a celui d'un homme avec qui il a passé sa vie dès l'enfance ?

HÉGION.

Demande donc à l'autre qu'il t'en soit reconnaissant. [Aux esclaves.) Conduisez-le où il doit être, pourvu de grosses et lourdes

(1) Cette hypothèse est justement la réalité.

EXTRAITS DE PLAUTE

chaînes. De là tu iras tout droit à la carrière, et, au lieu de huit pierres que tirent les autres par jour, il faudra que tu fasses moitié plus d'ouvrage ; autrement tu prendras le nom de Sexcentoplagus(l).

ARISTOPHONTE .

Par les dieux et les hommes ! je t'en conjure, Hégion, ne perds pas ce malheureux.

HÉGION.

On y aura soin. La nuit il sera gardé dûment enchaîné ; le jour, il demeurera sous terre à fendre le roc. Je veux que son supplice dure longtemps. Il n'en sera pas quitte pour une journée.

ARISTOPHONTE.

Est-ce bien certainement arrêté ?

HÊGION.

Aussi certainement qu'on doit mourir un jour. Emmenez-le promptement à la forge d'Hippolyte ; dites qu'on lui applique de fortes entraves, et menez-le ensuite chez mon affranchi Cardalus, à la porte de la ville, à la carrière. Recommandez de ma part qu'on ait soin de lui, si bien qu'il ne soit pas plus maltraité que celui qu'on maltraite le plus.

TYNDARE

Pourquoi voudrais-je être sauvé, si tu ne le veux pas ?Ma vie est en péril à tes périls et risques. Après la mort il n'y a plus dans la mort aucun mal que j'aie à redouter. Quand mes jours se prolongeraient jusqu'au terme le plus reculé, courte sera toujours la durée des souffrances dont tu me menaces.

Adieu — le ciel te conserve ! quoique tu mérites un autre vœu. Toi, Aristophonte, que les dieux te rendent ce que tu m'as fait! car c'est à toi que je suis redevable de mon infortune.

HÉGION.

Qu'on l'emmène.

TYNDARE

Je ne demande qu'une chose : si Philocrate revient, permetsmoi de lui parler.

(1) Qui reçoit mille coupa.

HÊGiON, aux esclaves.

Vous êtes morts si vous ne l'emmenez hors de ma présence.

TÏNDARB.

On me tire, on me pousse, par Hercule ! ne me faites pas violence.

HÉGION.

On le conduit en lieu de sûreté, où il mérite d'être. Ce sera une leçon pour les autres captifs, s'il était quelqu'un qui fût tenté de faire une action pareille. Sans celui-ci, qui m'a tout découvert, ils me mèneraient encore avec leurs ruses comme un âne bridé.

Désormais je ne méfie plus à personne. C'est assez d'avoir été dupe une fois. Quel malheur î j'espérais avoir racheté mon fils de la servitude, mon espoir s'est évanoui. J'ai perdu un fils, qu'un esclave me ravit à l'âge de quatre ans, et je n'ai jamais retrouvé ni l'esclave ni l'enfant ; mon aîné est tombé au pouvoir de l'ennemi. Quel funeste sort ai-je donc ? il semble que je mettes au monde des fils pour rester isolé sur la terre, {A Aristophonte.) Suis-moi, que je te ramène où je t'ai pris. Je veux n'avoir de pitié pour personne, puisque personne n'a pitié de moi.

ARISTOPHONTE.

J'inaugurais ma sortie de prison ; il me faut, à ce que je vois, réinaugurer ma captivité.

(Plaute, les Captifs , acte III, scène v.)

Tyndare représente l'esclave sous uu jour nouveau. — Sosie est lâche, gourmand; il a tous les vices qui naissent de la servitude. Tyndare est noble, dévoué, courageux. — Aussi quelle élévation dans le langage! Comme il abandonne volontiers la vie, heureux qu'il est d'avoir sauvé sou jeune maître! — Ce caractère est une des plus belles créations de Plaute.

Embarras du parasite.

ERG A SI LE, Seul.

Malheureux est le mortel qui cherche sa vie, et la trouve à grand'peine 1 plus malheureux celui qui se donne de la peine

EXTRAITS DE PLAUTE

sans rien trouver î Malheureux sans égal celui qui a faim et n'a pas de quoi manger !

La maudite journée ! que j'aurais plaisir à lui arracher les yeux, si je pouvais! C'est elle qui met l'avarice dans le cœur de tous ceux à qui je m'adresse. Non, je n'en vis jamais de plus famélique, de plus soûlée de jeûnes, de plus malencontreuse en toutes ses recherches. Mon ventre et mes mâchoires aujourd'hui chôment la fête de la famine. Peste soit du métier de parasite ! je lui dis adieu. La jeunesse aujourd'hui relègue loin d'elle les plaisants, qui meurent de misère. On ne fait plus le moindre cas des Spartiates du bas bout de la table, ces intrépides souffregourmades, riches en bons mots, mais n'ayant rien dans le garde-manger et dans l'escarcelle. Qui invite-t-on à présent ? Celui qui, après s'être régalé de bon cœur chez les autres, peut les traiter à son tour. On fait soi-même ses emplettes au marché, fonction dévolue jadis au parasite. On ne fait pas plus de cas d'un bouffon que d'une obole. Ce sont tous des égoïstes. Tout à l'heure, en sortant d'ici, j'accostai des jeunes gens au Forum :« Eh bien ! chez quidinons-nous aujourd'hui? » Pas un mot. « Qui est-ce qui répond : Chez-moi ? Qui se présente ? » Ils restent silencieux comme des muets, et gardent leur sérieux. « Chez qui soupons-nous ? » Ils me font nenni ; alors je décoche un lazzi, un de mes plus risibles, qui me valait autrefois un mois de bonnes lippées ; personne ne rit. Plus de doute, c'est un complot. Pas un ne veut seulement imiter un chien en colère, et sinon me faire un rire d'approbation, montrer les dents du moins. Je les laisse là, quand je vois qu'ils se moquent ainsi de moi ; je m'adresse à d'autres, et ensuite à d'autres, puis encore à d'autres, c'est tout un ; ils se sont donné le mot, comme les marchands d'huile, au Vélabre. J'ai quitté la place; cela m'ennuie d'être joué de la sorte. 11 y avait aussi d'autres parasites qui se promenaient et se morfondaient dans le Forum. Je suis bien décidé à demander justice, conformément à la loi barbare. Un complot ayant été formé pour nous ôter les vivres et la vie, j'intente procès aux coupables ; je réclame une amende : dix soupers à ma discrétion, vu la cherté des denrées. C'est cela. Maintenant je vais au port ; là est la seule espérance de mon souper pour ce soir ; si elle fuit, je reviendrai chez le vieillard souper à la dure. (Les Captifs, acte III, scène 1.)

Le militaire fanfaron.

PYRGOPOLINICE, ARTOTROGUS (suite du militaire).

PYRGOPOLINICE.

Soignez mon bouclier; que son éclat soit plus resplendissant que les rayons du soleil dans un ciel pur. Il faut qu'au jour de la bataille, quand il sera temps, les ennemis, dans le feu de la mêlée, aient la vue éblouie par ses feux. Et toi, mon épée, console-toi, ne te lamente pas tant, ne laisse point abattre ton courage, s'il y a trop longtemps que je te porte oisive à mon côté, tandis que tu frémis d'impatience de faire un hachis d'ennemis. Mais où est Artotrogus ?

ARTOTROGDS.

Me voici, fidèle compagnon d'un guerrier fortuné, intrépide, beau comme un roi, vaillant comme un héros. Mars n'oserait, pour vanter ses prouesses, les comparer aux tiennes.

PYRGOPOLINICE.

Lui que je sauvai dans les champs Gurguotidoniens, où commandait en chef Bomlevachidès Clunin Staridysarchidcs, petit-fils de Neptune?

ARTOTROGUS.

Je m'en souviens ; tu veux parler de ce guerrier aux armes d'or, dont tu dispersas d'un soufle les légions comme le vent dissipe les feuilles ou le chaume des toits.

PYRGOPOLINICE.

Ce n'est rien, par Pollux, que cette prouesse.

ARTOTROGUS.

Rien, par Hercule, au prix de toutes les autres [à part)

que tu n'as jamais faites. Si l'on peut voir un plus efTronté menteur, un glorieux plus vain, je me livre à qui le trouvera, en toute propriété pour une confiture d'olives, .et je consens à enrager la faim dans ma nouvelle condition.

PYRGOPOLINICE.

Où es-tu ?

EXTRAITS DE PLAUTE. 89

ARTOTROGCS.

Me voici. Et dans l'Inde, par Pollux, comme tu cassas d'un coup de poing le bras à un éléphant !

PYRGOPOLIN1CE.

Comment, le bras ?

ARTOTROGUS.

Je voulais dire la cuisse.

PYRGOPOLÏNICE.

Et j'y allais négligemment.

ARTOTROGUS.

Si tu y avais mis toute ta force , par Pollux, tu aurais traversé le cuir, le ventre, la mâchoire de l'éléphant avec ton bras.

PYRGOPOLÏNICE.

Trêve pour le moment à ce récit.

ARTOTROGUS.

Par Hercule, tu n'as pas besoin de me raconter tes hauts faits, à moi qui les connais si bien. [A part,) C'est mon ventre qui me cause tous ces ennuis; il faut que mes oreilles les endurent pour que mes dents ne s'allongent pas; et je suis obligé d'applaudir à tous les mensonges qu'il lui plaît d'inventer.

PYRGOPOLÏNICE.

Qu'est-ce que je voulais dire ?

ARTOTROGUS.

Voici : je sais déjà ta pensée. Oui, le Tait est vrai, par Hercule, je m'en souviens.

PYRGOPOLÏNICE.

Qu'est-ce ?

ARTOTROGUS.

Tout ce qu'il te plaira.

PYRGOPOLÏNICE.

As-tu des tablettes ?

ARTOTROGUS.

Veux-tu faire des enrôlements? j'ai aussi un poinçon.

PYRGOPOLÏNICE.

Que tes pensées s'accordent heureusement avec les miennes !

ARTOTROGUS.

C'est un devoir pour moi de connaître ton humeur, de m'en

faire une étude assidue, pour que mon esprit vole au-devant de tes désirs.

PYRGOPOLINICE.

Te souviens-tu?

ARTOTROGUS.

Oui, cent cinquante hommes en Cilicie, cent Sycolatronides, trente Sardes, soixante Macédoniens périrent sous tes coups en un seul jour.

PYRGOPOLINICE.

Combien cela fait-il de morts?

ARTOTROGUS.

Sept mille.

PYRGOPOLINICE.

Ce doit être le nombre, tu comptes bien.

ARTOTROGUS.

Je n'ai pas besoin de tenir registre pour m'en souvenir.

PYRGOPOLINICE.

Par Pollux, ta mémoire est excellente.

ARTOTROGUS, à part.

Les bons morceaux me la rafraîchissent.

PYRGOPOLINICE.

Tant que tu te comporteras comme jusqu'à ce jour, tu seras constamment bien nourri, je t'admettrai toujours à ma table. artotrogus (avec un redoublement de chaleur).

EtenCappadoce, si ton glaive ne s'était pas émoussé, n'auraistu pas tué d'un seul coup cinq cents ennemis, seuls restes de l'infanterie, s'ils ont échappé ? Et pourquoi te dirai-je ce qui est connu de l'univers, que Pyrgopolinice efface tout ce qui existe sur la terre par sa beauté, sa bravoure, sa force invincible ? Toutes les femmes t'adorent, et elles n'ont pas tort vraiment, tu es si beau !.... Par exemple, celles qui me prirent hier par mon manteau.

PYRGOPOLINICE.

Que t'ont-elles dit hier ?

ARTOTROGUS.

N'est-ce point Achille qui est avec toi? demandait l'une d'elles. Non, répondis-je, c'est son frère. Ah î oui, par Castor,

EXTRAITS DE PLAUTE

s'écrie l'autre avec un mouvement de tête, qu'il me semble beau, qu'il a l'air noble ! Regarde comme sa chevelure tombe avec grâce ! Heureuses les femmes qui sont honorées de son attention !

PYRGOPOLINICE.

Oui-dà ! elles s'exprimaient ainsi ?

ARTOTROGUS»

Et elles m'ont supplié toutes les deux de te mener aujourd'hui de ce côté-là.

PYRGOPOLINICE.

On est bien à plaindre d'être si beau.

ARTOTROGUS.

Elles m'assomment ;"ce sont toujours des prières, des sollicitations, des instances pour que je leur procure le bonheur de te voir; ce sont des messages pour me faire venir, au point que je n'ai plus le temps de vaquer à tes affaires.

PYRGOPOLINICE.

11 est l'heure, je crois, d'aller à la place, pour payer aux soldats que j'enrôlai hier le prix de leur engagement. Le roi Séleucus m'a prié avec instances de lever et d'enrôler pour lui des soldats mercenaires. Je veux consacrer la journée au service de ce prince.

artotrogus (d'un air belliqueux).

Eh bien 1 marchons à sa suite.

PYRGOPOLINICE.

Soldats, suivez-moi.

(Plaute, le Militaire fanfaron, act. I, se. i.)

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