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Histoire de la littérature sacrée, grecque et romaine

DE l'histoire littéraire ET DE SES DIVERSES PHASES : ORIENT, GRÈCE, ITALIE, FRAXGE.

L'histoire littéraire est l'exposé chronologique et critique des productions de la pensée humaine, soit en vers, soit en prose, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours : c'est l'histoire de l'esprit humain. Elle énumère, en les classant, les ouvrages de tout genre qui ont paru chez les différents peuples, elle les juge et en ^étermine la valeur et la portée. Comme le temps où chaque écrivain a vécu exerce une influence incontestable sur la direction et sur l'expression de ses sentiments et de ses idées , et comme il influe , à son tour , sur l'esprit et sur le cœur de ses semblables, la biographie des différents autours est une partie essentielle de l'histoire littéraire. Par là, l'histoire de la littérature se rattache à l'histoire proprement dite, dont elle n'est, en réalité, qu'une branche particulière. En effet, on ne comprend bien le rôle d'une nation que quand on joint à la connaissance de ses actes politiques ou militaires celle des évolutions intellectuelles et morales qui ont sigualé son apparition sur la scène mobile de l'univers. Ce n'est pas tout : on s'élève de celle étude à une considération plus étendue; on voit que l'esprit humain suit à travers les siècles une marche réglée, et que, en dépit des vicissitudes par lesquelles il passe, rien n'interrompt jamais ce développement de la raison

et de l'activité humaine, ce triomphe du bien, du beau et de Tutile, qu'on appelle la civilisation et le progrès.

Cependant des causes diverses, dues au climat, au génie natif, aux mœurs sociales, aux occupations usuelles de chaque peuple, modifient en plusieurs manières la suite continue de l'éducation de l'humanité. Il en résulte dans chaque pays un esprit général, qui inspire à tous ceux qui l'habitent une conformité de sentiments et de langage, et qui détermine chez eux un caractère propre, original, individuel, mais changeant. Par conséquent, la littérature n'est point une, permanente, constante : elle a ses phases comme toutes les histoires , ses périodes de naissance, d'épanouissement et de déclin : elle naît, grandit et meurt pour renaître, vivre et mourir encore.

Suivons-la dans ses transformations les plus saillantes et les plus expressives.

Eclose sous les rayons du soleil de l'Asie, *sur celte terre qui est le berceau des races, des religions et des langues , la manifestation de la pensée se produit sous des formes d'autant plus vives que l'exercice de cette puissance de l'esprit est plus nouveau. C'est l'âge de la poésie orientale; c'est l'époque où l'imagination des premiers hommes, riche de sève et de jeunesse, se sent comme exaltée par les grandes scènes de la nature, à peine sortie des mains du Créateur. On dirait qu'un souffle divin court à travers le ciel, la terre et les mers, et passe des éléments au cœur du poëte qui les contemple, les admire et s'incline en chantant devant la majesté de Dieu, dont ces merveilles racontent la gloire et la puissance. C'est alors que la splendeur de la lumière

éblouissante et toujours égale, qui brille sur les campagnes de la Syrie, semble se répandre sur les compositions lyriques des poètes hébreux , en même temps que les regards mélancoliques de leurs prophètes jetés sur les misères de la vie , et Tespoir certain d'un Libérateur, qui doit descendre du ciel, inspire à ceux-ci les psaumes les plus éloquents, les allégories les plus touchantes, ou les cris d'amour et de délivrance les plus triomphants et les plus sublimes, \ulle autre littérature, à n'envisager la poésie hébraïque que par son côté tout humain, n'a ce caractère d'inspiration surnaturelle : l'esprit de Dieu est là.

Mais jusqu'à l'arrivée de Celui que David a vu de loin et qu'il a chanté dans ses psaumes avec une magnificence que rien n'égalera jamais, de Celui dont les îles, c'est-à-dire l'Europe et les contrées occidentales, attendent la loi, la pensée humaine prend son vol vers l'Occident, comme si elle suivait, pour éclairer le monde, la marche même du soleil.

Parties des côtes de l'Asie Mineure et répandues jusque dans la Sicile et dans la Grande-Grèce, des colonies pélasgiques vont déposer des germes de culture intellectuelle dans la Thrace et dans la Thessalie. C'est là que s'ébauchent les traits primitifs de tout ce que le génie hellénique enfante dans la suite des âges ; c'est là que se forme, sur un type indigène, la première ( civilisation des Grecs , et que Ton entend les premiers j accents de cette littérature, qui servira de modèle à ' toutes les aufres. La poésie sacerdotale, marquée par les noms d'Orphée, de Linus et de Musée, domine exclusivement durant cette période juequ'au moment

OÙ elle est remplacée par des chants nationaux et populaires : poésie lyrique , d'oii va naître Tépopée , et qui est comme un essor d'indépendance de l'esprit grec, affranchi désormais des liens de l'Orient. La littérature devient alors plus claire, plus intelligible, et pour ainsi dire plus humaine. Les dieux d'Homère ont les mêmes sentiments , les mêmes passions , les mêmes défauts que les hommes, à la vie desquels ils sont mêlés. Ils ne sont plus enveloppés dans un nuage mystérieux et terrible comme dans les chants orphiques : on les voit agir, on les entend parler, et ils descendent de leur trône afin de prendre parti pour les Grecs ou pour les Troyens. La langue, ainsi modifiée, s'assouplit, devient riche , pleine , sonore , entre les mains d'Homère, dont l'étonnant génie sait tempérer la rudesse éolienne par un heureux mélange avec la douceur du dialecte ionien. Perfectionnée déjà par les poètes lyriques et élégiaques, elle acquiert un rhythme plus cadencé, une harmonie nouvelle, et, ce qui est plus spécialement l'œuvre d'Homère, tout un trésor d'images vivantes et animées, de termes pittoresques et colorés qui expriment les sentiments intimes et les diverses émotions de l'àme.

Tout semble conspirer pour ménager à la Grèce l'époque la plus remarquable et la plus féconde de sa littérature, le moment où celle-ci va s'épanouir dans sa floraison la plus brillante. Victorieuse des Perses, la Grèce est à l'apogée de sa puissance politique et de sa renommée militaire. C'est le siècle de Périclès et d'Alexandre, le siècle de Pindare, de Sophocle, d'Aristophane, de Thucydide, de Démosthène, de Platon,

d'Aristote, de tous ces illustres génies qui rendent immortel le nom d'Athènes, leur ville natale ou leur patrie adoptive. P]poque à jamais fameuse, époque d'éclat, d'expansion libre et de maturité parfaite, véritable âge d'or, où tous les beaux-arts s'unissent à la poésie , à l'éloquence , à l'histoire et à la philosophie , pour produire d'innombrables chefs-d'œuvre, modèles éternels des générations à venir !

Arrivée à ce haut point de perfection , la littérature grecque n'a plus qu'à décroître ; elle décroît en effet : sa grandeur semble n'être qu'un avant-coureiir de sa décadence. Privée de sa liberté sous les successeurs d'Alexandre, Athènes demeure encore l'école de la politesse, le centre du bon goût, mais elle s'est comme épuisée à produire tant de merveilles. La littérature grecque, transplantée en Egypte, y brille d'un éclat passager sous les Ptolémées , mais elle n'a plus ni la force, ni la grâce native des grands maîtres : plus d'orateurs convaincus ; plus de poètes inspirés : des rhéteurs, des sophistes , des grammairiens , des faiseurs de commentaires. Le Christianisme seul fera trouver plus tard à la muse et à l'éloquence grecques des accents inconnus et des beautés nouvelles.

Les Macédoniens avaient commencé l'asservissement de la Grèce, les Romains l'achèvent; mais, comme l'a dit Horace, la Grèce prise prend son farouche vainqueur et porte les lettres et les arts dans l'agreste Latium. Les esprits y étaient déjà préparés ; l'influence grecque avait dès longtemps pénétré dans l'Italie par la Sicile et par les colonies du littoral de la mer tyrrhénienne. Mais, à vrai dire, la littérature romaine ne date réellement

que de la fin de la première guerre punique. Seulement, comme il arrive chez les peuples intelligents, bien doués et résolus, qui, après une enfance rude et inculte, empruntent aux nations policées leur poésie , leur éloquence et leurs beaux-aris, les Romains semblent entrer de plain-pied , en conquérants , dans la civilisation grecque, et ils ont de prime abord des hommes éminents , dont l'imitation conserve un caractère original, grâce à la différence de l'idiome et au génie propre de la race italienne. Auprès d'Homère se place Virgile ; Horace égale Pindare ; Tércnce ne le cède point à Ménandre; Cicéron se rapproche de Démosthène pour l'éloquence , de Platon pour la philosophie ; Sallustc et Tite-Live peuvent èlre comparés à Thucydide et à Hérodote. Ainsi la littérature des Romains n'est pas la copie servile des modèles que lui offre la Grèce : ils y ajoutent, de leur propre fonds, non-seulement une gravité, parfois un peu solennelle, mais aussi je ne sais quoi de bref, de concis, de ferme et d'arrêté, qui manque peut-être au génie grec, et qui semble proi^enir d'un sentiment de fierté nationale, naturel aux maîtres et aux législateurs du monde.

Le plein épanouissement de la littérature romaine a lieu durant la période à laquelle on a donné le nom de siècle d'Auguste. Aussitôt après, son éclat s'obscurcit; le despotisme de Tibère, de Caligula, de Néron, étouffe, avec la liberté , le germe des talents que l'ère républicaine avait vus éclore. Ce n'est pas que Ton cesse de cultiver les lettres : Tacite, les deux Pline et Quintilien illustrent encore le règne de Trajan ; mais le bon goût des siècles précédents décline, s'efface et disparaît;

NOTIONS GENERALES. il

Temphase et l'esprit remplacent le langage grave et digne des écrivains de la grande école qu avait suscitée la lutte intellectuelle de Rome avec Athènes. Après les dernières lueurs jetées par quelques hommes de talent sous le règne d'Adrien et des Antonins, la tyrannie militaire produit une anarchie qui porte le trouble et la désolation dans l'empire et dans les intelligences. La dissolution se fait de toutes parts. Avec le déchirement des provinces démembrées, la langue s'altère, se corrompt, et retrouve à peine sous la plume de saint Augustin, de saint Jérôme, de TertuUien et de Lactance , assez d'énergie et d'ampleur pour proclamer et pour défendre les dogmes de la religion chrétienne. Il faut un sang jeune et pur à l'empire vieilli et corrompu. Les barbares du Nord y pénètrent de toutes parts ; toutes les frontières sont ouvertes , mal défendues , livrées : c'est la ruine, c'est la fin de l'ancien monde. Mais l'humanité ne saurait périr ; et la littérature , qui en est la voix vivante , a beau subir , ramenée violemment aux premiers bégaiements de son berceau, une transformation dont les phases ne sont point encore définitivement accomplies , elle contient en elle les germes d'une fécondité nouvelle , d'une régénération qui se développe pendant le Moyen Age, fleurit sous la Renaissance , et porte les fruits de sa maturité sous Louis XIV.

L'invasion des barbares semblait menacer le monde civilisé d'un chaos affreux , d'une ignorance voisine de l'état sauvage : il n'en est rien. Les hommes du Nord, en se mêlant avec ceux du Midi, leur communiquent quelque chose de leur énergie et reçoivent d'eux , en

échange, avec leur langue et leurs lois, une souplesse qui sert à compléter leurs facultés intellectuelles. Ils rencontrent surtout un élément puissant de culture morale, qui les transforme et qui prépare en eux l'esprit des nations modernes : cet élément, c'est le christianisme. La tournure particuhère de leur imagination, leur penchant à la mélancolie et à la mysticité, leur respect pour les femmes auxquelles ils rendaient une sorte de culte, tout, jusqu'à leur enthousiasme guerrier et leur mépris de la mort, disposait merveilleusement les tribus Scandinaves, germaines et gauloises à quitter la religion d'Odin et celle des Druides pour les enseignements de l'Evangile. Ils en adoptent facilement la doctrine , en développent chez eux la croyance par les pratiques et assurent ainsi l'avènement d'une nouvelle ère de civilisation, due à la fusion des mœurs pures et mâles de la Germanie, des institutions perfectionnées de Rome et des lumières de la foi chrétienne.

Nulle part cette heureuse combinaison ne trouve un terrain mieux préparé et plus favorable que dans la Gaule. Parsemée d'abord au midi de colonies italiennes, conquise ensuite par César, la Gaule était la plus romaine des provinces de l'empire, quand elle fut envahie par les Franks. Mais le triomphe de ces conquérants germains ressemble à celui des Romains, vainqueurs de la Grèce : ils ne peuvent résister à l'ascendant de la langue et de la constitution politique des vaincus. C'est en latin qu'ils rédigent leurs lois, c'est au latin qu'ils empruntent tous les termes correspondant aux idées civiles , sociales , usuelles , que leur a révélées la conquête. Cependant le peuple victorieux ne traite pas

la langue du peuple conquis avec assez de respect pour oublier sa langue nationale; et de Falliance brusque et forcée des deux idiomes naissent deux langues romanes, dont l'une , parlée au nord de la Loire , prend le nom de langue croïl ou roman wallon^ l'autre, usitée au midi de ce fleuve , s'appelle langue d'oc ou roman provençal.

Le provençal, riche, harmonieux, flexible, fertile en poètes gracieux et aimables , fleurit quelque temps avec éclat, mais il disparaît, au treizième siècle, emporté par la croisade contre les Albigeois. Le roman-wallon, sec , âpre et sans harmonie , mais parlé par un peuple énergique et ingénieux, devient, vers le douzième siècle, sous le nom de français, la langue de toute la Gaule : de ce moment la littérature française est créée.

La littérature française, à l'exemple de toutes les autres , commence par la poésie : ce sont des poètes qui frayent la voie aux historiens, aux orateurs, aux philosophes; mais cependant, dès son début, notre littérature a déjà, dans les Chansons de geste, les Romans et les Fabliaux, un caractère narratif, oratoire et raisonneur, qui indique ses tendances et explique ses destinées. On comprend que c'est la prose qui doit en être un jour l'expression propre, définitive, universelle.

ALiniée avec succès par nos premiers historiens, Villehardouin , Joinville , Froissard , la prose française se développe, quoique avec une certaine lenteur, à côté du latin qui est toujours la langue de la science et de la philosophie, lorsque, au milieu du quinzième siècle, deux graves événements viennent exercer une grande influence sur. notre ..littérature. La prise de Constantinople par les Turcs chasse vers l'Europe occi-

dentale les Grecs fugitifs , héritiers des trésors de l'antiquité classique : l'Italie et la France s'enrichissent de leur exil ; et rimprimerie s'offre à point nommé pour multiplier et pour éterniser les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome. Le monde ancien et le monde nouveau semhlent alors se retrouver et se reconnaître, après un long divorce. L'étude des langues anciennes, en provoquant et en développant chez nos écrivains le véritahle goût des lettres, va même jusqu'à leur inspirer une fureur d'érudition, presque ridicule, qui menace d'absorber en entier tout talent créateur. Mais bientôt l'esprit moderne, original dans son imitation comme l'avait été celui de Rome , reprend le dessus , et l'on ne tarde pas à voir paraître dans la morale, dans la politique , dans les sciences et dans les lettres , des génies qui égalent, -s'ils ne les surpassent, ceux de l'antiquité. Nouvelle époque mémorable, dont le développement dure encore , où les progrès des lumières et de la raison conduisent la France au plus haut point de sa littérature et de sa philosophie , et lui préparent en même temps une constitution sociale dans laquelle chaque citoyen est égal devant la loi. C'est l'instant le plus glorieux de notre littérature , c'est le siècle de Louis XIV et le dix-huitième siècle.

Telle est, en abrégé, la marche de l'esprit humain à travers les âges ; ainsi se manifeste son activité intellectuelle, toujours en mouvement, toujours en progrès. L'histoire littéraire n'est pas autre chose que le tableau de cette vie de l'intelligence, l'analyse des idées, des sentiments et des découvertes des différents peuples, exprimés par leur langage. Après l'essor bibhque de la

pensée, la Grèce, l'Italie et la France sont les pays où cette vie du cœur s'est produite avec le plus d'énergie, d'éclat, d'utilité morale et pratique, où les monuments littéraires qu'elle a fait naître sont marqués d'une empreinte qui doit durer aussi longtemps que la race humaine. Ce sont les monuments littéraires de ces peuples qui feront successivement l'objet de notre étude. Tout en les considérant à part , il est essentiel que jamais notre pensée ne sépare les auteurs et les écrits de ces diverses périodes. La chaîne qui unit les littératures modernes à celles de l'antiquité ne doit à aucun prix être rompue. Quiconque la brise ne comprend rien au mouvement intellectuel de l'humanité. « Toute la suite des hommes , dit Pascal , pendant le cours de tant de siècles , doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. « Les Romains nous ont transmis leurs lois et leur langue; et leur littérature, toute morte qu'elle est, n'en est pas moins la source vive où se retrempent notre génie et notre style : la langue latine a précédé et accompagne encore la langue française dans sa tendance à l'universalité. Les Grecs, à leur tour, nous ont communiqué, avec leur philosophie et leur littérature, cet esprit d'investigation et de méthode qui est Tàme de la science, et ces théories du goût qui ne sont que l'analyse de leurs impressions. Ainsi étudier, comprendre, aimer la littérature de ces deux peuples, c'est étudier, comprendre et aimer la nôtre ; mais isoler systématiquement son esprit de la littérature grecque et romaine, c'est se confiner, égoïste à vues étroites, dans un coin du monde, quand on a devant soi l'univers.

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