‹ Histoire de la LouisianeChapitre 33 sur 33 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

DISETTE AFFREUSE.— MÉMOIRE SUR LE CIRIER. — BIENVILLE DEMAN- DE EN VAIN L’ÉTABLISSEMENT D’UN COLLÈGE.— IL DONNE SA DÉMISSION, QUI EST ACCEPTÉE.— LE MARQUIS DE VAUDREUIL EST NOMMÉ GOUVERNEUR DE LA LOUISIANE.

L’année 1741 fut très malheureuse pour les colons, comme on le verra par les dépêches qui sont ici transcrites. La colonie souffrit beaucoup des suites d’un des ouragans les plus violents qui aient jamais eu lieu dans ce pays, et qui avait éclaté le 1 1 septembre de l’année précédente. La disette devint affreuse. Dans une dépêche du 25 février, datée de la Mobile, M. de Beauchamp dépeint ainsi l’état de la colonie : “Monseigneur, depuis ma dernière lettre, du 21 mai, les sauvages Chactas ont été en gros parti, d’environ mille à douze cents hommes, à la fin d’août, pour couper les maïs des Chickassas, mais ils n’ont pas fait grand dégât, A leur retour, ils ont essuyé comme nous un ouragan si violent, que leurs vivres, aussi bien que les nôtres, ont été presque tous perdus. Nous avons senti cet ouragan plus fortement qu’eux, étant plus près de la mer, de cinquante à soixante lieues. Ce coup de vent a été si violent, qu’il a renversé ici plusieurs maisons, entr’autres, celle que M. Bizoton avait fait construire sur la levée, pour servir de magasin et de refuge

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1741. pour les matelots. Malheureusement, toutes les farines et subsistances de la garnison étaient dedans. J’ai été obligé de faire commander toute la garnison, pour aller le long de la côte pécher les barils, dont partie étaient défoncés. Sans cette pêche aux barils, nous aurions risqué de mourir de faim, n’ayant aucune ressource, puisqu’il ne restait que six ou huit barils de farine dans le magasin du fort.

“Ce coup de vent était si furieux, que s’il avait continué quarante-huit heures, comme font pour l’ordinaire tous les ouragans, nous aurions été inondés ; mais, par bonheur, il n’a soufflé. que douze heures, et avec tant de force, que la moitié de l’île Dauphine a été emportée, et que plus de trois cents bêtes à cornes ont été noyées dans cette île. Nous en avons perdu une plus grande quantité, le long de la côte et aux Pascagoulas. Ce qui dérange extrêmement les pauvres habitants de ce quartier.

“Un effet presque incroyable de la force du vent, c’est qu’il y avait un canon de quatre livres de balle, qui était couché sur le sable, devant le corps de garde de l’ile Dauphine. Le vent l’a poussé à dix-huit pieds de l’endroit où il était. Ce qui a été attesté par tous les gens de l’île.

“Ce coup de vent prit le 1 1 septembre, et cessa vers midi, n’ayant duré que douze heures. Mais quoique sa durée n’ait pas été longue, il a causé bien du ravage. Tous les vivres et voitures ont été jetés à la côte ; notre levée, qui était en très bon état, est maintenant délabrée. Pour surcroît de malheur, il revint, le 18, un autre ouragan, qui a achevé de perdre le reste des vivres que le premier avait trop endommagés. Ce dernier, qui était du N. N. E., accompagné de grandes pluies, a fait déborder toutes les rivières, qui ont ravagé et détruit presque toutes les plantations des sauvages, depuis la Caroline jusqu’ici. Ce qui nous oblige de faire venir des Aliba-

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mons des vivres pour quatre-vingt-quatorze personnes. Le premier ouragan était de la partie de PE. S. E. Heureusement qu’il n’a pas passé à la Nouvelle-Orléans, où la récolte s’est trouvée assez abondante. Sans ce secours, toute la colonie se serait trouvée dans une disette effroyable, et nous aurions été hors d’état de faire des présents aux Chactas, auxquels il en était dû depuis deux ans.

Une dépêche de M. de Loubois, lieutenant de roi, en date du 7 mars, ne confirme que trop ce que dit Beauchamp, relativement à la triste situation de la colonie : “L’état actuel de la colonie, dit-il, ne saurait être plus critique, outre qu’elle manque absolument de tout, et que les denrées du pays y sont d’une rareté et d’une cherté excessives. Deux ouragans consécutifs, qui ont eu lieu le 11 et le 18 septembre, ont si fort maltraité la Balise, qu’il n’y a pas actuellement un canon monté. Le port et la batterie ont été emportés et renversés, les, magasins et les maisons, qui y étaient, fort endommagés, de manière que ce poste est entièrement hors de défense, et serait enlevé par quatre chaloupes, sans qu’on pût les en empêcher. Le seul bateau qui nous restait y a péri par ce coup de vent. Heureusement, M. de Membrède, qui y commande, avait eu la précaution de faire mettre à terre les marchandises dont il était chargé, de sorte qu’il n’y a eu de perdu que le bâtiment, le capitaine, un pilotin et quatre nègres du roi. On soupçonne que ce bâtiment a été jeté à la baie de St. Bernard, où un bateau venu de St. Domingue croit l’avoir vu échoué. Cette tempête s’est fait sentir avec la même violence à Biloxi, dans la rivière des Pascagoulas, à la Mobile, aux Alibamons, et même jusqu’à Tombekbé, quoique situé dans une aire de vent bien différente. Cet ouragan n’a pas laissé que de causer un dommage considérable dans tous les endroits où il a passé. Aussi, la disette est très grande. Une barrique de vin se vend 500 livres argent

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d’Espagne, et 800 livres en monnaie de la colonie, le reste à proportion. De la farine, il n’y en pas du tout, à aucun prix.

“La guerre des Chactas et des Chickassas va son train. Mais notre fort de la Mobile tombe en ruines.”

Jj6 22 mai, Bienville et Salmon rendirent une ordonnance qui portait que, pour éviter les fraudes dans tous les envois de tabac à faire en France, les habitants auraient à composer leurs envois d’un tiers au moins de feuilles de première coupe, d’une moitié de celles de la seconde, et d’un sixième au plus de celles de la troisième ; que ces trois différentes sortes de tabac, après avoir été visitées par les personnes préposées à cet effet, seraient mises séparément en boucaut, afin que l’on pût connaître plus aisément si ces proportions étaient fidèlement observées. Il fut aussi ordonné qu’à l’avenir chaque fabricant de tabac serait tenu d’avoir une étampe particulière, dont le modèle devait être déposé au greffe du conseil.

Le 18 juillet, M. de Loubois écrivait au ministre : “La plupart des postes éloignés ont été si mal traités par les deux ouragans de l’année précédente, qu’ils n’ont re ♦ cueilli aucune espèce de grains, de façon qu’ils ont été contraints de tirer leur subsistance des environs de la Nouvelle-Orléans, qui ont eu bien de la peine à leur en fournir jusqu’à présent. Ce qui a occasionné l’extrême rareté des denrées et leur extrême cherté. Il y a actuellement plusieurs familles réduites à la dernière misère, et leurs chefs ne savent pas le matin, quand ils se lèvent, où trouver un morceau de pain pour donner à leurs enfants. Heureusement, la récolte prochaine donne de grandes espérances.

“Le 29 du mois de mai dernier, les Natchez et les Chickassas, à ce que l’on soupçonne, ont enlevé, à la Pointe-Coupée, un jeune blanc de dix ans, une négresse et trois négrillons.

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“Ces mêmes Natchez, l’automne dernier, avaient atta- 1741. qué, à trente lieues dans le Ouabache, vingt-quatre chasseurs, traiteurs français, ou canadiens, dont seize sont restés morts sur le champ de bataille, avec une femme et une jeune fille. La première mériterait place dans l’histoire, pour avoir encouragé les siens pendant tout le combat, risqué plusieurs fois sa vie, en allant prendre et couper les cornes à poudre de ceux qui étaient tués, pour la partager entre ceux qui étaient en état de se défendre. Malheureusement pour les Français, le mauvais temps les avait jetés dans un petit bayou, où ils étaient à découvert de la tète aux pieds, et les ennemis, au nombre de cent quarante, qui les suivaient depuis long-temps, s’étaient saisis de la hauteur qui était boisée et fourrée. Cependant, malgré cette grande inégalité de forces et de lieux, ils se sont défendus jusqu’à six heures entières ; mais enlin, les huit qui restaient, voyant qu’ils ne pouvaient plus soutenir la gageure, allèrent tête baissée sur les barbares, et se firent faire place les armes à la main. Il y en eut cinq de blessés et trois qui ont échappé sains et saufs. Je suis très mortifié, pour la tranquillité de ce malheureux pays, de ne m’être pas trompé sur le jugement que j’avais porté de la dernière paix.”

On voit que les officiers de la colonie avaient jugé à sa valeur la paix illusoire que Bienville avait faite.

Pour ce qui concernait les Français, elle n’était que nominale, et, quant aux Chactas, les Chickassas leur tenaient tête, et ne paraissaient pas être disposés à leur donner satisfaction sur les griefs dont M. de Bienville s’était plaint en leur nom. Pendant tout le cours de / l’année, il y avait eu entre les Chactas et les Chickassas des combats partiels, dans lesquels les premiers avaient toujours eu l’avantage. Bienville écrivit à ce sujet,

“qu’il voyait avec plaisir que les Chactas s’aguerrissaient, et qu’ils ne craignaient plus d’attaquer leurs an-

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1741. ciens ennemis, Il ajouta qu’il avait appris avec satisfaction que les Chickassas étaient tellement harcelés, qu’ils se disposaient à émigrer chez les Anglais de la Caroline.

Les établissements de la Balise ayant été presque détruits par les ouragans du 11 et du 18 septembre, il fallut songera les refaire. L’ingénieur Devergès porta le devis estimatif à 454,974 livres, et encore tout n’y était-il pas compris. Bienville annonça au ministre qu’il avait donné, par adjudication, les ouvrages les plus pressés au sieur Dubreuil, le seul, dit-il, qui fut en état de suivre une pareille entreprise. Ces ouvrages, ainsi adjugés, devaient se monter à 297,382 livres, 10 sous.

Le 31 octobre, le conseil d’Etat eut la sagesse de proroger, pour dix années, l’exemption de tous droits d’entrée et de sortie, accordée par l’arrêt du 30 septembre 1732, sur les marchandises que l’on portait à la Louisiane et sur les denrées qui en venaient. C’était là persévérer dans cette bonne voie, dans laquelle on n’était entré que trop tard.

. Le budjet de la colonie se monta cette année à 319,411 livres.

On ne lira peut-être pas sans intérêt le détail des salaires de quelques officiers publics, à cette époque reculée.

De Bienville, gouverneur 12,000 liv.

Son secrétaire 1,200 “

Salmon, commissaire-ordonnateur . . 8,000 “

Son commis 1,200 “

De Noyau, lieutenant de roi 2,400 “

D’Hauterive, major de la Nouvelle-Orléans 1,200 “

De Bellisle, aide-major 1,080 “

Bobé Desclozeau, contrôleur .... 1,800 “

Le Breton, écrivain principal .... 1,000 “

1742. Le gouvernement français avait été justement mé«

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content du résultat de la dernière campagne contre les 1742. Chickassas et avait adressé à Bienville des reproches très vifs à ce sujet. Après les avoir réitérés dans une dépêche du 19 janvier, le ministre continue en ces termes : “Il m’est au surplus revenu que vous avez permis à deux familles établies dans la colonie de passer à St. Domingue par le navire Triton, et non-seulement vous ne m’avez pas informé des raisons qui ont pu vous déterminer à leur en accorder la permission, mais vous ne m’avez pas même rendu compte de leur départ*

Vous devez sentir qu’indépendamment du préjudice que la désertion des habitants cause à la colonie, leur éloigneement ne peut que contribuer à décourager ceux qui restent. C’est pour cette raison que Sa Majesté vous défend de permettre à aucun habitant de quitter la colonie, sans avoir reçu des ordres sur cela. C’est à quoi vous aurez pour agréable de vous conformer. Vous m’informerez aussi des raisons qui vous ont engagé à permettre aux deux familles de passer à St. Domingue.

* “La proposition que vous avez faite de permettre aux habitants de la Martinique, qui voudraient transporter leurs établissements à la Louisiane, d’y passer avec leurs nègresjet leurs effets, demande d’être examinée et je verrai ce qu’il convient de faire à cet égard.”

Profondément touché du blâme dont il était l’objet, Bienville demanda à être remplacé et sa demande fut accueillie.

Le 18 février, il écrivit au ministre relativement aux Indiens : “La course, que sept à huit cents Chactas ont faite pendant l’été dernier sur les Chickassas, a eu plus de succès que celles des années précédentes.

Ils ont ravagé une grande partie des vivres des ennemis et sont revenus au commencement d’octobre avec six chevelures d’hommes, dix prisonniers et plus de quatre-vingts chevaux, après en avoir tué plus de cent.

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1742. “Depuis ce temps, les Chactas ont continué de tenir des partis en campagne. Je compte que pendant l’année dernière ils ont tué cinquante-quatre hommes. Je tiens les Anglais en échec, en maintenant une bonne intelligence avec tous les autres sauvages.

“Soulier Rouge, qui peut faire tant de bien ou tant de mal, est complètement revenu aux Français. Seul, à la tête dq^ses sujets, il est allé frapper sur les Chickassas. Il a rapporté beaucoup de chevelures, a fait onze prisonniers et a enlevé quatre-vingts chevaux.

“M. de Loubois devant être chargé par intérim du gouvernement de la colonie, en attendant l’arrivée du gouverneur qu’il plaira à la cour de nommer, j’ai jugé convenable de lui laisser faire la distribution des présents de cette année, afin de lui donner connaissance, avant mon départ, de cette partie de son commandement qui n’est pas la moins difficile, et pour cet effet, je lui ai dressé un mémoire instructif sur le traitement qu’il convenait de faire à chaque village, à chaque chef et même à chaque guerrier, suivant ce que chacun d’qux avait mérité dans le courant de l’année. Je lgi recommandai de réhabiliter le Soulier Rouge en lui rendant les présents et les autres marques de distinction attachés à la médaille dont il est décoré. M. de Loubois m’a mandé en réponse que ce sauvage avait été enchanté de ce retour et lui avait promis authentiquement, en présence des autres chefs, qu’il serait aussi zélé pour nos intérêts qu’il l’avait été pour ceux des Anglais ; qu’il abjurait non-seulement tout commerce avec eux, mais qu’il voulait même nous convaincre sous peu, par quelque action d’éclat, qu’il était leur ennemi juré.

“J’ai cru, Monseigneur, que le plus sûr moyen d’assurer, avant mon départ, la tranquillité de cette colonie, était de réunir tous les chefs de cette nation dans un même esprit d’attachement pour nous. J’ai la satis-

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faction d’y avoir réussi, et en pratiquant les moyens 1742 dont je me suis servi pour les ménager, il sera aisé de les maintenir dans ces dispositions.

“Quant aux Chickassas, j’ai déjà eu l’honneur de mander à Votre Grandeur qu’il ne serait pas d’une bonne politique de- les réconcilier avec les Chactas. Le t caractère de tous les sauvages en général demande à être toujours occupé de quelque guerre, et ils pourraient bien nous inquiéter s’ils étaient trop tranquilles. Enfin, l’affaiblissement mutuel des nations belligérantes est le plus grand avantage que nous puissions retirer des dépenses que ces guerres occasionnent.

“Les Chickassas d’ailleurs, séparés des Natchez, dont la retraite chez les Chérokis se confirme tous les jours par les prisonniers, ne sont plus en état de nous causer beaucoup d’inquiétude, et pour peu que l’on entretienne les Chactas dans les dispositions où ils sont, de les harceler jusqu’à ce qu'ils les aient contraints d’abandonner leur pays, la colonie sera bientôt délivrée de cette nation inquiète. Les derniers prisonniers ont rapporté aux Chactas que les Anglais, harcelés par leurs courses fréquentes et ruinés par la perte de leurs chevaux, pressaient tous les jours nos ennemis de se retirer dans la Caroline, à l’exemple de plusieurs de leurs familles, qui y avaient trouvé un asile tranquille, et que les Chickassas ne refusaient de se rendre à ces sollicitations, que par attachement pour le magnifique et fertile pays qu’ils habitent.

“Le sieur Lesueur, capitaine, à qui je laisse depuis trois ans le commandement de Tombekbé, parce qu’il entend mieux qu’un autre le gouvernement des Chactas, dont il sait parfaitement la langue, me mande que cette nation se disposait à mettre le mois prochain sept à huit cents hommes en campagne pour aller enlever les chevaux des Chickassas et des Anglais dans les plaines, et qu’ils lui avaient promis de faire un autre

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1742. armement au mois de septembre prochain, plus fort que celui-ci, pour ravager leurs vivres ; que dans cet intervalle, ils tiendraient toujours de nombreux partis dans leur pays de chasse et sur le chemin des Anglais; enfin, qu’ils étaient résolus de leur faire abandonner le pays.” L’arbre qu’on appelle à la Louisiane le cirier, et qui y est si commun, avait attiré l’attention du gouvernement. En réponse aux renseignements qui avaient été demandés à ce sujet, Bienville et Salmon écrivaient, le 24 mars :

‘‘Il n’est pas douteux que, si l’arbrisseau qui porte une graine dont on tire la cire était cultivé, on en tirerait un avantage considérable, mais la colonie n’a point été assez peuplée jusqu’à présent, pour qu’on ait pu s’attacher à cette culture. Les habitants voisins des cantons où croît cet arbrisseau en tirent de la cire pour leur usage. M. Salmon avait envoyé à Votre Grandeur, peu de temps après son arrivée en ce pays, un pain de cette cire. Depuis ce temps-là, il n’en a point entendu parler. A la fin de novembre dernier, étant à la concession d’Asfeld, il fit ramasser environ cinquante livres de grai- ' nés. Il la fit fondre, et il en a tiré environ un sixième. Elle se blanchit comme la cire jaune, en la faisant fondre, et la versant sur un moule pour la mettre en rippes , et l’exposant ensuite à la rosée. Une bougie de cette cire, du poids de 2 onces 6 gros, dure sept heures, et mêlée moitié de suif, elle dure six heures. Il ne sera facile de juger du produit que cette culture pourra donner, que dans quelques années, si les habitants en font - des plantations. C’est à quoi nous les engageons de notre mieux. Quelques-uns des principaux nous ont promis qujils en feraient un essai, lorsque la saison sera venue d’en transplanter. Le sieur Prat doit envoyer à Monseigneur un mémoire à ce sujet.”

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Extrait du Mémoire de Prat.

1 ° . “Les sauvages Chaouachas appelaient cet arbrisseau anemiche.

2 ° . “Il croît le plus volontiers dans les lieux bas, humides, qui se trouvent noyés une partie de l’année, et dont la terre est grasse, noire et légère. On en trouve néanmoins d’assez beaux dans les terres un peu élevées, où l’eau ne séjourne jamais.

3 ° . “Si l’on plante des drageons d’un ou de deux ans, qui se trouvent en assez grand nombre au pied de tous les vieux arbres, on peut se promettre qu’ils rapporteront du fruit (en petite quantité) au bout de quatre ans. J’en ai vu ici deux pieds, l’un stérile, l’autre fertile, qui avaient été plantés dans le coin d’un jardin, et qui ont poussé des fleurs au commencement de la troisième année, quoique fort négligés ; et l’espèce fertile a donné des fruits sur la fin de la même année. Ces rejetons pouvaient avoir deux ans, lorsqu’ils ont été tirés des bois pour être plantés.

4 ° . “On peut avoir six livres de graines par pied d’arbre.

5 ° . “On n’a jusqu’à présent planté que des rejetons. On n’a essayé ni de la bouture ni de la marcote. On en a semé, mais les graines n’ont pas levé.

6°. “A l’égard du caractère de cette plante, celui qu’en donne Linnæus, sous le nom de Myrica , page 302, dans la 22me classe, qu’il appelle Dioecia, m’a paru convenir à notre arbrisseau. Il cite Tournefort, qui en a donné un mémoire à l’Académie en 1706, tome 3, sous le nom de Gale. Linnæus a raison de dire que ce genre a beaucoup d’affinité avec le pistachier ou térébinthe. En suivant aussi le système de Tournefort, il doit être placé à la 3me section de la 18me classe, avec le tercbinthe et le lenîisque/’

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Extrait du Mémoire de M. Alexandre, Botaniste.

“C’est un arbrisseau toujours vert, qui vient naturellement presque dans tous les endroits tempérés de l’Amérique septentrionale, comme à la Floride, à la Louisiane, à la Caroline, etc. Il croît en buisson à la hauteur d’environ douze à quinze pieds au plus, ayant le port de l’olivier ou du myrthe, dont il a aussi à peu près l’odeur. Son tronc est le plus souvent tortu, et recouvert d’une écorce mince, assez unie, et de couleur cendrée extérieurement, verte en dessous. Son bois est d’un blanc très clair, médiocrement dur, cassant, et n’ayant que très peu de moelle. Ses rameaux sont droits, branchus, garnis de feuilles disposées alternativement jusqu’aux extrémités des plus petites branches. Elles sont étroites et assez irrégulières, d’environ deux, trois à quatre pouces, larges d’environ trois à quatre lignes vers les deux tiers ou les trois quarts de leur longueur, allant toujours en diminuant jusqu’à l’endroit des tiges et des branches d’où elles prennent naissance, s’y terminant par des queues très courtes et peu distinguées. Le reste de leur partie supérieure finit en pointes, le plus souvent tronquées en manière de sabre, luisantes en dessus, plus ternes en dessous, et comme légèrement et irrégulièrement ondées et dentelées en leurs bords. Ses fleurs naissent le long et autour des petites branches et dans les aisselles des feuilles. Ce sont des manières de petits chatons en épi, longs d’environ deux à trois lignes au plus ; dans cette espèce-ci, ces chatons sont des petits bouquets pyramidaux de fleurs, à étamines de figure conique, disposées alternativement le long et autour d’une espèce de poinçon, lequel leur sert comme de centre commun. Chacune de ces fleurs, examinées avec la loupe, paraît d’une structure particulière. Leur partie inférieure est creusée en cuilleron, et semble leur tenir lieu de calice.

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du fonds duquel s’élance le pistil, surmonté de trois 1742. filets d’étamines en manière d’aigrette, chargés à leurs extrémités de deux sommets en bourses membraneuses à peu près ovales, lesquels s’ouvrent dans leur partie antérieure en deux coques qui se renversent sur les côtés par une espèce de ressort, en forme de charnières, et laissent échapper une très grande quantité de poussière jaune très fine. Lorsque ces fleurs sont passées, elles laissent entrevoir le pistil, lequel n’est autre chose que l’embryon du fruit encore à demi-enveloppé du calice en manière d’écaille, et encore surmonté des filets d’étamines en façon d’aigrettes. Ce pistil grossissant ensuite, devient une petite baie sèche, recouverte d’une peau mince et chagrinée, des porosités de laquelle transpire une substance bitumineuse luisante et d’un vert jaunelait au commencement, mais qui devient, lorsque les baies ont acquis leur parfaite maturité, tout-à-fait crystaline, presque blanche ou cendrée, et dont toute la superficie extérieure est couverte par petits grains crystalins disposés en écaille. Sous l’enveloppe de cette peau chagrine, est un petit noyau ligneux, qui renferme une semence ronde qui se sépare en deux lobes. Lorsque cette graine est parfaitement mûre, elle n’excède guère la grosseur d’un grain de coriandre, et cette substance bitumineuse qui la recouvre n’est autre chose qu’une véritable espèce de cire végétale, de la nature de celle des abeilles, et qui n’en diffère qu’en ce qu’elle est beaucoup plus sèche et friable, et d’une odeur balsamique très agréable.

“Toutes les fois que j’ai été à portée d’examiner ces arbrisseaux, j’en ai toujours reconnu trois espèces très distinctes en apparence, savoir : celle, ci-dessus désignée, dont les chatons sont beaucoup plus courts et dont les fleurs nouent presque en même temps qu’elles s’épanouissent. Des deux autres espèces l’une n’est différente de la première qu’en ce que ses chatons sont

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1742. plus longs, tombent sans nouer et ne donnent aucun fruit. Enfin la troisième n’est différente de cette seconde qu’en ce que les feuilles sont plus courtes, d’un vert plus clair, moins étroites dans leur partie inférieure, et dont les dentelures sont plus régulières et plus près les unes des autres. Je ne voudrais pourtant pas encore assurer que ce ne fût une variété de la seconde espèce. Ils fleurissent en février et mars, et leurs graines sont parfaitement mûres et en état d’être cueillies, depuis le mois de novembre jusqu’en janvier au plus tard. Puis, elles se dépouillent de leur cire, de sorte qu’il ne reste plus que le noyau.

«Ils croissent naturellement presque dans toutes sortes de terrains, de quelque nature qu’ils soient. Ils naissent néanmoins d’une plus belle venue et montent à la hauteur d’environ douze à quinze pieds dans les basfonds sablonneux et humides de la côte maritime de la Louisiane, où il se trouve une espèce de terreau de bois et de feuilles pourries, comme à Barataria, etc. On en voit aussi en grande quantité et des plus grands sur toutes les terres du Mississippi. J’ai même rencontré plusieurs de ces arbrisseaux, qui avaient pris naissance dans de vieux troncs d’arbres pourris qui allaient en dérive sur le fleuve, et ces arbrisseaux parviennent à leur plus grande hauteur, qui est douze à quinze pieds, dans l’espace de huit à dix ans. Il en croît aussi dans les pinières sablonneuses, mais ils sont beaucoup plus petits.

«La culture en est certaine, quand on voudra s’en donner la peine.

«Le rendement en est encore incertain. Les épreuves n’ont pas été considérables ; puis il faudrait tenir compte du plus ou moins de sécheresse au temps de la récolte, de la nature du terrain plus ou moins couvert, du degré de nourriture de la graine, etc. De sorte que bien qu’on ait obtenu quelquefois en cire le quart du

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poids des graines, il ne faut pas compter sur plus d’un septième ou d’un neuvième ; terme moyen, un huitième. Ils viennent de graines et de bouture.”

Ces détails sur le cirier de la Louisiane ne sont pas dépourvus d’intérêt, et peuvent même être de quelque utilité, si plus tard on cherchait à tirer parti de cet arbrisseau.

Le 26 mars, Bienville écrivit au ministre au sujet de sa retraite, qu’il avait demandée : “Si le succès avait toujours répondu à mon application aux affaires de ce gouvernement, et à mon zèle pour le service du roi, je lui aurais volontiers consacré le reste de mes jours, mais une espèce de fatalité, attachée depuis quelque temps à traverser la plupart de mes projets les mieux concertés, m’a souvent fait perdre les f ruits de mes travaux et peut-être une partie de la confiance de Votre Grandeur. Je n’ai donc pas cru devoir me roidir plus long-temps contre ma mauvaise fortune. Je souhaite que l’officier qui sera choisi pour me remplacer soit plus heureux que moi. Je vais donner toute mon attention, pendant le reste de mon séjour ici, à aplanir les difficultés attachées à la place que je lui remettrai, et je peux me flatter de lui laisser les affaires en meilleur ordre qu’elles n’ont jamais été.

“Je suis trop vrai pour assurer que la paix avec les Chickassas soit exactement observée par toute la nation. Nous apprenons, par les prisonniers que les Chactas font sur eux, que quelques villages, séduits par les traiteurs anglais, s'opposaient aux dispositions des autres à exécuter les conditions du traité, mais leur parti est désormais trop faible pour inquiéter la colonie. D’ailleurs, jamais nos alliés n’ont été si bien disposés et n’ont agi si efficacement pour réduire cette nation rebelle, et il n’est pas douteux qu’avec un peu d’attention à ménager ces dispositions, on n’en vienne bientôt à bout .”

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1742. Quoique gouvernant le pays par intérim, et attendant son successeur, Bienville ne s’occupait pas moins, avec activité, de tout ce qui pouvait contribuer à la prospérité de la colonie. Ainsi, le 15 juin, il mandait au gouvernement français, conjointement avec Salmon : “Il y a long-temps que les habitants de la Louisiane font des représentations sur la nécessité d’y établir un collège pour l’éducation de leurs enfants. Touchés, de leur côté, des avantages d’un pareil établissement, ils ont proposé aux jésuites d’y pourvoir, mais ces religieux s’en sont défendus faute de logement et de sujets. Il serait cependant essentiel qu’il put y en avoir un pour les humanités seulement, la géométrie, la géographie, le pilotage, etc. Les enfants apprendraient d’ailleurs leur religion, qui est la base des mœurs. Les parents ne voient que trop combien les jeunes gens, élevés dans la mollesse et l’oisiveté, se trouvent dans la suite peu utiles, et combien ceux des habitants, qui sont en état d’envoyer leurs enfants en France pour leur procurer de l’éducation, consomment de bien à cette occasion. Il est même à craindre qu’il n’arrive de là que la plupart de ces sortes de jeunes gens, dégoûtés du pays, n’y reviennent que pour recueillir les biens que leurs parents leur auront laissés.

“Plusieurs personnes de la Vera-Cruz voudraient quil y eut un collège ici pour y envoyer leurs enfants.”

Cette demande de Bienville et Salmon, au sujet de l’établissement d’un collège, fut écartée, sous le prétexte que la colonie était encore trop peu importante.

Sur ces entrefaites, quelques Anglais avaient été trouvés dans les limites de la Louisiane et faits prisonniers par le sieur Populus de St. Protais, officier dans les troupes de la colonie, qui se rendait aux Illinois. On en avait référé au conseil, qui les condamna à trois et cinq ans de prison, suivant la plus ou moins grande culpabilité que l’on attribua aux desseins de chacun

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d’eux. ’Le jugement reposa sur la présomption que des 1742. Anglais ne pouvaient être venus dans la colonie qu’avec de mauvaises intentions, puisque les deux nations étaient en guerre.

Cinq autres Anglais furent trouvés dans de petis canots d’écorce, à trente lieues des Natchez. Il paraît qu’ils avaient été envoyés de la Virginie, en découverte. Bienville écrit sur leur compte, en date du 30 juillet,

“Ils seront jugés, et je tâcherai qu’ils aillent aux mines du Nouveau Mexique.”

Les Français étaient alors dans un état d’intelligence parfaite avec les Espagnols. Car, en date du 17 juin, Bienville avait écrit au ministre, que Yaudiencia real du Mexique, qui gouvernait ce pays par intérim, sachant que les Anglais, sous les ordres de l’amiral Vernon, projetaient une attaque contre Vera-Cruz, lui avait envoyé demander six canons du calibre de dixhuit, et qu’il avait accordé ce secours, de concert avec le commissaire-ordonnateur, Salmon.

Le budget de la colonie fut cette année de 322,629 livres.

Le marquis de Vaudreuil, fils d’un ancien gouverneur du Canada, fut nommé à la place de Bienville.

En attendant son successeur, Bienville, voyant qu’il avait toujours mal réussi lorsqu’il avait mis les forces de la colonie en mouvement contre les Chickassas, se borna à faire harceler cette nation et à la faire massacrer en détail par les Chactas.

“Au mois de septembre dernier, écrivait-il, les Chactas ont fait une course sur les Chickassas, dans laquelle course ils ont ravagé plus d’une lieue de campagne de blé, tué sLx hommes et fait treize prisonniers.

“Un autre parti, composé de cinq hommes seulement, a enlevé, à la porte des villages des Chickassas, cinq esclaves qu’ils ont emmenés en vie.

“Un troisième parti, composé de soixante hommes,

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1742. après avoir visité inutilement tous les cantons de chasse des Chickassas, a trouvé une route nouvellement frayée du côté de la Caroline. L’ayant suivie, il est arrivé à un campement de Chickassas, qu’il n’a pu enlever, mais auquel il a tué beaucoup de monde et fait vingt prisonniers. De ceux-ci, ils ont appris que ce parti se composait de quarante familles se rendant à la Caroline, pour s’éloigner le plus possible des Français ; que beaucoup d’autres familles les avaient précédées, et que le restant de la nation ne tarderait pas à les suivre.

“Ainsi, j’aurai la satisfaction de remettre à M. de Vaudreuil la colonie dans un état parfait de tranquillité. La seule querelle qui soit à craindre, est celle des Chactas et des Abékas, qui était terminée, lorsque de jeunes guerriers abékas, ayant rencontré deux Chactas à la chasse, les ont attirés dans leur camp, sous prétexte de les y faire reposer, et les ont assassinés. J’espère cependant arrêter les suites de cette trahison, en gagnant du temps et en faisant entendre aux Chactas que le plus pressé est d’en finir avec les Chickassas.”

1743. Le nouveau gouverneur, le marquis de Vaudreuil, arriva à la Louisiane, le 10 mai 1743, et Bienville partit pour rentrer en France. Il ne devait plus revenir dans la colonie, dont il était l’un des fondateurs, et dans laquelle il avait passé quarante-quatre ans, toujours en remplissant différentes fonctions publiques, sauf les intervalles des courts voyages qu’il avait faits en France. Il était venu à la Louisiane à l’âge de dix-huit ans, et il partit à l’âge de soixante-deux ans, en emportant les regrets, l’estime et l’alfection de tous les colons, qui l'appelaient le père de la colonie. A cette époque, le commerce de la Louisiane, dégagé des entraves du monopole, commençait à prospérer, et était alimenté par des récoltes abondantes de riz, de tabac et d’indigo. De tous les gouverneurs de la Louisiane, Bienville en avait certainement été le plus habile, et était l'homme qui lui

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avait rendu le plus de services. La colonie était en 1743, quelque sorte sa création, et il est naturel de supposer qu’il éprouvait pour elle un attachement paternel. Mais peut-être ce sentiment lui fît-il voir d’un œil jaloux toute administration qui n’était pas la sienne, et chercha-t-il à l’entraver, si ce n’est par des actes patents, du moins par un refus de coopération, ou par un mauvais vouloir qui ne manqua pas d’exercer une grande influence sur ses nombreux partisans, et de les porter à organiser un système d’opposition, fatal aux intérêts du pays. Toutes les apparences, tout un concours de circonstances malheureuses pour la mémoire de Bienville, donnent à penser que ce fut par sa faute, que ne réussit point la dernière expédition contre les Chickassas, sous le commandement de M. de Noailles, qui avait été envoyé exprès de France pour la diriger. M. de Bienville. ne sachant comment se présenter sous un jour favorable et comment lutter contre les préventions qui militaient de toutes parts contre lui, était obligé, comme on le voit, par sa dépêche du 26 mars, d’avoir recours à la fatalité et de s’en prendre à elle, en lui attribuant ses malheurs. Quoiqu’il en soit, Bienville n’en est pas moins un des caractères les plus saillants et les plus honorables des premiers temps historiques de la Louisiane.

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