CHAPITRE IL
ÉTABLISSEMENTS AU CANADA.— EXPÉDITION DE MARQUETTE ET DE JOUET À LA LOUISIANE.— DESCExNTE DU MISSISSIPPI PAR LASALLE, JUSQU’À SON EMBOUCHURE.
Les Français, n’ayant pas réussi dans les tentatives qu’ils avaient faites pour coloniser le Canada, paraissaient avoir renoncé à toute entreprise de ce genre, lorsque François de La Roque, seigneur de Robert val,' en Picardie, qui jouissait de la plus haute considération dans cette province, sollicita de François Ier la permission d’aller faire des découvertes en Amérique. Le roi de France accueillit sa demande, et, le 15 janvier 1510, La Roque fut créé vice-roi du Canada. Il partit l’année suivante avec cinq navires, pour prendre possession de son gouvernement, dont il fallait arracher le territoire aux Indiens. Cartier, qui avait déjà fait ces voyages, lui servait de pilote en chef. La traversée fut heureuse, et La Roque, après avoir construit sur le bord du fleuve St.-Laurent un fort, dont il confia le commandement à Cartier, et après avoir ordonné à l’un de ses autres pilotes de chercher au Nord Ouest un passage à la Chine, retourna avec empressement au beau pays qu’il avait quitté pour cette expédition aventureuse.
La colonie que La Roque établit ainsi au Canada fut la première qui présentât une apparence de stabilité, et qui olirit quelque espoir de succès. Cependant le gouvernement français ne s’en occupa nullement, et ce ne
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1540. fut que dans la neuvième année du règne de Henri III, que le marquis de La Roche, ayant obtenu les mêmes pouvoirs que ceux qui avaient été accordés quarantetrois ans auparavant au seigneur de Robertval, passa la
1583. mer, en 1583, pour tenter aussi la fortune, qui jusqu’alors avait peu favorisé ses prédécesseurs. Arrivé à File con- - nue maintenant sous le nom de Sable Island, que le baron de Lévy avait visitée avant lui, il y laissa quelques misérables qu’il avait tirés des prisons de Paris, et parcourut ensuite cette partie de l’Amérique du Nord qui est connue aujourd’hui sous le nom d’Acadie ou de Nouvelle Ecosse. Après ces explorations, il retourna en France, où une mort prématurée mit fin à ses desseins de colonisation.
î562 Le sud de l’Amérique du Nord avait aussi attiré les regards des Français, car en 1562, l’amiral Coligny, que persécutait la jalousie ou la haine d’une cour corrompue, avait pensé à se ménager un asile en Amérique, ainsi qu’aux protestants qui voudraient partager son sort. Il ' fit équiper à Dieppe deux navires, sur lesquels s’embarqua un nombre assez considérable de colons. Il en confia le commandement à Ribaud. Parti au mois de février, Ribaud fit terre à l’embouchure de la rivière Ste. Marie, qui sépare la Géorgie de la Floride, et qu’il appela la rivière de Mai, parce qu’il y était arrivé pendant le mois qui porte ce nom. Les Indiens lui firent l’accueil le plus hospitalier. Profitant de leur bonne disposition, il éleva sur le bord de la rivière une colonne sur laquelle il grava les armes de France, en signe de prise de possession. Après un court séjour au lieu de son débarquement,- il s’avança vers le Nord, jusqu’à l’embouchure de la rivière Edisto, dans l’Etat actuel de la Caroline du Sud. Là, ayant fondé la colonie qu’il était chargé d’établir, et en ayant remis le commandement à l’un de ses compagnons, nommé Albert, il retourna en France. Coligny, qui depuis long-temps était en disgrâce auprès de son
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souverain, profita, en 1564, de la faveur qui lui était re- 1564. venue en apparence, pour faire partir une seconde expédition destinée à secourir la colonie qu’il avait fondée, et dont il conféra le commandement à Laudonnière. Ces généreux efforts de Coligny n’eurent point un heureux résultat. Car les Espagnols s’étant emparés de cette colonie naissante, en 1565, et ayant fait la plupart des 1565. Français prisonniers, les pendirent aux arbres avec cette inscription : “Pendus comme hérétiques et non comme Français.”
Il est à remarquer que cet évènement fût le premier acte d'hostilité commis entre deux nations européennes dans le Nouveau Monde. *
Dès que cette nouvelle parvint en France, elle excita la plus vive indignation. Dominique de Gourgues, de la province de Gascogne, en éprouva une patriotique colère et jura de tirer de cet outrage une vengeance exemplaire. Il vendit son patrimoine, et, aidé de deux de ses amis, il équipa trois navires dans le port de Bordeaux, enrôla deux cents hommes, et partit des bords de la Garonne, le ‘2 d'août 1567. De Gourgues arriva heureu- 1567. sement au lieu de sa destination, et ayant gagné par des présents les bonnes grâces des Indiens, il les détermina à se réunir à lui contre les Espagnols, qu’il attaqua immédiatement, et dont il fit un grand carnage. Ceux qu’il fit prisonniers furent attachés au gibet vengeur avec cette inscription : “Pendus comme assassins et non comme Espagnols.” Après avoir accompli cet acte de, justice, de Gourgues retourna en France, où, au lieu de recevoir une récompense pour avoir vengé la mort de ses concitoyens, il apprit que sa tète avait été mise à prix par le roi catholique Philippe II, avec la courtoise permission du roi très-chrétien Charles IX, et il fut longtemps obligé de cacher cette tète proscrite, qui, si elle eût été découverte, eût roulé sur l'échafaud, pour le bon plaisir d'un despote orgueilleux et féroce.
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Depuis la tentative du marquis de La Roche au Canada. plusieurs autres avaient été faites avec plus ou moins de succès, mais ces succès, quels qu’ils furent, étaient, après tout, extrêmement insignifiants, lorsque le 3 juillet 1608. 1008, Champlain, qui découvrit plus tard le lac auquel il donna son nom, fonda sur la rive nord du St. Laurent la ville de Québec, à une distance de 300 milles de la mer. L’existence de cette colonie fut constamment menacée par les Indiens, auxquels Champlain eut à livrer des combats nombreux, avant de retourner en France, où il apprit à Henri IV, qui régnait alors, le succès de son expédition. Le roi fut enchanté du récit que lui fit Champlain, et donna le nom de Nouvelle-France à ses domaines américains, qu’il négligea cependant, pour 1622. s’occuper de soins plus importants. Car en 1G22, Québec, quatorze ans après sa fondation, avait si peu prospéré, que sa population n’était que de cinquante âmes. Québec était encore dans cet état de langueur, lorsqu’elle fut prise par les Anglais en 1028 ; mais ils ne la gardè- 1632. rent pas long-temps et la rendirent à la France en 1632, en conséquence du traité de paix de 8t. Germain. Après un grand nombre de succès et de revers, dans lesquels les Iroquois et les H lirons jouent un rôle principal, la Nouvelle-France eut espoir de jouir enfin de quelques jours de prospérité et de puissance, sous le gouverne- 1671. ment du comte de Frontenac, en 1071. Quelques forts furent construits, et les Indiens furent obligés de se tenir g. une distance respectueuse des établissements français.
Ce court exposé de la découverte du Canada et de ses premiers établissements était une introduction indispensable à l’histoire de la Louisiane, qui en est en quelque sorte la fille, et dont la population primitive était, pour la plupart, d’origine canadienne. En effet, les Jumonville de Villiers se sont couverts de gloire au Canada. Pierre Boucher de Grand-Pré était gouverneur de Montréal et des trois rivières en 1643, et un Yilleré
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u tait membre du conseil général et l’un des citoyens les 1671 plus distingués de la Nouvelle-France en 1665. Leurs descendants existent encore à la Louisiane.
Les Indiens avaient appris aux Canadiens que vers l'Ouest il existait un lleuve immense dont le cours était inconnu, et l’on se persuada, qu’en le remontant, on trouverait un passage à la Chine, ou qu’en le descendant, on arriverait au golfe du Mexique. Talon, qui, le premier, fut intendant de la NouvelledFrance, et qui comptait bientôt rentrer dans l’ancienne, résolut, avant son départ, de découvrir le fleuve fameux dont les naturels parlaient comme étant l’une des merveilles du Nouveau Monde. Il chargea de l'accomplissement de ce projet le père Marquette, moine récollet, qui ayant passé de longues années comme missionnaire parmi les Indiens, en parlait parfaitement la langue, et Joliet, un des principaux marchands de Québec, qui avait eu de grandes relations commerciales avec les tribus sauvages. Ces hardis aventuriers, que la grandeur de l’objet qu'ils avaient en vue put seule soutenir parmi les fatigues et les dangers auxquels ils furent exposés, découvrirent le Mississippi, le 7 juillet 1673, cent 1673. trente ans après l’arrivée de Soto sur ses bords, où aucun homme blanc n’avait paru depuis cette époque.
Les voyageurs s'abandonnèrent au courant du fleuve et ils arrivèrent en peu de temps à un village des Illinois, près de l’embouchure du Missouri. Ces Indiens, qui avaient eu des relations avec les Français du Canada, reçurent ces étrangers avec une touchante hospitalité et prièrent leurs hôtes de leur envoyer des missionnaires pour leur porter la parole du Grand Esprit.
Après un court séjour parmi leurs nouveaux amis, les voyageurs continuèrent leur route et parvinrent heureusement à un village des Arkansas. Croyant alors s’ètre suiiisamment assurés que le cours du fleuve était vers le golfe du Mexique, et ayant presque épuisé leurs
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1673. provisions, ils pensèrent qu’il serait inutile et dangereux de s’aventurer plus loin parmi des nations sauvages dont ils ignoraient le caractère et dont il était prudent de se méfier. Ils retournèrent donc à la rivière des Illinois et, l’ayant remontée, se rendirent à Chicago sur le lac Michigan. Là, ils se séparèrent ; l’homme de l’évangile retourna parmi les Indiens sur la rive Nord du lac pour exécuter sa mission sainte, et le marchand descendit jusqu’à Québec pour rendre compte à son chef du succès de l’entreprise. Le comte de Frontenac qui, quoique éloigné de la cour, n’en avait pas oublié la tactique, donna au fleuve le nom de Colbert, en l’honneur du ministre auquel les finances du royaume étaient alors confiées.
La nouvelle de cette découverte répandit la plus grande joie dans le Canada. Les cloches de la cathédrale sonnèrent pendant un jour entier et l’Evêque de. Québec, suivi de son clergé et de toute la population de la ville, alla aux pieds de l’autel rendre des actions de grâces à Dieu. On était loin de prévoir alors que le drapeau sans tache disparaîtrait devant la bannière étoilée et que le lys royal ne prendrait pas racine sur le sol destiné à nourrir l’arbre seul de la liberté. Les siècles ont roulé, et l’aigle républicaine a pris la plaçe de l’écusson monarchique.
Sur ces entrefaites, le père Marquette étant mort, et Joliet étant trop engagé dans ses opérations commerciales pour s’occuper d’autre chose, la sensation qu'avait causée la découverte du Mississippi, ne fut suivie d’aucune tentative pour en tirer parti. Les esprits n’étaient plus échauffés par des projets de gloire et de fortune, et une sorte d’apathie avait succédé à l’audacieuse activité des premiers aventuriers Français qui avaient abordé en Amérique, lorsque la France dût au courage et à la persévérance d’un homme obscur l’honneur de fonder une colonie dans cette magnifique
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montrée, à laquelle de si hautes destinées sont réser- 1G73. \rrs. Cet homme était Robert Cavalier de Lasalle, qui «•tait né i\ Rouen et qui avait appartenu pendant plusieurs années à la Société des Jésuites. Son père et sa mère avant cessé de vivre, lorsqu'il faisait partie de cet ordre religieux, il ne put, dit-on, obtenir leur héritage, à cause de la mort civile dont il était frappé. Des passions ardentes fermentaient dans le cœur de Lasalle et donnaient une nouvelle vigueur au génie entreprenant dont la nature l’avait doué. Il était un de ces hommes pour qui la vie n’est qu’un fardeau, si elle ii est pas illustrée par la gloire et embellie par les plaisirs que procurent les richesses. Si son ambition était extrême, il avait toutes les qualités qui la font réussir. Son ame était forte, sa persévérance inébranlable, et l’idée des dangers souriait à son audace. Elevé parmi les jésuites, ces hommes déliés l’avaient initié aux mystères du cœur humain dont il connaissait les plus secrets replis. Malheureusement pour lui, cette grande connaissance qu’il en avait acquise lui avait inspiré le plus profond mépris pour les hommes, qu’il ne pouvait s'empêcher de traiter avec une hauteur, souvent capricieuse, lorsqu’il les avait sous ses ordres. Tel était celui qui, dans l’espoir de satisfaire les deux passions dominantes de son cœur, l’amour de la gloire et des richesses, était arrivé au Canada avec l’intention de pousser plus loin les découvertes du père Marquette et de Joliet. Il ne douta pas que le Mississippi ne se déchargeât dans le golfe du Mexique, mais il adopta l’idée qu'en le remontant, on trouverait quelque moyen de communication avec la Chine. Cette conception gigantesque était de nature à flatter un génie tel que le sien, et son imagination ardente voyait déjà les produits de l’industrie chinoise descendre le cours du fleuve.
Lasalle communiqua ses vues et ses espérances au comte do Frontenac, à qui il suggéra qu’il était de
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1673. toute nécessité de construire des forts, de distance en distance, pour protéger les premiers établissements des colons contre les irruptions des Iroquois. Le comte ap- \ prouva tous ses plans, mais comme leur exécution exigeait des déboursés considérables, ii ne voulut rien faire sans l’ordre du ministre et ordonna à Lasalle d’aller lui demander son autorisation. A son arrivée en France, Lasalle fut présenté au prince de Conti, dont il fut assez heureux pour gagner les bonnes grâces. Ce prince, ayant goûté ses projets, les fit agréer à la cour. Le roi accorda à l’audacieux aventurier des lettres de noblesse, lui concéda en toute propriété un territoire très étendu aux environs du fort Frontenac, à condition qu’il rebâtirait ce fort en pierres, et le revêtit de tous les pouvoirs nécessaires pour exécuter ses grands desseins de découverte et de commerce avec les Indiens. Le protecteur de Lasalle, le prince de Conti, désira qu’il emmenât avec lui un chevalier de Tonti, ollicier italien, qui avait servi avec distinction en Sicile. Il était fils de l’inventeur de la Tontine, manière de placer de l’argent à intérêt qui n’est pas inconnue aux Etats-Unis et qui consiste en ceci : plusieurs personnes réunissent leurs capitaux et les font valoir, avec la condition que lorsqu'un des associés meurt, sa part dans le capital commun revient aux survivants.
1678. Lasalle débarqua à Québec le 15 septembre 1G78, et s’empressa de se rendre à l’entrée du lac Ontario, appelé alors Frontenac, où il éleva un fort, et construisit une embarcation de quarante tonneaux en si peu de temps, que la colonie conçut la plus haute idée de son activité et de ses talents. La barque fut lancée le 18 novembre, et Lasalle, après une longue et périlleuse traversée, arriva à un village des Iroquois près des chutes du Nia-
* • gara, où il prit ses quartiers d’hiver. Au retour du prin-
temps, 1079, Lasalle, après avoir fait diverses explorations, construit plusieurs forts, et après s’ètre engagé
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dans plusieurs opérations commerciales qui lui furent 1679. très avantageuses, s’avança jusqu’à la rivière des Illinois, à laquelle il donna le nom de Seigneley. Il avait jxmr compagnons quarante soldats, trois moines et le chevalier de Tonti. Voyageant à petites journées et faisant de fréquentes excursions pour examiner le pays, il arriva vers la fête de Noël à un village de cinq cents huttes. Le village était désert, de sorte que les voyageurs purent le visiter à loisir. Les huttes, grossièrement faites, étaient divisées en deux chambres. Les matériaux n’étaient que de la terre et des joncs tressés. Sous chaque hutte, il y avait un caveau rempli de maïs, dont les Français avaient grand besoin, et dont ils se pourvurent abondamment. Poursuivant leur route, ils arrivèrent, quatre-vingt dix-neuf milles plus loin, à un lac qui avait sept lieues de circonférence, et qui contenait un nombre incroyable de poissons. Traversant ce lac, ils retrouvèrent la rivière des Illinois, dont ils reprirent la navigation, et ils aperçurent bientôt deux camps indiens. Dès que les sauvages virent cette troupe étrangère, ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants dans les bois, et se rangèrent en bataille des deux côtés de la rivière. Lasalle, ayant ordonné à ses compagnons de se mettre en posture de défense, l’un des chefs indiens sortit des rangs et leur demanda quel était le but de leur visite. Lasalle leur répondit par son interprète, que lui et sa troupe étaient des Français, et qu’ils n’avaient d’autre but que de faire connaître à leurs frères rouges le vrai Dieu, le père commun des hommes, le créateur de toutes choses, ainsi (pie de leur otfrir la protection du roi de France, leur souverain, et d’acheter les produits de leurs chasses. Satisfaits de cette réponse, les Illinois proposèrent aux pales visages de fumerie calumet de la paix, et les traitèrent avec cordialité. Les Français, en retour de provisions et de fourrures de toute espèce, donnèrent à leurs alliés des instruments aratoires et cette liqueur enivrante
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1679. que Ton appelle eau-de-vie, mais qui, pour les simples habitants des forêts, devint par la suite un breuvage de mort. Enchantés de Lasallc et de ses compagnons, les Illinois les prièrent de passer quelques mois parmi eux. Lasalle y consentit d’autant plus facilement, que telle était son intention, avant d’en avoir reçu l’invitation. Aussitôt, les Indiens se répandant dans les bois, cherchèrent de tous côtés les fruits les plus délicieux, les racines les plus délicates, firent tomber sous leurs flèches le buffle sauvage et le daim timide, et fbomme de la civilisation s’assit avec joie au banquet hospitalier de l’homme de la nature. Ils ne prévoyaient pas, ces malheureux Indiens, qu’un jour leurs descendants seraient obligés d’emporter les ossements de leurs pères, et de fuir loin de la terre natale ! En effet, ils ont disparu sous les agressions de la race européenne, comme la paille légère de leurs savannes est emportée par le souille orageux du vent du Midi.
Lasalle, croyant qu’il serait utile de leur inspirer une grande crainte de ses armes, fit faire plusieurs décharges de inousqucterie en leur présence. L’étonnement causé par ces foudres d’airain et l’érection d’un fort sur la rive du fleuve produisirent l’effet désiré. Inquiet de n’avoir pas reçu des nouvelles d’une barque qu’il avait envoyée au Niagara avec une riche cargaison de peaux et de fourrures, et d’apercevoir des signes de mécontentement et de révolte parmi ses subordonnés, il donna le nom de Crève-Cœur au fort qu’il avait fait élever.
Jusqu’alors, la fortune l’avait traité en enfant gâté, car il avait parcouru la distance de quinze, cents milles sans éprouver le moindre revers et il avait bâti sur sa route un grand nombre de forts, qui servaient à prouver et à garantir la possession qu’il avait prise du pays exploré. La plupart des Indiens lui avaient fait un accueil amical, et ceux (pii étaient moins bien disposés lui avaient laissé un passage libre. Mais bien*
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tôt l’horizon se couvrit de nuages, et l’heure fatale des 1679malheurs parut avoir sonné pour lui. Son œil pénétrant découvrit qu’un orage se formait et que ses compagnons, fatigués de le suivre, tramaient dans l’ombre quelque complot criminel. En effet, on les entendait se demander, si on continuerait de s’enfoncer dans des régions sauvages, parmi des nations inconnues, auxquelles il était naturel de supposer des intentions hostiles. “Jusques à quand, murmuraient-ils, n’aurons-nous pour guides que les étoiles, et d’autre nourriture que celle que nous dérobons aux rivières et aux forêts ? Jusques à quand serons-nous les dupes et les esclaves d’un homme qui se laisse maîtriser par des visions romanesques, et que des espérances imaginaires conduisent ainsi que nous à une perte certaine ? Pourquoi nous mène-t-il aux extrémités de la terre pour chercher des mers inaccessibles ? La mort, l’esclavage, ou le dernier excès de la misère, tel sera le résultat de nos travaux.” C’était ainsi que les compagnons de Lasalle se livraient à des réflexions décourageantes. Quelques îiommes pervers qui se trouvaient parmi eux, profitèrent de ces mauvaises dispositions pour les engager à mettre un terme à leurs souffrances, en massacrant leur chef. Mais cette suggestion ayant trouvé peu de partisans, ces scélérats, loin de se rebuter, résolurent de s’adjoindre les sauvages. En conséquence, s’insinuant parmi les Illinois, et fraternisant avec eux, ils leur témoignèrent un surcroît de bienveillance, et leur dirent, qu’en retour des bons traitements qu’ils en avaient éprouvés, ils se croyaient obligés par la reconnaissance de leur apprendre un secret important. Alors, ces hommes perfides, abusant de la crédulité de leurs hôtes, leur assurèrent que les plus grands dangers les menaçaient, parce que Lasalle avait promis avec serment aux Iroquois, leurs ennemis les plus acharnés, de détruire tous les villages des Illinois ; qu’il ne s’était avancé dans leur pays que pour prendre connais-
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1679. sance de leurs forces, et qu’il n’avait construit le fort de Crève-Cœur que dans l’intention de les subjuguer.
' Ces allégations calomnieuses ne furent que trop facilement crues par les Indiens. Lasalle s’aperçut d’un changement extrême dans leurs manières à son égard, et en soupçonna la cause. Sentant qu’il n’avait pas un instant à perdre, il s’adressa au conseil des anciens, et ses supplications et ses plaintes finirent par obtenir que la vérité lui fut découverte. Alors, il fit sentir aux Indiens toute la perfidie de ses compagnons, contre lesquels il réussit à exciter une vive indignation chez des hommes qui, comme toutes les tribus sauvages, concevaient difficilement qu’un inférieur put être infidèle à son chef. Il leur fit observer qu’il était impossible qu'il eût pu avoir aucune liaison d’amitié avec les Iroquois, qui avaient toujours été les ennemis des Français, et qui, comme des bêtes féroces, n’aspiraient qu’à s’abreuver du sang humain. Enfin, il jura qu'il serait toujours l’ami des Illinois. Ces# protestations, auxquelles l’accent de la vérité donnait une force irrésistible, éclaircirent tous les nuages qui s’étaient élevés, et la confiance rentra dans le cœur des Indiens.
Lasalle, après avoir écarté ce danger, de la part des Indiens, convoqua ses compagnons, et leur parla en ces termes, avec indignation : “Soldats, je voulais vous faire partager la gloire et les richesses, qu’avec l’aide de Dieu, j’espère bien acquérir. Je croyais m’être associé des Français et non des assassins. Mais je m’aperçois que j’ai à ma suite des hommes qui ont moins de vertus que les peuplades barbares parmi lesquelles nous avons voyagé. Quelques-uns d'entre vous ont voulu m’assassiner, et n'ont pas même été retenus par l’aspect vénérable de ces hommes pieux qui sont parmi nous, et qui viennent présenter à l’Amérique la pure et douce lumière de notre religion sainte. Eh bien ! retournez dans le monde impur que vous regrettez ! ne venez pas souiller
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de votre présence les contrées que je vais parcourir, et 2079. dont mon génie prévoit les hautes destinées ! Laissezmoi î je veux vous épargner un crime. J’ai trop à cœur qu'il ne soit pas dit que le premier forfait commis en Amérique par des Européens, ait eu pour instrument la main d’un Français.” A peine avait-il cessé de parler, que ceux de ses compagnons qui n’avaient pas trempé dans le complot poussèrent des cris d’enthousiasme, et jurèrent de suivre leur chef jusqu’au bout du monde.
Ceux qui avaient eu des intentions criminelles n’épargnèrent pas aussi les assurances de dévouement. Feignant d'être satisfait, Lasalle rentra silencieusement dans sa tente, où de tristes pressentiments vinrent l’assaillir.
Le succès qu’il avait obtenu ne fut qu’éphémère ; car à peine la nuit était-elle venue, que de nouveaux dangers le menaçaient. Les Illinois avaient pour voisins les Mascoutans, qui avaient été vaincus par les Iroquois, et qui leur payaient tribut. Il y avait parmi les Mascoutans un Indien, nommé Mansolia, qui, par son adresse, ses ruses et son éloquence, s’était rendu célèbre. S011 esprit était tellement fécond en ressources et sa voix s’insinuait avec tant d’art dans les cœurs, que les sauvages prétendaient qu’il avait des intelligences secrètes avec les génies, et que ses paroles étaient douces comme les rayons de la lune. Les Iroquois l’avaient engagé à se rendre chez les Illinois, et à leur persuader d’attaquer les Français. Mansolia était arrivé dans le voisinage des Illinois le jour même que Lasalle avait, par ses discours et la franchise de sa conduite, écarté les soupçons qui avaient soulevé chez les Indiens un sentiment d’hostilité contre lui. Mansolia, qui s’était caché, observa tous ces mouvements, et attendit la protection des ombres de la nuit. Alors, il se glissa dans le camp des Illinois, circula de feux en feux, et pria les chefs de se réunir dans la cabane des anciens pour délibérer, parce que, disait-il, “un
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1679. serpent les menaçait.” Remplis d’inquiétude, les Illinois s’empressèrent de se rendre à son invitation. Dès que le conseil lut formé, cet homme artificieux, après leur avoir offert des présents de la part de sa tribu, leur fit connaître quel était le but de sa mission. Il leur dit : “qu’il était député vers eux par les Mascoutans, que l’intérêt commun de toutes les nations indiennes avait engagés à faire cette démarche ; qu’il était urgent d’anticiper les coups des Français, qui avaient déjà subjugué toutes les nations établies entre les lacs et la mer, et qui, à cet effet, avaient employé, non seulement leurs armes terribles et le feu du ciel qu’un mauvais génie leur avait donné, mais aussi les flèches des Indiens, qu'ils avaient trouvés divisés entr’eux, et dont ils avaient avec soin excité les haines héréditaires ; que l’alliance des Français avec les Iroquois était une chose biemconnue, et qu’ils n’attendaient que leurs confédérés pour commencer leurs agressions, dont l’érection du fort qui venait de s’élever n’était que le prélude. N’attendez pas, continua-t-il, qu’il soit trop tard pour résister, mais profitez du moment favorable, pendant que vos ennemis sont en petit nombre. Bandez vos arcs et levez le tomahauk ! Ils iront droit au but, car la flèche et le tomahauk indien aiment le sang de la nation blanche.”
Les paroles de Mansolia corroborant les discours des compagnons de Lasalle, les Indiens, frappés d'une pareille coïncidence, se livrèrent de nouveau à tous les soupçons de la veille, et passèrent la nuit en délibérations. Lorsque le jour parut, Lasalle, ayant été, comme de coutiune, visiter le camp des sauvages, s’aperçut qu’il s’était opéré quelque étrange révolution dans leurs esprits et que les espérances de sécurité qu’il avait conçues étaient tout-à-fait illusoires. Quelques-uns des chefs le traitèrent avec une froideur marquée, d’autres laissaient percer dans leur maintien une expression de dédain et d’indignation. Etonné d’un
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changement aussi subit, et après en avoir en vain cher- 1679. die à deviner la cause, il délibéra s’il ne se retrancherait pas dans le fort. Mais incapable de rester plus long-temps dans cet état de doute et d’alarme, il se laissa aller à toute l’impétuosité de son caractère, et s’avançant hardiment parmi les différents groupes des sauvages, il leur demanda à haute voix et d’un ton de reproche, s’il verrait toujours la méfiance et le soupçon siéger sur le front de ses amis. “Hier, lorsque l’étoile du soir a paru, leur dit-il dans ce style figuré qui plaît tant aux Indiens, nous nous sommes séparés avec des sentiments mutuels de paix et d’amitié, et maintenant je vous vois presque armés et menaçants ! seriezvous aussi légers que la feuille des forêts et aussi inconstants que le vent de l’orage ? Eh bien ! me voilà sans armes parmi vous, et je vous offre ma tête si vous pouvez me convaincre d’aucunes machinations contre vous.”
L’énergie de Lasalle produisit une impression favorable sur les Indiens, qui désignèrent Mansolia comme étant l’auteur des accusations portées contre lui. Lasalle se précipita vers le Mascoutan, la tête haute, le regard enflammé de colère, et l’interpella d’un ton impérieux : “Traître, lui dit-il, tu m’accuses ! où sont tes preuves ? Donne les .... à l’instant, te dis-je, ou tu verras ce que peut ma colère.” A peine Lasalle avait-il proféré cette menace, que l’Indien, qui était assis nonchalamment sur le tronc d’un arbre et qui observait d’un œil tranquille ce qui se passait autour de lui, se dressa lentement devant Lasalle et croisa ses bras sur sa poitrine. Il avait l’air d’une statue de bronze, tant son immobilité était parfaite, tant son front altier était calme, tant il était fixe cet œil aAœc lequel il soutint le regard de Lasalle ! Il garda ainsi le silence pendant quelques minutes. Enfin, un demi sourire de mépris vint animer ses lèvres et il répondit en peu de mots**
“que lorsqu’il s’agissait du salut d’une nation, les plus légères preuves suffisaient contre un ennemi supposé, et que, dans la circonstance actuelle, les soupçons étaient légitimes.” Les Français, ajouta-t-il, ont eu des relations avec les Iroquois, et si cela lie suffit pas pour les convaincre d’avoir eu des desseins perfides contre les Illinois, comment devons-nous interpréter l’érection de tant de forts? Les Français sont des hommes, et les hommes ne bâtissent pas sur un terrain qu’ils ne veulent pas occuper.”
Lasalle, se tournant vers les Illinois, répondit qu’il convenait en effet qu’ils se missent en posture de défense, non contre les Français qui venaient les protéger par l’ordre et au nom du roi de France, mais contre les Iroquois qui avaient déjà subjugué, entrautres peuplades, la nation des Mascoutans, et qui réservait le même sort aux Illinois, qu'ils n’oseraient cependant attaquer, tant que ceux-ci resteraient unis aux Français. Il ajouta qu’il n’y avait qu’un lâche esclave des Iroquois qui pût se prêter ainsi au rôle infâme de calomniateur. Mansolia ayant disparu pendant ce discours, les Indiens furent convaincus par cette circonstance qu’il était coupable d’imposture et rendirent leur confiance à Lasalle. z Heureux d’avoir rétabli la bonne intelligence qui avait existé entre les Indiens et lui, Lasalle se préparait à se mettre en marche pour continuer ses explorations, lorsque les misérables qui avaient déjà essayé de le faire périr, firent une autre tentative du même genre. Ce fut le jour de Noël 1079 que ces scélérats choisirent pour exécuter leur crime. Lasalle et ses officiers, en se levant de table, eurent des convulsions et des sueurs froides. Soupçonnant qu ils étaient empoisonnés, ils prirent, dit-on, de la thériaque, dont l’effet fut salutaire. Les coupables, voyant qu’ils n’avaient pas réussi et qu’ils étaient découverts, prirent la fuite et disparurent dans les bois.
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Lasalle, dont la santé n’était peut-être pas parfaitement rétablie, prolongea son séjour dans le fort de Crève-Cœur, où tant d’événements malheureux lui étaient arrivés. Mais pendant l’automne de 1080, il donna le commandement de Crève-Cœur au chevalier de Tonti, et partit pour le fort de Frontenac en novembre. Après avoir lait un grand nombre d’explorations et construit plusieurs forts, il revint à Crève-Cœur au mois de janvier 1081, et, dès que le temps le permit, il s’embarqua sur la rivière des Illinois, qu'il descendit jusqu’au Mississippi, dont il commença la navigation le 0 février 1682, cent quarante et un ans après Soto et sept ans après Joliet et Marquette.
Voici le récit de cette expédition, tel qu’il a été écrit parle chevalier de Tonti qui en faisait partie:
‘•Nous arrivâmes, à la fin de janvier 1082, au fleuve Mississippi. L’on y compte de Chicaou 140 lieues. Nous descendîmes ce fleuve et trouvâmes, à six lieues au-dessous, sur la droite, une grande rivière qui vient du côté de l'Ouest. Il y a quantité de nations dessus. Nous couchâmes à l’embouchure. Le lendemain, nous passâmes au village des Tamaroas, à six lieues sur la gauche. Il n’y avait personne, tout le monde étant à l’hivernement dans les bois. Nous y fîmes nos marques, pour faire connaître aux sauvages que nous y avions passé, et continuâmes notre route jusqu’à la rivière de Ouabache, qui est à 80 lieues de la rivière des Illinois. Elle vient de l’Est et elle a plus de 500 lieues de long. C'est par où les Iroquois viennent en guerre contre les nations du Sud. Continuant notre route, nous arrivâmes, à 60 lieues delà, à un lieu qui fut nommé le fort à Prudhomme, parcequ’un de nos gens de ce nom s’y perdit en allant à la chasse, et fut neuf jours dans le bois. (1) Comme on était à le chercher, on prit deux sau-
I ) monticule où les Français s'arrêtèrent en cet endroit et où ils élevèrent une espèce de petit fort en terre, s'appelle encore aujourd’hui l'ccorc
40 [ciIAP. II.
1682. ges, Chickassas de nation, dont le village est à trois lieues de là, dans les terres. Ils sont nombreux de près de 2,000 combattants dont la plupart ont la tète plate. Ce qui est une beauté parmi eux, les femmes ayant soin d’aplatir ainsi la tête à leurs enfants, par le moyen d’un coussin qu’elles leur mettent sur le front et qu’elles sanglent avec une bande sur les berceaux. Ce qui leur fait prendre cette figure ; et quand ils sont grands, ils ont la face aussi grande qu’une grande assiette creuse. Toutes les nations jusqu’au bord de la mer en usent de même. M. de Lasalle en envoya un avec des présents pour les porter à son village, afin que s’ils avaient Pruclhomme, ils le renvoyassent. Mais nous le trouvâmes le dixième jour, et comme les Chickassas ne venaient pas, nous continuâmes notre route jusqu’au village de Capa, à 50 lieues de là.
“Nous y arrivâmes par un temps de brume, et comme nous entendîmes battre le tambour, nous traversâmes à l’autre bord, où nous fîmes un fort en moins d’une demiheure. Les sauvages, ayant été avertis que nous devions descendit, vinrent à la découverte en canot. On les fit aborder, et on envoya deux Français en otage à leur village. Le chef nous vint chercher avec le calumet, et nous fûmes chez eux. Ils nous régalèrent pendant six jours de ce qu’ils avaient de meilleur, et, après avoir donné le calumet à M. de Lasalle, ils nous conduisirent au village des Tongangans, de leur nation, à huit lieues de Capa. Ils nous reçurent de même, et de là nous conduisirent au village des Torimans, à deux lieues de là, qui firent la même chose. Il faut remarquer que ces villages, avec un autre nommé Osotouy, qui est à six lieues sur la droite en descendant, s’appellent communément Arkansas. Les trois premiers villages sont situés sur le
* grand fleuve. M. de Lasalle fit arborer les armes du
à Prud’homme. Ce fut lu que les Français prirent possession formelle du fleuve pour la première fois.
CflAF II- j
roi. Ces Indiens ont des cabanes d’écorce de cèdre, 1682. nont aucun culte, et adorent toutes sortes d’animaux.
Leur pays est fort beau; il y croît quantité de pêchers, pruniers et pommiers. Les vignes sont abondantes ; le bœuf, le cerf, Tours, le chevreuil, les poules d’Inde y sont en fort grande quantité. Ils ont même des poules domestiques et voient fort peu de neige en hiver, et de la glace, l’épaisseur d’un écu. Iis nous donnèrent des guides pour nous mener chez leurs alliés, les Taensas, à soixante lieues de chez eux. La première journée, nous commençâmes à voir et à tuer des crocodiles, qui y sont fréquents et longs de quinze à vingt pieds ; et étant arrivés vis-à-vis des Taensas, M. de Lasalle m’ordonna d’aller au village pour en avertir le chef de son arrivée. J’y fus avec nos guides. Il nous fallut porter un canot d’écorce, environ dix arpents, pour tomber dans un petit lac sur lequel est leur village. Je fus surpris de voir leurs cabanes faites de bousillage et couvertes de nattes de cannes. La cabane du chef a quarante pieds en carré ; la muraille a environ dix pieds de haut et un pied d’épais. Le comble, qui est fait en manière de rotonde, en n bien quinze. Je ne fus pas moins surpris, en y entrant, de voir le chef assis sur un lit de camp, avec trois de ses femmes à ses côtés, environné de plus de soixante vieillards, couverts avec de grandes couvertes blanches, assez bien travaillées, que les femmes font d’écorce de mûrier.
Les femmes sont couvertes de même ; chaque fois que le chef leur parle, avant de lui répondre, elles font plusieurs hurlements, en criant plusieurs fois : IIou ! hou! hou !... pour marque du respect qu’elles lui portent. Car ils sont aussi considérés que nos rois. Personne ne boit dans la tasse du chef, ni ne mange dans ses plats. On ne passe pas devant lui. Quand il marche, on nettoie la place où il passe, et quand il meurt, on sacrifie sa jeune femme, son premier maître d’hôtel et cent hommes de la
nation, pour l’accompagner en l’autre monde. Ils ont un
[cil AP. II.
1682. culte et adorent le soleil. Ils ont un temple vis-à-vis la maison du chef, semblable à sa cabane, excepté • trois aigles qui sont plantés sur ce temple et qui regardent le soleil levant. Le temple est enfermé d'un fort de bousillage, où il y a des piques plantées sur la muraille, sur lesquelles ils mettent les têtes de leurs ennemis qu’ils sacrifient au soleil. A la porte du temple, il y a un billot de bois, sur lequel il y a un gros vignot qui est entouré d’une tresse de cheveux de leurs ennemis, grosse comme le bras, longue d’environ vingt toises. Le temple par dedans est nu. 11 y a un autel au milieu, et au pied de cet autel sont trois bûches bout à bout, où le feu est entretenu jour et nuit par deux vieux jongleurs, qui sont les maîtres de leur culte. Ces vieillards me montrèrent l' un petit cabinet, au milieu de la muraille faite de nattes de cannes, et, comme je voulus voir ce qu’il y avait dedans, ces vieillards m’en empêchèrent, me faisant connaître que c’était où était leur Dieu. Mais j’ai appris depuis, que c’est l’endroit où ils mettent toutes leurs richesses, comme perles fines qu’ils pèchent aux environs et marchandises européennes. Tous les déclins de la lune, toutes les cabanes sacrifient un plat plein de mets, de ce qu’ils ont de meilleur, qu'ils posent à la porte du temple, d’où les vieillards ont le soin de les enlever, et d’en faire faire bonne chère à leurs familles. Tous les printemps, ils font un désert (1), qu’ils appellent le champ de l’Esprit, où tous les hommes piochent au son du tambour. L’automne, le blé d'Inde se recueille avec cérémonie, et est gardé dans des mannes jusqu'à la lune de juin de l'année suivante, où tout le village s'assemble, et convie même les voisins à cette fête pour manger ce blé. Ils ne partent pas de ce champ qu’ils ne soient venus à bout de tout le blé, faisant pendant ce temps grandes réjouissances. Voilà tout ce que j'ai appris de cette na-
(1) Ce mot est sans doute d'origine canadienne, quant n son application, et veut dire un champ cultivé. Il est encore usité à la Louisiane.
CH AP. Il ]
tion. Les* trois villages qui sont plus bas ont les mêmes 1682. mœurs. Revenons au chef. Etant dans sa cabane, il me témoigna, avec un visage riant, la joie qu’il avait de la venue des Français. Je m’aperçus qu’une de ses femmes avait un collier de perles au cou. Je lui fis présent de six brasses de rassade bleue pour l’avoir. Elle fit quelque difficulté, mais le chef lui ayant dit de me le donner, elle me le donna. Je l’apportai à M. de Lasalle, lui faisant rapport de tout ce que j’avais vu, et que le chef devait venir le voir le lendemain. Ce qu’il fit. Il ne l’eût pas fait, si c’eût été des sauvages, mais l’espérance d’avoir des marchandises lui fit prendre ce parti. M. de Lasalle le reçut avec beaucoup d’honnêteté, et lui fit quelques présents. Les Indiens nous donnèrent en revanche beaucoup de vivres et quelques-unes de leurs robes. Le chef s’en retourna fort content. Nous restâmes là toute la journée, qui était le 21 mars. Nous prîmes hauteur, et nous nous trouvâmes par 31 degrés. Nous partîmes, le 22,. et fûmes coucher dans une île, à dix lieues de là. Le lendemain, j’aperçus une pirogue. M. de Lasalle m’ordonna de lui donner la chasse. Ce que je fis, et comme j’étais près de la prendre, plus de cent hommes parurent sur le bord de l’eau, l’arc bandé, pour défendre leurs gens.
M. de Lasalle me cria de me retirer. Ce que je fis, et nous fûmes camper vis-à-vis d’eux. Ensuite, M. de Lasalle m’ayant témoigné qu’il souhaitait les aborder en paix, je m’offris de leur porter le calumet. Je m’embarquai, et je traversai à l’autre bord. D’abord, ils joignirent leurs mains, pour marquer qu’ils voulaient être nos amis. Moi, qui n’avais qu’une main, je dis à nos gens de faire la même chose qu’eux. Je fis traverser les plus considérables à l’endroit où était JL de Lasalle, qui fut coucher avec eux à leur village, à trois lieues dans les terres, avec une partie de son monde. Le lendemain, il revint avec le chef du village où il avait couché, lequel chef était frère du grand chef desNatchez, et nous mena au village
1632- de son frère, qui est situé sur une cote, au bord de l’eau, à six lieues de là. Nous y fumes très bien reçus. Cette nation est nombreuse de plus de trois mille combattants. Ce sont des hommes qui travaillent tant à la terre qu’à la pêche et à la chasse, aussi bien que les Taensas, et ils ont les mêmes mœurs que ces nations. Nous en partîmes le vendredi-saint, et, après vingt lieues de navigation, nous cabanâmes à l’embouchure d’une grande rivière qui vient de l’ouest. Nous continuâmes notre route, et nous trouvâmes un grand canal qui allait à la mer, du côté de la droite. A trente lieues de là, nous aperçûmes des pêcheurs sur le bord de l’eau. On envoya à la découverte. C’était le village des Quinipissas, qui tirèrent des flèches sur nos découvreurs, lesquels se retirèrent suivant l’ordre qu’ils en avaient. On en envoya d’autres, qui ne furent pas mieux reçus, et se retirèrent aussi ; et comme M. de Lasallc ne voulait combattre aucune nation, il nous fit embarquer. A douze lieues de ce village, nous trouvâmes celui des Tangibas, sur la gauche. Il n’y avait pas huit jours que ce village avait été entièrement défait. Les corps morts étaient les uns sur les autres, et les cabanes brûlées. Nous continuâmes notre route, et, après quarante lieues de chemin, nous arrivâmes, le 7 avril 1G82, au bord de la mer. M. de Lasalle expédia des canots pour visiter les chenaux. Partie furent dans le chenal de la droite, partie dans celui de la gauche, et M. de Lasalle choisit celui du milieu. Le soir, chacun fit son rapport, savoir, que les chenaux étaient très beaux, larges et profonds. On cabana à la terre de la droite, où l’on arbora les armes du roi, et on retourna encore plusieurs fois visiter les chenaux. Le même rapport fut fait. Ce fleuve a près de 800 lieues sans rapides, savoir 400 depuis les Sioux, et 400 depuis l’embouchure des Illinois jusqu’à la mer. Les bordages de cette rivière sont presque inhabitables, à cause des * inondations du printemps.”
en ap. h.]
On voit que la descente du Mississippi par Lasalle fut 1682. beaucoup moins périlleuse que celle de Muscoso de Alvarado, le successeur de Soto.
Voici en quels termes fut rédigé le procès verbal de la prise de possession. Ce document est assez curieux pour être transcrit ici presque en entier :
“Jacques de la Métairie, notaire du fort Frontenac, à la Nouvelle-France, établi et commis pour exercer les dites fonctions de notaire pour le voyage de la Louisiane en r Amérique septentrionale par M. de Lasalle, gouverneur pour le roi du fort Frontenac, et commandant dans ladite découverte par la commission de Sa Majesté, donnée àSt.-Germain en Laye, le 12me de mai 1678, A tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut, et savoir faisons : qu’ayant été requis par M. de Lasalle, 1 ° . de lui délivrer acte signé de nous et des témoins y nommés de la possession par lui prise du pays de la Louisiane près des trois embouchures du fleuve Colbert, dans le golfe du Mexique, le 9ême avril 1682, au nom de très haut, très puissant, très invincible et victorieux prince, Louis le Grand, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, quatorzième de nom, et au nom de ses hoirs et successeurs de sa couronne, nous, notaire susdit, avons délivré le dit acte à mon dit sieur de Lasalle, dont la teneur suit.”
Ici vient une relation du voyage, que celle faite par Tonti rend inutile, d’autant plus qu’elles sont presque semblables. Le notaire continue en ces termes :
“On continua la navigation jusques au sixième jour d’avril, qu’on arriva aux trois canaux par lesquels le fleuve Colbert se décharge dans la mer. On campa sur le bord du plus occidental, à trois lieues ou environ de l'embouchure. Le septième, M. de Lasalle le fut reconnaître et visiter les côtes de la mer voisine, et M. d<- Tonti, le grand canal du milieu. Ces deux embouc hures s’étant trouvées belles, larges et profondes, le
[CHAP II
1682. huitième jour, on remonta pour trouver un lieu sec et qui ne fut point inondé, à environ 27 degrés du pôle septentrional. On fît préparer une colonne et une croix, et sur ladite colonne on peignit les armes de France avec cette inscription: “Louis le Grand, roi de France et de Navarre, le 9ème avril 1682.” Tout le monde étant sous les armes, on chanta le Te Deum, l’exau . . . , le Domine salvum fac regem. Puis, après les saluts de mousqueterie et les cris de “vive le roi,” M. de Lasalle x érigea la colonne debout, et debout près d’elle, dit à haute voix :
“De'par très haut, très puissant, très invincible et victorieux prince, Louis le Grand, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, quatorzième de nom, ce jourd’hui, 9ème avril 1682, je, en vertu de la commission de Sa Majesté que je tiens en main, prêt à la faire voir à qui il pourrait appartenir, ai pris et prends possession au nom de Sa Majesté et de ses successeurs de la couronne, de ce pays de la Louisiane, mers, havres, ports, baies, détroits adjacents, et de toutes les nations, peuples, provinces, villes, bourgs, villages, mines, pêches, fleuves, rivières, compris dans l’étendue de la Louisiane depuis l’embouchure du grand fleuve St.- Louis, du côté de l’Est, appelé autrement Olno, Olighinsipou ou Chukgua, et ce, du consentement des CJu/banons , Chikassas et autres peuples y demeurants y avec qui nous avons fait alliance, comme aussi le long du fleuve Colbert ou Mississippi et rivières qui s’y déchargent, depuis sa naissance aude-là du pays des Sioux ou Nadouessioux, et
ce, de leur cou sente niait et de celui de (ici suit
une longue série de noms de nations indiennes.) avec
qui nous avons fait alliance par nous ou gens de notre part, jusques à son embouchure dans la mer ou golfe du Mexique, environ les 27 degrés d’élévation du pôle septentrional, jusques à l’embouchure des Palmes. Sur V assurance que nous avons eue de toutes ces nations que
cüa r. il.]
nous sommes les premiers Européens qui aient descendu 168J. ou remonté le fleuve Colbert, je proteste contre ceux <jui voudraient à l’avenir entreprendre de s’emparer de tous ou aucuns desdits pays, peuples, terres, ci-devant spécifiés, au préjudice du droit que Sa Majesté acquiert i du consentement des susdites nations. De quoi et de tout ce que besoin, pourraient être pris à témoins ceux qui m’écoutent, et en demande acte au notaire présent pour servir ce que de raison. — Après quoi, tout le monde avait répondu par des cris de “vive le roi” et des salves de mousqueterie. De plus, M. de Lasalle avait fait mettre en terre au pied de l’arbre où a été attachée la croix, une plaque de plomb, gravée d’un côté des armes de France avec cette inscription latine :
LVDOVICVS MAGNVS REGNAT.
Nono Aprilis cio ioc lxxxii.
UüBERTVS CaVELIER,* CVM DoMINO DE TûNTY, LeGATO, RP. Zenobio membre, recollecto, et viginti Gallis, primvs,
HOC FLVMEN, INDE AB ILLINEORVM PAGO, EN A VIG A VIT, EJVS- UVE OSTIVM FECIT PERVIVM, NONO ApRILIS, AnnI CIO IOC LXXXII.”
“Après quoi, M. de Lasalle avait dit que Sa Majesté, comme fils aîné de l’église, n’acquérant pas de pays à sa couronne où son principal soin ne tendît à établir la religion chrétienne, il fallait en planter les marques en celui-ci. Ce qui fut fait aussitôt, en y érigeant une croix devant laquelle on a chanté le Vexilla et le Domine salvum fac regem, par où la cérémonie finit aux cris de vive le roi. De quoi et de tout ce que dessus, mon dit sieur de Lasalle nous ayant demandé acte, le lui avons délivré, signé de nous et des témoins soussignés, le Dème avril 1GS2.
“De Lasalle, F. Zénobé (missionnaire récollet.) Henri de Tonti, François de Boisrondet, Jean Bourdon, D’Au-
[CHAP. II
1682. tray, Jacques Cauchois, Pierre Yon, Gilles Meneret, Jean Michel Chivaryden, Jean Mas, Jean du Lignon, Nicolas de Lasalle, La Métairie, (notaire.”)
Tel fut le premier acte notarié passé dans la Louisiane. C’était la civilisation qui préludait à son règne, qui annonçait sa venue et qui enregistrait ses faits et gestes dès son début dans la carrière. Qu’il devait être solennel ce Te Deum adressé au Créateur par ces hommes courageux, après avoir surmonté tant de difficultés et de dangers ! Qu’elle devait être touchante cette cérémonie remplie par de saints missionnaires, brûlant de cet amour divin qui leur faisait ambitionner la couronne du martyr parmi des peuplades barbares ! Quelle scène fut jamais plus auguste que celle présentée par cette faible barque où des actions de grâces furent rendues à Dieu, en présence des plus grandes merveilles de sa création !... en haut, l’immensité des cieux ; d’un côté, l’océan ; de l’autre, un monde nouveau !