IV. — THÉRAPEUTIQUE DE GALIEN
Les œuvres de Galien renferment un grand nombre de mémoires particuliers sur différents points de thérapeutique, sur ['utilité de la saignée, sur les applications de ventouses, de sangsues, sur V emploi des purgatifs, etc.; mais ce qu'elles contiennent de trèsimportant, ce sont deux livres de thérapeutique générale, le Methodus medendi et le De arte curativa.
Dans le Methodus medendi, qui est rempli de digressions et de polémique, Galien débute en s'adressant à Hiéron pour se plaindre de la manière dont on pratiquait la médecine de son temps. Cette imprécation est des plus curieuses et, chose plus extraordinaire, elle est de tout point applicable à notre époque.
« Ce qui m'a empêché, ô Hiéron, de mettre plus tôt au jour cet ouvrage, c'a été surtout la crainte de le produire en vain ; car dans notre siècle, presque personne n'a de cœur à la recherche de la vérité. On est tellement entraîné par l'amour de l'argent, des honneurs, de la volupté, que celui qui s'adonne à l'étude de la sagesse, est presque regardé comme un insensé. Pour la plupart des hommes de ce temps, la sagesse, qui est la science des choses divines et hu maines, n'existe pas. Ce n'est pas celui qui excelle dans la connaissance des sciences philosophiques qu'ils placent au premier rang, mais celui qui vide le plus de verres. Sont-ils malades, il n'appellent pas, ils n'enrichissent pas les meilleurs médecins, mais ceux qui les flattent, qui obéissent à leurs caprices. Veulent-ils boire froid, ils le leur permettent; ils se font, en un mot, leurs complaisants, bien différents des anciens descendants d'Esculape, qui commandaient à leurs malades comme des généraux à leurs soldats, comme des rois à leurs sujets.
» Ainsi se conduisait à Rome l'impudent Thessalus. arrivé à ce degré de témérité qu'il se vantait d'enseigner tout l'art de la médecine en six mois. Attirés par une semblable promesse, on a vu les cordonniers, les tailleurs, les artisans de toute sorte, quittant leurs occupations manuelles, se rassembler en foule autour d'un tel maître, et, au grand détriment du genre humain, se mettre à exercer la plus noble et la plus sainte des professions. Mais c'est une maxime de bon sens reconnue par tous les sages, que l'on ne peut entreprendre sûrement la cure des maladies, si d'abord on ne con-
naît pas la nature du corps dans toutes ses parties. Aussi Hippocrate, notre maître à tous, nous a-t-il recommandé d'étudier tous les détails de la nature humaine, Il faut, pour établir la légitimité d'une bonne thérapeutique, que l'on étudie dans le corps et sa composition et ses qualités. » Il finit, dit M. Andral, en qualifiant de folie l'opinion des méthodistes qui, faisant abstraction de toutes ces différences de mélanges, ne voient dans toute maladie que deux sortes d'altérations, le strictum et le laxnm. « Ils ne sont pas plus raisonnables que le naturaliste qui , négligeant les caractères nombreux qui distinguent les animaux entre eux, ne s'attacherait qu'à quelques-uns de ces caractères, et, par exemple, diviserait tout simplement les animaux par le seul caractère qu'ils sont ou ne sont pas raisonnables. » (Andral, loc. cit.)
Après avoir indiqué la nécessité de remonter du trouble d'action ou de fonction à la lésion de l'organe chargé de la remplir, Galien recommande de rechercher la cause du désordre pour la faire disparaître. — Dans le second livre il inclique les règles de la nomenclature des maladies d'après leur siège, exemples : la pleurésie, l'encéphalite, la métrite ; d'après le symptôme, exemples : la paralysie, les vomissements, le hoquet , d'après la cause, exemple : la mélancolie ; d'après la ressemblance avec les objets extérieurs, exemples : le cancer, les polypes, l'éléphantiase ; d'après leur nature, exemple : le phlegmon ; enfin, d'après la volonté arbitraire des médecins : œdème, furoncle, dotième, qui est peut-être la dothiénentérie, ce qui prouve que du temps de Galien la lésion intestinale de la fièvre typhoïde était déjà connue.
Toute thérapeutique exige la connaissance des conditions ordinaires de la santé, la connaissance exacte de l'état des humeurs, la recherche des indications qui résultent de l'alliance de l'observation et du raisonnement. — Sans la raison qui éclaire l'expérience il n'y a pas de véritable médecin.
Le troisième livre est consacré à divers moyens de traitement des solutions de continuité externes ou internes, des hémorrhagies, des fièvres, de l'inflammation, etc. — Il renferme une remarque trèsimportante au sujet des ulcères qu'on ne peut cicatriser parle traitement local ; ils dépendent d'une altération du sang qu'il faut guérir, d'où la nécessité d'un traitement local et général.
Le cinquième livre renferme les préceptes relatifs au traitement des hémorrhagies par les petites saignées répétées à de courts intervalles, par des ventouses loin du lieu de l'hémorrhagie, sur la mamelle, par exemple, dans l'hémorrhagie utérine. Contre l'hémoptysie produite par l'ulcère des poumons, outre des petites saignées
répétées trois fois par jour. Galien parle des cinplastiqu<s. dftfl as- Iringents ; des purgatifs s'il n'y a pas de diarrhée, particulièrement des pilules d'aloès, de scammonée, de coloquinte, d'agaric et de gomme arabique, dont il est l'auteur; du lait d'animaux nourris de plantes balsamiques, de l'exercice modéré dans un air pur, mais pour lui ces moyens ne sont bons qu'avant le début de la fièvre. — Quand les malades ont la fièvre, ce traitement reste inutile.
Le livre VI est consacré aux fractures, aux blessures, aux plaies et aux lésions des muscles et des nerfs.
Dans les livres VII, VIII, IX et X Galien s'occupe du traitement des maladies essentielles et des fièvres éphémères, synoques ou ardentes. Ici la saignée joue encore un grand rôle, et c'est la chose curieuse, puisque aujourd'hui le moyen est abandonné de la plupart des médecins. D'après Galien, la saignée empêchait la fièvre de devenir putride; mais il ne fallait pas y recourir d'une manière systématique. Ce moyen avait ses contre-indications dans le jeune â^e, la faiblesse des sujets et l'état des forces ; il ne devait être mis en usage que si le sang était altéré dans ses qualités ou si, trop abondant, il produisait l'oppression des forces et la distension des vaisseaux et leur rupture.
Les lotions froides, les bains, l'aération et une faible alimentation étaient les accessoires obligés de ce traitement des fièvres.
Dans les livres XI à XIV, il n'est question que du traitement du phlegmon, des tumeurs et de Pérysipèle. Partout la saignée joue un grand rôle dans cette thérapeutique, mais si l'affection était mixte et produite par l'afflux du sang et de la bile, ce moyen reste sur le second plan, et était remplacé par les vomitifs et par les purgatifs.
Le De arte curativa, dont Daremberg nous a donné la traduction sous le titre de Méthode thérapeutique, à Glaucon, renferme au début un des principes les plus importants de la thérapeutique, savoir : qu'il faut connaître la nature commune à tous les hommes, et la nature particulière de chaque individu. On y trouve ensuite le traitement des fièvres éphémères, de la fièvre tierce, quarte et quotidienne ; des fièvres continues; de l'inflammation, de l'œdème, du squirrhe, des tumeurs de la rate et du foie, des abcès simples et fistuleux, du cancer, de l'éléphantiasis, etc. C'est un peu la reproduction de ce qu'on trouve dans le Méthodus medendi.
Outre ces deux ouvrages, Galien a publié un grand nombre de traités spéciaux de thérapeutique sur Y ouverture de la veine, contre Érasistrate, et contre les Érasistratéens, sur les moyens de guérir par la saignée ; sur l'emploi des saignées locales, ventouses, scarifications, sangsues, etc.
Ce traité sur l'emploi rationnel de la saignée est extrêmement remarquable, et fort riche en indications thérapeutiques. Ainsi Galien indique les affections ou diathèses qui réclament les émissions sanguines (la pléthore, à moins qu'il ne s'agisse d'un enfant ou d'un vieillard) ; les effets produits par les pertes de sang sur l'organisme, selon les idiosyncrasies, les saisons etc.; les cas où, sans maladie ni diathèse, l'homme doit être saigné ; l'époque de la maladie où il faut pratiquer la saignée ; la veine qu'il convient d'ouvrir (celle du côté malade) ; les cas qui exigent une ou plusieurs saignées ; les indications de pousser l'évacuation sanguine jusqu'à la défaillance (fièvre très-intense), et il parle, en terminant, et de l'artériotomie, et des émissions sanguines locales, en indiquant les moyens de les pratiquer.
Plusieurs autres ouvrages sont consacrés à la médication purgative, comprenant à la fois les vomitifs et les purgatifs. Il y a le De purgantium medicamentorum facultatibus , où Galien fait connaître l'action élective de chacun des purgatifs sur la bile jaune, sur la bile noire ou sur la pituite, et un livre sur les indications des purgatifs. Dans ce dernier, Galien se demande : Dans quel cas faut-il purger ? Par quels moyens 9 Quand faut-il purger ?
Il ne faut pas purger les individus parfaitement sains, mais c'est une bonne chose chez les personnes qui, par des malaises, vers le printemps, sont disposées à être malades. Les affections épileptiques et apoplectiques réclament le purgatif de la pituite , les maladies articulaires avec grande chaleur, celles de la bile et celles des humeurs froides, au moyen d'une évacuation du phlegme. En tout cas, les malades doivent être préparés quelques jours d'avance par des boissons acidulées et rafraîchissantes.
En comparant l'action des vomitifs à celle des purgatifs, il spécifie les cas où il faut employer les uns plutôt que les autres ; ainsi, en été, les vomitifs sont préférables, tandis qu'en hiver, il vaut mieux recourir aux purgatifs. La bile doit être évacuée par le haut, la pituite par le bas, et certaines maladies contre-indiquent formellement l'emploi des vomitifs, telles sont les affections chroniques de la poitrine, l'élroitesse de cette cavité, etc. Ce sont là autant de remarques qui attestent l'expérience de Galien.
Telles sont les doctrines de Galien sur la philosophie naturelle, sur l'anatomie, la physiologie, la pathologie générale et spéciale, enfin sur la thérapeutique. C'est, malgré la destruction de quelques manuscrits, un ensemble extrêmement complet et très bien ordonné de la médecine au premier siècle de Jésus-Christ. On n'y trouve pas, il est vrai, un exposé méthodique des connaissances mé-
dicales semblable à ceux que nous faisons aujourd'hui, car ce sonl des traités particuliers écrits, non pour le public, mais pour des amis, et auxquels on n'a pas mis la dernière main. Néanmoins, on sent qu'il y a dans cette œuvre colossale une personnalité puissante, dont la pensée vigoureuse vous saisit, vous étonne et vous contraint à l'admiration, malgré ses écarts, et je dirai plus, malgré ses erreurs. On comprend l'influence d'un tel homme dans le monde, et l'autorité dont il a joui pendant quatorze siècles s'explique par l'immensité de son œuvre. Quand on le compare à Hippocrate, on voit que ce sont des hommes de même ordre, avant tout dévoués à la science et à la vérité, imbus de la même philosophie naturelle, et des mêmes principes d'observation et de morale, ne différant que par la forme. L'un, dans un langage concis et aphoristique, exprime sobrement sa pensée, toujours en peu de mots, tandis que l'autre, plus verbeux, touche souvent à la prolixité. Tous deux représentent en médecine la cause de la nature obéissant à une loi suprême, émanée de Dieu, pour la conservation du type des êtres créés, au milieu des causes de destruction qui les environnent. Ce sont des naturistes.