MÉZERAI ET LA COQUELUCHE AU XV* SIÈCLE
Au xve siècle apparut pour la première fois en Europe une maladie tout à fait inconnue, et dont la mention nous a été laissée par des personnes étrangères à la science. Dans sa détermination le vulgaire en savait autant que les médecins, il suffisait d'entendre tousser quelqu'un pour faire le diagnostic de la maladie. Il s'agit de la Coqueluche.
DÉCOUVERTES DE l/EMPIRISME MODERNE 527
D'après Mézerai (Abrégé d'histoire de France, tom. II, p. 215, Paris, 1690), cette maladie parut en France en 1414 sous forme épidémique, et elle fit périr un grand nombre d'enfants. Elle revint en 1510, 1514, 1557 et depuis lors elle n'a plus cessé d'exister soit à l'état de maladie épidémique, soit comme maladie isolée.
On a dit qu'un passage du livre VI des Epidémies d'Hippocrate s'appliquait à la Coqueluche, mais il faut toute la bonne volonté des commentateurs ignorants pour arriver à cette conclusion. Avicenne parle d'une toux violente des enfants qui faisait cracher le sang et rendait le visage bleu (Liber canon, tom. X, lib. III, tract. III, Basil. , 1556). Cela ressemble assez à la Coqueluche, mais je n'en repondrais pas autrement. Il en est de même des affirmations de Rosen qui croit que la Coqueluche a passé de l'Afrique et des Indes Orientales en Europe, des suppositions d'Ozanam sur les épidémies de toux catarrhale qui régnèrent en Italie et dont parle Buono Segni dans son Histoire de Florence, des affections calarrhales signalée en Toscane et à Montpellier, en 1387 et 1400, par Yalesco de Tarente. Tout cela n'est pas la Coqueluche.
Si la maladie a existé antérieurement au xve siècle, elle n'a pas été décrite et en raison même de la netteté de ses symptômes, il est bien difficile de croire qu'elle ait pu échapper aux recherches médicales. — La preuve de sa nouveauté, comme importation en Europe et en France, c'est la première mention qui en est faite par les chroniques et les historiens, c'est-à-dire par les Empiriques.
Ce n'est qu'à partir du xvie siècle qu'elle fut décrite médicalement avec tous ses caractères, par Baillou, liv. des Épidémies, 1578, par François Valleriola, 1604, et par tous ceux qui s occupaient des choses de la médecine.
Dès qu'on voyait un enfant tousser avec des quintes convulsives, entrecoupées d'inspirations sonores, sifflantes, avec cyanose, suffocation et rejet par la bouche de mucosités puritormes on pensait qu'il y avait de la Coqueluche. Cela est encore vrai aujourd'hui. - Le mal a été plus complètement étudié peut-être, mais sa forme n'a point encore changé.
Signalée par le vulgaire tout surpris de cette forme de toux convulsive, baptisée par lui, l'observation et l'empirisme de la foule en ont d'abord fait connaître les symptômes. Puis les médecins ont faii, le reste et ils nous ont donné les descriptions si complètes que nous possédons aujourd'hui.
JOINTILLE, JEAN ECHTIU9 ET LE BCORBUT, AU XIIlr ET 1 1 x\ T SIÈCLE
Sprengel ne croit pas que le Scorbut ait été connu des anciens. Ni les accidents produits par la grosse rate signalés par Hippocrate (Des Maladies, sect. V), ni la Stomacace de l'armée de 'iermanicus sur le Rhin, près de la mer, dont parle Pline (Histoire naturelle, lib. XXV, cap. 3) ne sont des caractères suffisants pour spécifier cette maladie.
La première description date de 1250 et elle est de Joinviile dans le Voyage de saint Louis en Palestine (p. 57). « Nous vint une grant persécution et maladie en l'ost : qui estait telle que la chair des jambes nous desséchait jusques àTos et le cuir nous devenait tanné de noir et de terre, à ressemblance d'une vieille houze, qui a esté longtemps mucée derrière les coffres En oultre, à nous autres, qui avions cette maladie nous venait une autre persécution de maladie en la bouche de ce que nous avions mengée de ces poissons et nous pourrissait la chaire d'entre les gencives dont chacun estoit orriblement puant de la bouche. Et en la fin, guères n'en eschappoient de cette maladie que tous ne mourussent. Et le signe de mort que on y congnoissoit continuellement, estoit quand on se pronoit à saigner du neys ; et tantoust on estoit bien asseuré d'estre mort de brief. »
Il y a aussi en 1467 celle de Vasco de Gaina dans sa relation de voyage aux Indes Orientales par le Cap de Bonne-Espérance; cent hommes sur cent soixante de l'équipage moururent de cette maladie.
Différentes chroniques parlent aussi du scorbut, mais tous ces récits d'un empirisme étranger à la médecine n'ont d'autre importance que la constatation du fait de la maladie nouvelle.
C'est en 1541 seulement que parut la première description spéciale de Echtius sur ce mal qui jetait l'épouvante dans les populations, et qui devait se généraliser pendant plusieurs siècles, jusqu'au moment où les progrès de l'hygiène devaient le faire disparaître. Tous les symptômes y sont racontés avec une grande exactitude et sa cause même qui est attribuée à une nourriture malsaine et grossière amenant l'altération du sang est bien celle que nous admettons aujourd'hui (Joann Echtii. De scorbuto vel scbrbuticœ passiove Epitome, 1541).
Après Echtius, Wieren 1557; Rousseous en 1504; Eugalenus en 1588, Daniel Sennert, Langius, Alberli, etc., ont reproduit cette des-
cription augmentée de leurs propres recherches, et c'est ainsi que la science faite sur ce point s'est transmise jusqu'à nous par d'innombrables redites inutiles à mentionner ici.
Ce qu'il faut dire seulement c'est que le Scorbut, maladie endémique et épidémique des populations de terre et de mer, ne sera bientôt plus qu'un souvenir historique. — Après avoir exercé les plus grands ravages pendant trois siècles, sous l'influence delà mauvaise nourriture, du froid, de l'humidité et de la fatigue, l'hygiène a prescrit une alimentation plus saine qui l'a fait presque entièrement disparaître. — Les marins des pays civilisés nont plus rien à craindre de ce fléau redoutable ; sur la terre ferme, il n'existe plus qu'à l'état sporadique, et nul doute qu'en améliorant le bien-être des populations on ne puisse en empêcher le retour.
APPARITION DE LA SYPHILIS AU XVe SIÈCLE
Dans les maladies nouvelles du xve siècle, l'une des plus importantes que signale l'observation des chroniqueurs, des historiens et des médecins est le mal vénérien ou syphilis, nom qui lui a été donné par Fracastor. Elle éclata presque simultanément dans les différentes contrées de l'Europe, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et dans le nord. — Son apparition date de l'été de 1494, et comme elle suivait de près la découverte de l'Amérique, on la considéra, sur la foi des historiens de l'époque, Ferdinand Colomb, fils de Christophe; Roman Pane; Kamusco et Ferdinand Oviedo de Valdez; un peu plus lard Herrera, Lopez de Gomara, etc., comme un résultat d'importation américaine. — Dans leur empirisme de voyageurs, étrangers à la science, ces historiens, surtout Oviedo, ont affirmé que les Espagnols avaient reçu le mal des Indiens et qu'ils l'ont rapporté dans la mère-patrie en avril 1493. — Trois mois après elle était en Auvergne, en Allemagne, en Lombardie, ainsi que dans le reste de l'Italie, et bien qu'Oviedo attribue son apparition à Naples et à Messine à l'arrivée de l'escadre de Gonzalve de Cordoue en 1495, il est certain que la maladie existait déjà dans le pays depuis deux ans. On l'attribuait même à l'invasion française de Charles VIII, d'où le nom de mal français qui lui était donné, alors que, par réciprocité, la France l'envisageait comme un mal napolitain.
Comme, pendant quelques années, il n'y a eu sur l'apparition de la syphilis que des renseignemeuts fournis par des contemporains étrangers à la science, dont l'expérience laisse beaucoup à désirer, et que les descriptions médicales ne vinrent que plus tard, il sera
BOUCIIUT 3i
toujours difficile de rien dire de précii sur la véritable origine de cette maladie par importation <>u par génération spontanée.
En lisant même ce qui a été écrit depuis lors à ce sujet par des médecins et liisloriens qui n'ont rien vu par eux -mêmes et qui n'ont aucun document sérieux «à fournir, on est surpris des affirmations qui se produisent contre l'origine américaine de la syphilis. — Que Sprengel dise que les preuves de ce fait sont insuffisantes (tome 2, p. 500), rien de mieux et ce sera, je crois, l'opinion de tous ceux qui savent comprendre les documents de l'histoire. Mais, qu'à l'exemple dePrescott et Irving, historiens américains (Histoire de Christophe Colomb, et Journal de médecine de New~York, 1844), M. Daremberg dise avec eux qu'il est prouvé « jusqu'à l'évi- « dence que les compagnons de Christophe Colomb n'ont pas « exporté la syphilis d'Amérique, mais que les Européens l'y oui au « contraire importée » (tome l,p. 354), cela sera difficile à faire admettre par les gens sérieux.
On croirait entendre ces coquins que la foule poursuit pour vol crier aussi au voleur, afin de faire prendre le change à la police. — De quel droit, et à quel titre, Prescott et Irving, tout à fait incompétents, viennent-ils au bout de quatre siècles affirmer que des individus à l'état sauvage, découverts dans le Nouveau-Monde, n'avaient pas la syphilis, et, refaisant l'histoire à leur f nlaisie, affirmer que la maladie a été importée d'Europe? D'abord, ces historiens ne savent pas assez ce que c'est que la syphilis pour démêler la vérité des livres anciens et ensuite, comme il n'y a et qu'il ne saurait y avoir de témoignages écrits des indiens de cette époque, toutes leurs assertions ne sont que des hypothèses.
Au reste, quand on réfléchit un peu sur ce qui a été dit, on voit que cette origine américaine de la syphilis résulte de deux ordres d'idées. Dans l'une, qui est celle des historiens voyageurs espagnols, on était heureux d'attribuer aux indiens l'origine du mal qui ravageait l'Europe, afin de justifier les mauvais traitements que Gonzalve de Cordoue leur avait infligés. Dans l'autre ordre d'idées on disait que la nature ayant toujours placé le remède à côté du mal, par cela même que le gaïac indigène d'Amérique guérissait la syphillis, il fallait bien que cette maladie fût endémique dans le Nouveau Monde. Ce fut l'opinion de Léonard Schmauss, médecin de Strasbourg en 1518 (Aloys Luisini aphrodisiacus seu de lue venerea. Lugd.-Bat., 1728, p. 383) et de l'historien Guichardin.
Contre l'origine américaine de la syphilis il faut ranger la plupart des médecins depuis Fracaslor, Poème sur la syphilis, 1530; depuis Sanchez, 1752-, Guy Patin, 1687; Alliot Mussay, Anmorbus an-
tiquus syp h ilis, 1 71 7 ; Beckelt William , 4 71 8 ; De Heusler (Imprimé à Altona en 1783); — Jourdan, Desruelles, Cazenave, Sprengel dans son Histoire de la médecine, etc., qui avec raison ne trouvent pas de preuves suffisantes en faveur de cette manière de voir les choses. Cette opinion fut partagée par Astruc (Traité des mal. vénériennes, 1777), par Girlanner (idem, 1788), par Freind (Histoire de la médecine, 1728), par Fallope (De morbo gallico, etc., 1560), par Sanchez (Origine de la maladie vénérienne, 1752).
Il faut cependant convenir que si la syphilis n'a pas été importée d'Amérique elle s'est développée spontanément en Europe assez subitement pour frapper d'épouvante les peuples et leurs médecins. — Son apparition a été une surprise. C'est une date dans l'histoire de la science et de l'humanité. Avant l'année .1493, il y avait des maladies vénériennes, et la blennorrhagie , longuement signalée dans le Lévitique (versets 2 à 13) était bien connue; il y avait des lèpres écailleuses et pustuleuses, que l'on a dit s'être transformées en syphilis (Leonicenus ; Sydenham, etc.), mais il n'y avait pas ce que nous appelons la syphilis vraie.
Donc la maladie était bien nouvelle. — Bruner l'attribue à l'expulsion des Maures ou Maranes ou juifs clandestins après la conquête de Grenade, car ils en étaient la proie par suite de leurs vices et ils la disséminèrent partout (Morbi Gallici origines Maranicœ. Iena, 1793). (Voir Sprengel, tome II, p. 107.) D'autres crurent qu'elle résultait des influences astrologiques, soit de la conjonction de Saturne avec Mars dans les signes de la Vierge ou des Gémeaux, soit de la conjonction de Jupiter et de Saturne dans le Scorpion, etc. (Voyez Fracastor, Poème de la syphilis, liv. I, p. 12.)
Quoi qu'il en soit de tous ces témoignages opposés, de ces affirmations suspectes et de ces théories étranges nées d'un Empirisme aussi superstitieux que peu éclairé, le fait qui se dégage de toutes ces recherches est l'observation presque simultanée dans toute l'Europe de la maladie qui. a reçu les noms de mal français et de syphilis. — Les descriptions en ont d'abord été très-incomplètes et se sont ressenties de l'incompétence des premiers narrateurs^ mais plus tard sont venues les véritables descriptions médicales avec toutes leurs hypothèses sur la nature du mal et leurs erreurs de diagnostic. — Je citerai par ordre celle de Marcel Cumanus, chirurgien des troupes vénitiennes, 1495; — de S. Brant, professeur d'humanité, à Bâle, 1496; — de Nicolas Leonicenus, de Vicence, professeur àPadoue, 1497 (de Morbo gallico); — de Gaspard Torrella de Valence, médecin du pape Jules II, en 1497; — de Barthélemi Montagnana de Padoue; — d'Antoine Benivieni de Flo-
rence, 1502; — de Jacques Catanée, médecin génois., 1505; — de Bérenger de Carpi en Modène, 4512; — de Jean de Vigo, médecin de Jules II (Pratique de chirurgie), 4514; — de Nicolas Poil, médecin de Charles-Quint, 154 7; — de Ulrick de Hutten, gentilhomme importateur du gaïac (de Morbi gallici per administrationem ligui gaïaci), 4519; — de Belhincourt de Rouen, qui le premier employa le nom de maladie vénérienne; — Carême de pénitence pour le mal vénérien, 4527, — de Jérôme Fracastor, né en 4483, mort en 4553, et auquel on doit un poème très-remarquable en vers latins sur la syphilis, 4530; et un opuscule sur le mal français dans le de Contagiombus, 4546; — de Mallhiole, en 4535; — de Paracelse, en 1536? — de Cheiradin Barberousse, fameux corsaire qui inventa des pilules anli- syphilitiques portant son nom, 4538; — de Vesale, de Cardan, de Fallope, en 4555; — de Fernel, en 4556, etc., car il serait un peu long d'indiquer le nom de tous ceux qui se sont d'abord occupés de la maladie syphilitique à son apparition. Ce sont des renseignements que l'on trouvera très au complet dans le remarquable ouvrage d'Astruc sur les maladies vénériennes.
Parmi tous ces vieux auteurs il en est un dont la réputation méritée est venue jusqu'à nous. — C'est Fracastor, qui, dans un poème en trois chants et dans un opuscule spécial, nous a laissé le tableau de la syphilis du xvie siècle. L'opuscule est surtout destiné aux médecins. Le poème s'adresse à tous, et comme on pourra en juger par cet extrait, il n'est pas indigne de la science sérieuse.
<( Dans le corps humain c'est le sang qu'il attaque tout d'abord, et ne s' alimentant que d'humeurs grasses et visqueuses, c'est aux parties épaisses et corrompues de ce fluide qu'il s'attache de préférence. »
« C'est aux organes de la génération que se porte le virus, tout d'abord, pour s'irradier de là sur les parties voisines et sur les régions de l'aine. »
« Bientôt après se manifestent des symptômes plus tranchés. Lorsque s'éteint la lumière du jour pour faire place aux ombres de la nuit, à l'heure où la chaleur innée des corps vivants abandonne les parties périphériques pour se concentrer sur les viscères, soudain d'atroces douleurs éclatent dans les membres chargés d'humeurs viciées et torturent les articulations, les bras, les épaules, les mollets. C'est qu'à ce moment, en effet, la nature vigilante, ennemie de toute impureté, travaille à réagir contre les ferments putrides que le mal a introduits dans les veines, et dont il a pénétré
toutes les humeurs, tous les sucs nourriciers de l'organisme. Elle s'efforce de les chasser; elle lutte énergiquement contre eux. Mais ceux-ci résistent, épais, visqueux, ne se déplaçant qu'avec lenteur; ils se fixent aux chairs, ils s'attachent à la trame exsangue des tissus et provoquent partout où ils adhèrent d'effroyables souffrances.
« Les plus subtiles de ces humeurs morbides, celles qui se laissent le plus facilement évacuer se réfugient soit vers la peau, soit aux extrémités des membres. Elles produisent alors sur ces points de hideux exanthèmes qui se répandent bientôt sur tout le corps et couvrent le visage d'un masque repoussant.
« Inconnus jusqu'à nos jours, ces exanthèmes consistent en des boutons pustuleux et coniques qui, gorgés de liquides corrompus, ne tardent pas à s'ouvrir pour donner issue à une sanie muqueuse et virulente. Quelquefois même, des boutons semblables se développent dans la profondeur des organes et corrodent sourdement les tissus. On voit ainsi d'horribles ulcères dépouiller les membres, dénuder les os, ronger les lèvres, et pénétrer jusque dans la gorge, d'où ne s'échappe plus qu'une voix sourde et plaintive. »
« D'autres fois encore, il s'exhale de la peau des humeurs épaisses qui se concrètent en croûtes immondes à la surface des téguments. Tels on voit les sucs visqueux qui suintent du cerisier ou de l'amandier se condenser en calus gommeux sur l'écorce de ces arbres (1). »
Sauf les questions relatives à la doctrine générale de la maladie, pour savoir si elle est d'abord locale, puis générale; si elle est toujours une affection locale; sur la description minutieuse des accidents locaux des téguments, sur son mode de contagion, il est certain qu'il y a dans les lignes que je viens de rapporter un tableau où le médecin reconnaîtra toujours la syphilis. Or comme ce portrait date des premières années du xvie siècle, qu'il est écrit en vers latins, qu'il a un réel mérite, il mérite d'être remarqué.
J'ajouterai que dès cette époque le mercure signalé par Dioscoride et employé par les arabes se donnait avec avantage. Déjà en 1497 on l'employait à l'extérieur, malgré les objections des médecins qui considéraient ce remède comme une invention du charlatanisme. Telle fut du moins l'opinion de Fernel et de Paulmier, son disciple. On s'en servait en fumigations avec le cinabre, en frictions d'onguent mercuriel et sous forme d'emplâtre. (Jean de Vigo; Vidus Vidius; Bérenger de Carpi; Nicolas Massa, etc ) Son emploi dans la syphilis est un résultat de l'Empirisme et semble résulter des avantages que l'on en tirait alors contre la lèpre, ma-
(1) Poème sur la Syphilis, traduction de Fournier, Paris, 1870, p. 27.
Utdie réputée voisine, souvent même considérée comme étant par transformation l'origine de l'autre.
C'est au célèbre botaniste André Matlhiole que revient l'honneur d'avoir donné le premier du mercure à L'intérieur. Malgré les hésitations, son usage devint assez général. — A L'état métallique, il faisait partie des pilules du pirate Barberousse, qui en donna la formule à François Ier (Sprengel). Mais c'est depuis les travaux de Paracelse sur le précipité rouge, sur le nitrale de mercure, sur le mercure doux et sur le sublimé, ainsi que sur les précautions à prendre dans l'emploi de ce médicament, que la thérapeutique a su s'en servir avec plus de méthode et moins de dangers.
Pendant plusieurs années, comme on le voit dans Fracastor, le régime fortifiant, quelquefois la saignée et l'emploi d'une foule de plantes odorantes, furent conjointement avec le mercure les moyens employés contre la syphilis.
C'est seulement en 4517 que vint l'emploi du gaïac, très-recommandé par Ulric de Hutten; un peu plus tard la salsepareille, vantée par Fallope; la squine, importée par Gilius de Tristan et employée parVésale;le sassafras, introduit par Nicolas Monard (Sprengel, tom. III, p. 76), enfin le mélange d'or et du sublimé, aurum vitœ, que préconisait Paracelse et qui fut adopté. Gonthier d'Andernac: Sassonia; Grégoire Horst, etc.
Tout d'abord les moyens les plus importants que préconise encore la thérapeutique actuelle ont été employés contre la syphilis dont l'empirisme populaire et l'observation raisonnée des médecins avaient fait rapidement connaître la fâcheuse gravité. Avec le temps, on avait mieux apprécié ses procédés locaux de propagation et on a pu reconnaître qu'elle n'a tien d'épidémique; on a perfectionné son diagnostic souvent très-difficile, ce qui explique les erreurs commises à son égard par ceux de nos historiens qui ne savent pas la médecine. On a déterminé les périodes d'une manière plus précise, mais sauf l'intensité du mal qui est moindre de notre temps, le fond des choses dans la vraie syphilis n'a pas sensiblement varié. En fait de maladies vénériennes, il y a pour les observateurs de notre époque : 1° la blennorrhagie spontanée, contagieuse ou épidémique; 2° la pseudo-syphilis avec chancre volant ne produisant pas d'accidents ultérieurs à la peau ou dans les organes, ce qu'ont fait connaître de nos jours Ricord, Bassereau, Clerc, Diday; enfin 3° la syphilis vraie avec chancre induré de Hunter et de Ricord, produisant la diathèse syphilitique avec tout son cortège d'accidents secondaires et tertiaires, sur la peau, dans les os et dans les viscères. Cette dernière est mieux connue et plus nettement précisée qu'il y a
trois siècles, mais comme je l'ai dit plus haut, ses caractères anatomiques et diathésiques n'ont pas changé.
BARTHOLOMEE REUSNER ET LE RACHITISME
Bien qu'on puisse raisonnablement croire que le rachitisme soit une maladie ancienne, on n'a aucune preuve de son existence avant le travail de Reusner sur le tabès infantum en 1582. La maladie fut d abord observée en Hollande et dans la Suisse. On l'observa plus tard en Irlande où elle fut décrite en 1648 sous le nom de tabès pictava. Elle portait aussi le nom de maladie anglaise lorsque François Glisson en fit en 1682 une description qui est restée dans la science. C'est lui qui l'a baptisée du nom de rachitisme (1). Il l'attribuait à une mauvaise alimentation produisant la faiblesse des solides et la lenteur des esprits vitaux émanés de la moelle épinière et des nerfs. Ces opinions furent acceptées pendant un assez grand nombre d'années et elles ne se modifièrent qu'en 1745, sous l'influence des travaux de Buchner qui signalaient dans celle maladie l'existence constante d'un ramollissement des os, ce qui est très-vrai.
Ce qui l'est moins, c'est la théorie chimique qui se produisit alors dans ces temps de chimiâtrie. Zeviani attribuait la maladie à un excès d'acidité du lait, qui dissolvait la matière calcaire des os et qui exigeait comme traitement l'usage des alcalis et des savons. (Du traitement des enfants atteints de rachitisme, Vérone, 1762.) Ces idées eurent un certain succès, et il en résulta d'une manière générale l'introduction du traitement excitant et fortifiant, en même temps que des essais de redressage mécanique des os au moyen d'appareils spéciaux. (De la feutrie; du rakitis ou Vart de redresser les enfants contrefaits. Paris, 1772.)
Ces idées sont à peu de chose les nôtres. En effet, comme au temps de Glisson nous admettons que le mauvais régime est la cause principale du rachitisme et, sauf l'huile de morue qui est d'invention moderne contre cette maladie, le traitement consiste dans l'emploi des fortifiants et des moyens orthopédiques.
HERCULE DE SAXONIA ET LA PLIQUE POLONAISE AU XVIIe SIÈCLE
Si l'on en croit Pauli dans son histoire de Pologne (Halle, 1763, in-4°, p. 289), la plique aurait été importée d'Orient par les Tar-
(i) De rachitide seu morbo puerili qui vulgo the rickets dicitur. 1682.
lares, à leur troisième irruption, en 1287. De la Pologne, où elle resta endémique, elle s'est répandue en Bohème au xve siècle, et là, elle fit de grands ravages. C'était au temps de Casimir IV. Mille suppositions empiriques plus ridicules les unes que les autres eurent cours à son égard, et c'est alors que parut la première description médicale détaillée de la maladie.
On la doit à Hercule de Saxonia (De Plica quant Poloni gwozdziec Roxelani Kottunum vocant. Patav., 4000). — Elle fut le point de départ d'un grand nombre d'autres publications où le vrai se mêle à la fantaisie et à la superstition dans les proportions les plus considérables.
On en attribuait l'origine à l'empoisonnement des cours d'eau dans lesquels les Mongoles avaient jeté têtes et cœurs des Polonais massacrés (Description du royaume de Pologne, in-8, Leipzig, 1700, tom. II, p. 792), à un virus spécial, au genre de vie qui donnait aux cheveux une trop grande force nutritive, etc. C'est Davidshon qui le premier, en 1602, a indiqué la vraie cause du mal en disant que la plique n'était qu'un feutrage accidentel ou provoqué des cheveux, produit par la malpropreté et le défaut de soins (Plicomastix seu plicce e numéro morborum apospasma).
Bien que cette opinion ait été combattue par Plemp, Gehema, Binninger, Water, Vicat, Hoffmann, Delafontaine, Brera, et la plupart des écrivains du xvne et du xvme siècle, elle est la plus certaine et me parait à l'abri de toute contestation.
En effet, la plique est une agglomération des cheveux collés en masse inextricable imprégnée d'une humeur grasse infecte, et il suffit pour la guérir de tondre les cheveux, sans avoir recours à tous les remèdes internes employés par les partisans du virus coltonique. Davidshon a ainsi guéri plus de 10,000 individus atteints de cette malpropreté.
DU POURPRE HÉMORRHAGIQUE OU PURPURA, OU MALADIE DE WERLOFF AU XVIIIe SIÈCLE
Le purpura est une maladie voisine et distincte du scorbut, caractérisée par des hémorrhagies de la peau, plus grandes que les péléchies ordinaires mais moins vastes que celles du scorbut, et non accompagnées du ramollissement gangreneux des gencives.
Elle est peut-être plus ancienne que le xvme siècle, mais elle était confondue avec le scorbut et avec les éruptions pétéchiales. On en doit l'introduction dans la nosologie à Werlhoff (1), né en 1 729
(1) De mcrbo maculoso hcmorrhagico singidari. H 45.
et mort en 1767, après avoir publié un grand nombre de recherches médicales.
Les recherches de Werlhoff ont été confirmées par l'expérience et l'observation de tous les médecins qui en font quelquefois une espèce de scorbut de terre causé par une altération de la fibrine du sang semblable à celle du scorbut de mer. Cependant chez bien des malades cette altération du sang serait fort difficile à démontrer. E. G. Graff, en 1775; Behrens ; Adaïr, 1780; Pierquin, 1821 ; Brachet; Willan; Bateman ; Alibert ; Cazenave, etc., tous les pathologistes décrivent à part cette maladie qui a des caractères bien déterminés. Elle est sporadique et se développe souvent chez des sujets placés, comme habitation et comme nourriture, dans des conditions qui ne laissent rien à désirer. Elle apparaît chez des sujets faibles, anémiques, et elle augmente encore leur anémie. On la reconnaît aux nombreuses hémorrhagies sans fièvre qui se font dans l'épaisseur de la peau, dans le tissu cellulaire et quelquefois, si la maladie est grave, dans les viscères.
Les toniques, les acides végétaux, les ferrugineux et la bonne nourriture sont comme dans lescorbut ses moyens les plus habituels de guérison.