CHAPITRE DEUXIEME
perdre une journée à le voir et l'abbaye de Bonport aussi, où sont les tombeaux des seigneurs de Rouville, qui marquent bien une grande maison. Nous sommes venus de là dans une terre de M. Montataire où nous avons demeuré cinq jours sans lui, car il nous a quittés pour venir prendre des mesures avec M. l'évéque de Bayeux (i) pour se trouver à la Délivrance (2). Nous nous y trouvâmes mardi au soir et lui de son côté; et le lendemain, dernier de septembre, le prélat nous donna la bénédiction nuptiale, ce qui n'avoit jamais été fait dans cette église, et ce fut une grâce de l'évéque. Il nous fit une petite exhortation et puis nous montâmes tous en carrosse pour venir diner ici ou plutôt souper, car il était quatre heures, x^lorangy (3) l'intendant et sa femme y vinrent diner le lendemain. Le maréchal de Bellefonds et toute sa famille nous ont envoyé faire compliment par un gentilhomme, et M. de Matignon aussi, disant qu'ils nous viendroient voir le plus tôt qu'ils pourroient. Les dames du -s'oisinage, dont j'en connoissois quelques-unes dès Paris, sont venues ici. Chaque jour avoit compagnie et le changement de condition occupent assez pour que vous me pardonniez, mon cher papa, de ne vous avoir pas plus tôt rendu compte de notre voyage. C'est un plaisir charmant d'en faire sur l'eau en cette saison. Nous n'avons été en carrosse que quand
il a fallu quitter la rivière son embouchure dans la mer est à la vue de cette
terre de M. de Montataire où je vous ai dit que nous avions tté cinq jours. Elle est vis-à-vis du Havre.
Au reste, je suis déjà si pleinement informée des affaires de la maison où je suis entrée, que je puis vous assurer, mon cher papa, qu'on n'avoit pas augmenté le bien d'un quart d'écu. Je le sais par la vue des baux dont j'ai même renouvelé quelques-uns. Tout ce que nous n'avons pas trouvé conforme à ce qu'on nous avoit dit, c'est cette maison. Vous savez comme M. de Montataire vous la dépeignoit pleine de fatras et dans un chaos horrible ; cependant il y a un appartement de quatre pièces ajusté et dans la politesse de ceux de Paris qui en ont le plus. Un grand escalier de pierre de taille avec une balustrade en fer, un plafond fort éclairé. Ce qui n'est pas encore achevé, ce sont trois grands appartements de la grandeur de celui dont je viens de vous parler ; il n'y faut plus que la menuiserie et les vitres. Le garde-meubles en est rempli pour meubler deux maisons. En arrivant ici, nous dînâmes dans une tente soutenue sur de petites murailles et qui est toute ouverte sur un grand canal de la plus belle eau du monde, c'est-àdire comme celle de Bussy, dans lequel sont deux nappes de cette eau qui font un effet enchanté. Ce canal est de tous côtes entouré d'arbres qui se trouvèrent à la nativité du temps. Le buflet tenoit la largeur de la tente ; il étoit couvert de vaisselle d'argent et de vermeil doré. Nous finies un fort bon repas, mais point en manière de noces, au moins à l'égard de l'ordinaire de cette maison; car c'est tous les jours de même. Enfin, mon cher papa, je suis trèsheureuse et si je vous avois ici il ne me manqueroit rien ; M. de Montataire et moi comptons bien d'avoir cet