RELATION DE M. LE VICE-AMIRAL, PU COMBAT QUI SE UVRA LE 7 JUIN
« Le temps avait été si mauvais depuis le 2, que Farmée avait mouillé à rentrée des bancs de Flandres ; mais le 7, toutes choses ayant été disposées après le conseil que Ton tint le 6 pour résoudre la manière de faire, j'ai ordonné dès le soir le détachement des vaisseaux qui devaient s'avancer à la tête de l'armée, suivant le projet dont j'ai déjà rendu compte. On mit à la voile à dix heures du matin, avec un vent favorable et la marée dont on avait choisi le temps exprès; et tous les vaisseaux, tant les détachés que les autres, s'avancèrent pour combattre les ennemis, les premiers h la tête, ce qui apporta ensuite un peu de désordre et de confusion; car, comme ils étaient déjà plus avancés, ils engagèrent le combat plus tôt que ceux qui les suivaient, et ne se remirent pas après dans l'ordre qu'ils y devaient tenir. '
» Il est vrai qu'ayant été envoyés dans cette pensée que les ennemis ne voudraient pas s'opmiâtrer au combat, et que n'étant pas dans un si grand nombre qu'on tes a trouvés ci joints, ils prendraient le parti de se retirer, les vaisseaux détachés, particulièrement les français, crurent qu'ils devaient toujours donner devant les autres ; et quoique ce fût par un motif de hardiesse et de courage, cela ne laissa pas toutefois de penser causer un grand embarras dans la suite.
» Quelques-uns se trouvèrent à la tête de Tesçadre rpuge, et s'y signalèrent, particulièrement M. de Tivas, capitaine du vaisseau le Conquérant, qui, s'étant approché d'abord de l'amiral Tromp, qui tenait le poste de l'avant-garde avec douze ou quinze vaisseaux, se fit remarquer par M. le prince Rupert, qui a témoigné du regret de sa mort; car il fut quelque temps après tué d'une volée de canon dans le combat, et son vaisseau, en assez méchant état, s'est retiré depuis dans la Tamise pour se raccom^ rooder, sans que j'en aie pu apprendre des nouvelles. Le sieur d'Estivalle se trouva au même endroit, et les Anglais le remarquèrent, ainsi que deux autres moindres vaisseaux, l'Aquilon et l'Oriflamme; mais il revint prendre son poste auprès du pavillon Aussitôt qu'il le put faire.
I) M. le prince Rupert avait engagé le combat, avec Tescadre rouge, et commencé à faire plier Tennemi, lorsqu*au corps de bataille, et particulièrement une partie des vaisseaux de la division du vice-amiral, et ceux qui restaient avec M. le marquis de Grancey, pressèrent si vivement les vaisseaux qui leur étaient opposés, qu'ils commencèrent à quitter leur ligne ; et Tamiral de Zéiande se trouvant lui-même extrêmement incommodé par M. le marquis de Grancey, eût été emporté et poussé comme les autres, si, dans ce temps-là Tamiral Ruyter, voyant bien qu'il ne pouvait rétablir ce désordre sans le secourir, ou soit encore qu'il fut luimême trop près des bancs, n'eût pris le parti de changer le bord, et de percer et couper la ligne de notre armée entre le contreamiral et le vice-amiral des vaisseaux de Sa Majesté. Près de vingt-cinq vaisseaux changèrent de bord avec lui; et comme on jugea bien de son dessein, et combien il était nécessaire de s'y opposer en le tenant sous le vent, on résolut de l'attendre, en sorte qu'il fut obligé de plier ou de s'aborder plutôt que de se laisser gagner au vent.
» En approchant du pavillon de Sa Majesté, il jugea de la nécessité d'arriver sous lui, et passa entre lui et le vaisseau de M. de EreuUy, à la portée du pistolet, avec neuf vaisseaux oi| brûlots qui le suivirent.
» Le Tonnant était seul, pour lors, le plus près du vice-amiral ; mais le Foudroyant^ un peu plus sous le vent de lui à l'arrière, se voyant dans la nécessité de plier ou d'aborder l'amirîj Ruyter, ou le premier vaisseau qui avait passé à sa tête, accrocha celui-ci, et ajant jeté du monde dessus, s'en rendit le maître. Chaboissière, et le chevalier de Léry, lieutenants, y étant sautés, mais n*ayant point été suivis de tout leur équipage, y demeurèrent longtemps, ayant fait fuir les Hollandais au fond de cale, pris et enlevé des prisonniers, et obligé une partie à se retirer dans les chaloupes à vers terre, dont on n'était alors éloigné que de deux lieues.
» Ces deux lieutenants firent parfaitement leur devoir : le premier fut blessé dangereusement d'un coup de pistolet, et l'autre ayant été colleté par le lieutenant du vaisseau hollandais, le tua d'uncQupd'épée,et eût été en danger, sans un volontaire appelé Durivaux, qui tua le capitaine. Ils ont rapporté les épées de ces
deux officiers. Pendant ce temps-là, Ruyter, qui avait été obligé d'arriver, s*étant mêlé avec tous les vaisseaux français qui étaient sous le vent, et une partie de Fescadre bleue^ se trouva de la sorte sépai*é de son avant-garde, et entièrement de Tromp, qui conservait le vent sur une partie de la division du vice-amiral.
» Le sieur Cabaret, capitaine du Foudroyant, n'eut pas le temps d'enfoncer vaisseau, ou ne voulut pas s'en charger, soit à cause du monde qu'il aurait perdu, soit que c'eût été infailliblement se commettre à se faire prendre, étant sous le vent de cette escadre dans le même temps que l'amiral Ruyter se trouvait mêlé avec les vaisseaux que l'on a dit ci-dessus. M. le prince Rupert, qui était toujours au vent de cette escadre, arriva sur eux, et l'on ne doutait point qu'étant entièrement séparée, elle n'eût couru fortune, si Ruyter n'eût pris le parti de courir de ce côté-là pour s'en approcher; ce qu'il fit jusqu'à dix heures du «oir que finit le combat.
» Il est aisé de considérer qu'ayant à combattre dans les bancs avec de grands vaisseaux qui tirent beaucoup d'eau, et où l'on ne peut s'étendre sans trouver la terre, on ne peut se servii- de l'avantage qu'on a sur l'ennemi qu'on a fait plier, par la raison que l'on a d'appréhender de s'échouer.
» Je ne doute pas aussi que, bien que les Hollandais aient beaucoup souffert, et qu'on ait vu brûler de leurs vaisseaux, et d'autres se retirer en fort méchant état, que sans le peu d'ordre tjue gardèient les capitaines de nos brûlots, dont ceux qui étaient détachés se précipitèrent eux-mêmes avec trop de témérité, sans attendre les vaisseaux pour les conduire, ils eussent encore plus fait de mal à l'ennemi, s'ils avaient conservé, dans la mêlée de l'escadre de Rotterdam avec nos vaisseaux, cette chaleur qu'ils employèrent si mal à propos *.
» On rendra compte, à la fin, de la manière dont ils sont tous péris, à la réserve du jeune Ghaboisseau qui, vient d'arriver, à ce que j'ai su, avec son brûlot.
» Il n'est pas possible de témoigner ici combien Sa Majesté a sujet d'être satisfaite de tous les capitaines qui ont l'honneur de la ser\ ir.
' On verra plus bas que ce fut par la seule imprudence de M. d'Estrées que ces malheureux furent sacrifiés.
» M. le marquis de Grancey, et toute la division, ont pressé extrêmement les ennemis, et s'il y avait quelque chose à trouver à redire dans cette action, c'est un peu trop de chaleur quille porta d'arriver sur l'ennemi avec une partie de ceux de la division du vice-amiral.
» Tous, hormis le marquis de PreuUy et le sieur Gabaret, dont où a déjà parlé, se trouvèrent mêlés avec Tescadre de Rotterdam, et y firent des merveilles.
» Les capitaines détachés qui combattirent à la tête de l'escadre rouge étaient les sieurs Thivas , d'Estivalle , le chevalier de Béthune, et Louis Gabaret ; et la division de M. Désardens luimême, et le chevalier de Tourville, qui était à la tête, firent tout ce que l'on pouvait attendre d'eux, et empêchèrent particulièrement un vice-amiral avec d'autres vaisseaux de gagner le vent au pavillon de Sa Majesté.
» La chaleur même que la plupart des capitaines ont témoignée d'abord en pressant les ennemis, n'a pas été accompagnée de trouble ni de confusion ; mais au plus fort de la mêlée , ils ont parfaitement bien tenu leur ordre et fait leur manœuvre, et je ne regrette rien que l'imprudence et la témérité des capitaines de brCdots.
» M. le prince Rupert m'a témoigné ce matin beaucoup de satisfaction du service que nos vaisseaux avaient rendu, et a ajouté que les Hollandais n'avaient jamais combattu avec tant de hardiesse et de ruse qu'en cette dernière occasion. £t si l'on considère que le vaisseau qui porte le pavillon de Sa Majesté tire vingt-deux pieds et demi d'eau, et tous les grands vaisseaux anglais presque autant, on jugera sans doute que c'est une entreprise très-hardie, et que personne jusqu'ici n'avait osé tenter avec une grande armée.
» On a appris des prisonniers faits par le sieur Gabaret, que tous les vaisseaux qui composent l'armée des États sont au nombre de cent sept voiles, dont il y avait soixante grands vaisseaux.
» Les Anglais ont perdu , à ce que j'ai appris cinq capitaines, et M. d'Hamilton, qui commande uii régiment, a eu la jambe emportée dans le vaisseau de M. le prince Rupert
» Dans l'escadre des vaisseaux du roi on n'a perdu que le