‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 36 sur 72 · CAPITAINES DE BRULOTS, BLESSÉS · texte numérisé non relu

CAPITAINES DE BRULOTS, BLESSÉS

« Le sieur Serpaut le cadet, le visage et les bras brûlés. » Le sieur Chaboisseau, aussi brûlé aux mêmes endroits. » Le sieur Guillotin, brûlé de même. »

{Arch. de la marine, à Versaillç^s. )

On voit, en comparant les pertes de ce combat du 7 juin à celui de la même date 1672, et à celui du mois d'août 1673, combien elles sont plus considérables que les deux autres.

Presque tous les capitaines de brûlots furent tués ou blessés, il faut le dire, par la fatale précipitation avec laquelle l'amiral d'Esirées les engagea contre les vaisseaux ennemis dont il craignait de se voir abordé.

Car alors les brûlots offraient à peu près pour les combats sur mer les mêmes effets et les mêmes résultats que les mines et les fourneaux dans les combats de terre.

En général aussi le but de chaque amiral était d'attacher, autant que possible , des brûlots aux pavillons ennemis, pour les

détruire comme étant toujours les vaisseaux les plus importants , et par le nombre de leurs canons, et par le rang des oflSciers supérieurs qui les montaient.

Encore une remarque à faire à propos des capitaines de brûlots: c'est qu'on ne voyait dans leurs cadres que des noms des plus obscurs; ces malneureux étant, tôt ou tard, voués à une mort presque certaine , et généralement presque toujours sacrifiés.

On parlera d'ailleurs plus tard de cette singulière et si brave classe de marins qui avaient, pour ainsi dire, des coutumes et des mœurs à part des autres officiers.

La r^ation suivante du prince Rupert rend justice au courage des Français dans cette affaire.

LEfTRE M M. LE PRINCE RUPERT A LORD ARLINGTON , SUR LE COMBAT DU 7 JUIN 1673, DATÉE DU BORD DU ROYAL- CHARLES, PRÈS DE LOSTERBANK, DISTANT DE SEPT LIEUES DE EST-CAPEL, LE 29 MAI 1673 (8 JUIN) , A UNE HEURE APRÈS-Mffil , LE VENT AU SUD-OUEST.

« Je VOUS rends compte de ce. qui se passa hier 28 (7 juin) de ce mois , autant que l'état où je suis à présent me le peut permettre, n'ayant point eu le temps d'apprendre les particularités de la perte des ennemis. Le mauvais temps nous ayant ci-devant donné la commodité et le loisir de sonder tous les bancs , il fut résolu le 27 (6 juin) , au conseil de guerre qui fut tenu à mon bord avec tous les officiers portant pavillon , d'attaquer les ennemis , qui étaient à l'ancre sur une ligne entre le Rassen et le Stonbank'. Suivant cela, je détachai une escadre composée de trois divisions de la flotte, dans chacune desquelles le plus vieux capitaine commandait , et elle consistait en tout en trente-cinq frégates et treize brûlots , outre les petites caiches pour sonder devant lesdits vaisseaux. Hier au matin , environ sur les huit heures, ce détachement s'avança vers les ennemis, le vent étant au sud-ouest ; et sur le midi, ils attaquèrent l'avant-garde commandée par Tromp. Nous fûmes contraints d'engager le combat

' Ce sont deux bancs de sable près de S<^ooaveld.

aia HISTOIRE DE LA MAIINE. — lfl78 —

plu» tôt que je ne m'étais proposé, pour prifîvcaiir rennemi, cpil tâchait de gagner h yeiit. L'escadre commandée par Tromp fut si pressée par nos vaisseaux, qu'il plia et se retira aussi loin que les bancs de sable lui purent permettre. L'escadre commandée par Ruyter tomba en partage au comté d'Ëstrées et à l'escadre de France , qui s'e^t comportée fort couî*âgeusement. Le sieur Edouard Spragge, de son côté « maintint atisû le combat arec tant décourage et de résolution, que le corps entier plia, en telle sorte que , sans la crainte deê bancs , tious les aurions poussés jusque dans leuts ports, et le roi aurait eu un meilleur compte d'eux. La chose étant dans cet état , et la nuit approchant , je jugeai à propos de m'éloigner un peu , et de jeter l'ancra en ce lieu d'où je vous écris à présent. Leiï ennemis ont fait une perte considérable , et qu'ils ne pourront pas réparer facilement , y ayant eu grande quantité de leurs hommes de tué», beaucoup de vaisseaux hors de combat , et quelques-uns coulés à fond ; Ruyter et Tromp ont couru grand hasard d'être brûlés par quelques-uns de nos brûlots s'ils s'étaient comportés comme ils devaient faire. Nos pertes sont peu considérable n'y ayant que deux de nos vaisseaux mis hors de combat, savoir : le Cambfidgé et la Résolution j lesquels j'enverrai se faire radouber; le reste se réparera facilement ici. Nous n'avons pas perdu beau^ coup de Éommaddants; jusqu'ici, je ne pids vous informer des officiers tués , sinon de ceux^ti :

* Capitaine Fowles.

» Capitaine Worden-

» Capitaine Finches«

» Le colonel Hamilton y a perdu une jambe*

» Tous les officiers et commandants , généralement , se sont très'^bien comportés, et je vous en enverrai les particularités quand je serai mieux informé. Ceux qui se sont signalés dans mon escadre sont : les capitaines l'Aigle, chevalier Jean Holmes, capitaine Wetwans, capitaine Story, chevalier Roger Strickland, et le chevalier Guillaume Rives; le premier prit un vaisseau de l'ennemi , et le dernier « ayant mené et laissé son brûlot au^es^ sus du vent du vaisseau de Tromp , et lui prenant le dessous du vent dudit vaisseau , en sorte que , si le capitaine du brûlot eût fait son devoir < le taisseau de Tromp aurait été infaillible-

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ment brûlé, nonobstant quoi le capitaine Story et 'Wetvrans le miiltraitèreut, en sorte qu'ils donnèrent lieu à Rines de se faire) un passage au travers des ennemis. J'espère que Sa Majesté ser« satisfaite^ si elle considère le lieu oiH nous engageâmes^le combat et les bancs de sable , et qu'elle jugera que nous avons fait tout ce que Ton pouvait attendre. Ainsi je me remet» au favorable jugement de Sa Majesté « à qui je souhaite toute sorte de bon*' heur* »

[Arch, de la Marine, à Versailleê,)

Cette charmante relation du même combat est écrite par M. le "chevalier Valbelle, un des hommes les moins connus et les plus spirituels de ces temps-là, et dont on parlera fort longuement à propos de Texpédition de Messine. On va voir que cette fois Tescadre française, mêlée à la flotte anglaise et livrée à la généreuse impulsion de chaque capitaine, lit glorieusement son devoir.

RELATION DE M. LE CHEVALIER DE VALftELLE, CAPITAINE DU GLORIEUX, DU COMBAT DONNÉ LE 7 JUIN 1673.

« Ce 8 jtiin, aux bancs appelés lYotis en sommes dehors.

» Je sais que vous verrez plus d'une relation de la bataille que nous avons donnée contre la flotte hollandaise; mais j'ose vous assurer , que vous n'en verrez point de plus véritable. Le 3 du courant, nous arrivâmes aux bancs d^Ostende, et en y mouillant, nous découvrîmes la flotte des ennemis qui était à Tancre à Deurloo , qui est le passage par où l'on va à Midelbourg et à Flessingue.

» Le soir , M. le prince Rupert appela les officiers généraux au conseil, et ils résolurent de les attaquer le lendemain ; mais comme il y a dans ces bancs une interdiction pour les grands navires , et pour ceux qui sont fort pontés , on en choisit trente avec huit brûlots pour les insulter au poste qu'ils occupaient, en cas qu'ils ne missent pas à la voile ; le vent fut si forcé, quoique favorable, que bien loin d'appareiller pour faire cette expédition > nous fûmes contraints de caler nos huniers et nos vergues; cette tourmente dura jusqu'à la nuit du 6 au 7, qui est le même jour que M.*&e Ruyter vint nous attaquer à Southwold-Bay: je

crois que M. le prince Rupert , pour lui rendre la pareille , fut fort aise de voir le vent doux et favorable ; c'est pourquoi il ,fit le signal pour les navires détachés , lesquels nous suivions de près afin de les soutenir, s'ils trouvaient de la résistance.

» Mais contre la mauvaise opinion que les Aurais avaient des Hollandais, ils n'attendirent point à l'ancre , et bien loin de se retirer , ils sortirent et furent rangés en bataille avant c[ue nous eussions joint les vaisseaux détachés. M. Foran , qui monte le Grand, les commandait; le Maure, l'Aquilon, le Vaillant, l* Illustre^ l' Invincible, l'Oriflamme y le Conquérant et l'Apollon^ étaient de cette partie; les capitaines qui montaient ces navires, impatients de combattre les ennemis qui étaient à la voile , et qui faisaient porter à l'est-nord-est , ne nous attendirent point; le marquis d'Amfreville commença le combat

» M. Tromp était à l'avant-garde, M. de Ruyter au corps de bataille-, et M. Banker à l'arrière-garde ; ils marchaient eu bon ordre , et nous nous y serions mis sans les vaisseaux détachés ; je leur attribue une partie de notre désordre , et l'autre au zèle indiscret de quelques-uns, lequel ne nous a pas été peu glorieux dans la suite; car les vaisseaux détachés ne prirent pas le poste qu'ils devaient garder, ni ne joignirent que fort tard le chef de leur division; il y en a eu même qui ne le virent point de toute la journée, et qui combattirent où ils se trouvèrent quand nous fûmes aux mains.

» MM. de Tivas , de Béthune , et Louis Cabaret , se rangèrent auprès du prince Rupert , qui menait l'avant-garde. Ce prince se loue fort de leur conduite et de leur bravoure , il ne se lasse point d'en parler ; le navire de M. Tromp, qui lui était opposé, ayant manqué de virer, à cause qu'il était démâté de son petit hunier , fut forcé de faire vent arrière , et son escadre aussi : cette manœuvre , qui le séparait de sa flotte , semblait nous annoncer la victoire ; mais, par je ne sais quelle fatalité, il se tira d'affaire ; Tivas , qui montait le Conquérant, s'attacha à prêter le côté au navire sur lequel était Tromp, et le serra de si près, qu'il l'aurait abordé si un coup de canon ne l'eût emporté; on peut dice de lui ce que Virgile disait autrefois de ses héros :

Vitamque voiunt pro laude pacisci.

» Les occasions de la guerre , monsieur ; sont périlleuses , mais la gloire qu'elle apporte a toujours passé parmi les braves pour une assez grande récompense. M. de Tivas n'en aura pas d'autres ; il est fort regretté des Anglais , et de tout le monde : c'était un bon acteur, il me conservait soixante pistoles, et cela étant ainsi , je perds corps et bien.

» M. le comte d'Ëstrées , qui était au corps de bataille , et tous nos chefs et capitaines, ne virent de ce mouvement que la séparation de l'avant-garde ennemie dans sa flotte , et attendant que M. le prince Rupert nous en rendît bon compte, nous marchions droit à M. de Ruyter qui ne nous attendait pas, afin d'étendre sa ligne et de bien ranger sa flotte en bataiUe , à ce que plusieurs croient; quelques-uns disent qu'il se hâtait pour tâcher de joindre Tromp, et donner de la jalousie au prince Rupert, qui le suivait , et afin de nous gagner le vent

» M. Desardens , qui était à notre avant-garde , le conservait en allant toujours à lui ; M. le vice-amiral suivait en bon ordre, quand M. le marquis de Grancey, voyant que notre avant-garde combattait, se détacha avec quelques navires de sa division , et arriva sur les paresseux de celle de M. de Ruyter ; il s'engagea même avec l'arrière-garde de ses ennemis, que le chevalier Spragge , qui commande l'escadre bleue , devait combattre.

» J'accusai d'abord notre chef d'escadre d'imprudence et de témérité^ et néanmoins je ne fus pas assez sage pour me retenir, et me laissant aller à mon penchant, j'arrivai sur lui pour l'aider à se défendre ; car il trouva à qui parler , et ses forces n'étaient j)as égales à celles des ennemis qui l'auraient enveloppé , pris ou brûlé ; le moins qui lui pouvait arriver était de s'échouer.

» MM. les chevaliers de Sebeville, d'Ailly, et le sieur du Magnou , ne furent pas plus retenus que moi ; ils voulurent prendre part à ce combat , et j'ose vous dire qu'il me semble que nous aimions mieux être accusés d'imprudence que de timidité , en ne secourant pas un de nos pavillons; sans mentir, les ennemis plièrent devant nous, cinq firent vent arrière par pure faiblesse; et à la réserve d'un assez grand, qui ne fit servir sa misaine que quand nous fûmes proches de lui, tous les autres fuyaient, les mis en dépendant et plusieurs sans conserver les apparences; celai qui avait témoigné de la fierté nous salua, et

il le fut aiusi, mais chaudement ; il tarda taat à faire sa décharge, que nous le âoupçonuâmes brûlot

H Bankert voyant le désordre de sa division, revira pour rassurer ses gens « et fut attaquer le marquis de Grancey , qui soutint vertement le feu de son canon , et lui fit sentir celui de l'Orgueilleux; le combat fut chaud de part et d'autre, et si ledit Bankert n'eût pas perdu le mât de son petit hunier, il aurait été opiniâtre; cet accident l'obligea d'arriver : si deux capitaines de brûlots qui se trouvèrent heureusement avec nous , se fussent conduits avec un peu de jugement < je suis persuadé que nous aurions eu le plaisir de lui en conduire un à bord. AL de Grancey envoya sa chaloupe à un desdits brûlots pour encourager l'équipage, et M. de Cou et moi , nous crevions, à leur crier, de n'avancer qu'avec nous ; mais ils se fu*ent dégréer ^ et nous ne pûmes nous en servir*

» AL de Ruyter , qui a toigours l'œil ouvert sur sa flotte , et qui est assurément fort habile, voyant son anière-garde poussée par huit ou neuf navires français , revira , à mon avis , potir en rallier les navires et la secourir; bien des gens soutiennent qu'il ne pouvait faire que cette manœuvre , parce qu'il allait insensi* blement sur les sables où il nous voulait attirer ^ s'il eût continué sa route; pour moi, je ne suis pas de cette opinion, et j'appuie la mienne sm* des raisons que je supprime , parce que ce n^est pas le temp» de vous les dire : suffit que je vous mande qu'il revira sUr nous en bon ordre et en galant homme.

» Ce mouvement, que ceux qui savent un peu le métier n'attendaient pas , me surprit, et bien d'autres en furent étonnés; car y a-t-il quelqu'un qui peut se figurer qu'il laissa fromp exposé à M. le prince Rupert, qui commande l'escadron rouge , sans comparaison plus fort que celui de Rotterdam^ qui ne nous a paru composé que de quatorze ou quinze navires » pour venir au secours de son arHère-garde qui pouvait, en dépendant, faire sa retraite dans les bancs où nous n'avions osé le suivre.

» Ce n'est pas, monsieur, qu'il n'y ait des raisons contre ce que j'avance, et que M. Ruyter n'ait peut-être cru passer au vent de notre vice-^amiral, et le forcer après avec ses brûlots d'arriver , ce qui était très-dangereux» Alais M. le comte d'£strées qui l'iAiervait, lui en fit perdre respérailce , s'il Tavait

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eue, par sa manc&uvré; car il fit sertii* sa grande toitâponr aller au plus prèsi M. de PreuUy, qui était à Tavant de la Reine, et qui est son matelot, fit la même manœuvre; et M. Cabaret, qui est aussi son matelot , quoique sous le vent et fort éloigné du vice-^amiral , ne laissa pas de manœuvrer comme lui.

M. Désardens, qui commandait Tavant-garde'de notre csca-' dron, allait aussi au plus près; et le vaisseau le Sans^Pareil, que monte Tourville, qui est matelot de notre contre^amiral , fut le premier qui rencontra M. Ruyter ; et ledit sieur ne pou vaut lui passer au vent, parce que ledit chevalier le tenait sans relâcher de rien, n'arriva pas seulement pour lui , mais pour le Terrible s auquel il donna toute sa bordée; M. Désardens ne l'épargna pas non plus: de là, il courut vers la Reine , et ne pouvant la doubler , il passa entre elle et le Tonnant , qui était sous le vent.

C'était, sans mentir, une assez belle chose à voir, que de regarder ces deux navires aller affronter M« Ruyter, accompa-' gné de deux pavillons et de six autres grands navires qui ve^ naient droit à eux avec une forte envie de leur disputer le vent; mais il nt hasarda pas de la contenter, et je loue sa modération ; car c'est un avantage qu'on ne peut prendre sans s'aborder, à moins qu'un des deux ne plie ou n*aborde le plus opiniâtre: les. conséquences en sont périlleuses et les suites effroyables.

» Quelque occupé que je fusse à songer à moi, je jetais sou* vent les yeux de ce cÔté-là, ne pouvant me consoler de mon imprudence; aussi toutes mes résolutions étaient eiftrémes: je ne vous en dis pas davantage. Le comte d'Ëstrées m'avait choisi pour être à la tête de la flotte ,- s'il eût commandé notte avant-* garde : c'est un poste d'honneur et de conflancie ; mais quand il vit qu'il commandait le corps de bataille , il me tira de la divi* dion de M. Désardens pour me mettre dans la sienne ; et cepen-* dant j'étais dans ceUe du marquis de Grancey ; figurez-vous, s'il vous plaît, mon déplaisir, et croyez que mon esprit me faisait alors une guerre plus cruelle que ceux des Hollandais, parce que je voyais la Reine avec le Tonnam^ et point d'autre navire, ni derrière, ni à côté, quelque précaution que M. le comte d'K»^ trées eût prise pour eu avoir de bons< Je vous attendrirais, mousieur , si je vous contais tout ce qui se passa dans mon cœur en

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ce moment; et si je n'avaisà vous conter des choses plus dignes de votre curiosité, je le ferais volontiers. Vous saurez donc que Preully fut salué , et le Tonnant dégrée par le canon de ces mangeurs de fromage, qui ne le manient point mal ; sans branler, il le lui rendit, et fit sur eux une belle décharge ; celle que la Reine lui fit quand il fut vergue à vergue d'elle fut violente, et la mousqueterie n'alla point plus vite que le canon. M. Ruyter n*y répondait pas comme je croyais. Je ne saurais attribuer son silence à la faiblesse de son équipage ; je croirais aisément que les autres navires sont mal armés; mais on ne me persuadera pas que le pavillon d'Amsterdam ne le soit bien.

M. Gabaret, qui venait derrière notre vice-amiral, et qui était sous le vent , évita M. Ruyter, en arrivant sur un de ses seconds qu'il ne voulait point aborder ; l'Hollandais aussi s'efforça de ne venir pas à l'abordage : mais toute leur science fut inutile et vaine ; malgré eux , ils s'abordèrent ; le Foudroyant demeura sous le vent de l'autre, et après une heure de conversation , ils se séparèrent

» Le chevalier de Léry, et Chaboissière, lieutenant de M. Gabaret, sautèrent l'épée à la main dans le navire hollandais; peu de monde les suivit ; Léry donna de son épée dans le ventre du lieutenant, et avec toute sa blessure , ce vÛain le saisit au corps et le jeta sur le tillac , où ill'aurait étranglé sans M. Durivaux , volontaire , qui le tua d'un coup de pistolet dans la tête ; le capitaine fut aussi assommé. Chaboissière a reçu dans cette attaque deux coups de pistolet , et retourna dans le Foudroyant pour se faire panser ; il dit à M. Gabaret que les ennemis avaient abandonné le haut du navire, mais que, pour s'en rendre maître, il fallait y faire monter des gens, ce qui ne s'exécuta point ; je n'en sais point les raisons : M. Gabaret les dira. Pour moi , je voudrais bien que pareille fortune me fût venue pour voir ce qui en serait arrivé : mon cœur me dit que j'aurais peut-être trouvé à bord de ce navire ennemi, ou la mort , ou la cornette que je cherche ; elle doit être le prix de la vertu, et la récompense des bonnes actions. M. Gabaret a fait dix ou douze prisonniers , parmi lesquels il y a un Anglais, et deux Français , les autres sont Valons et Hollandais.

» Sérieusement, les Français ont méprisé les périls , et mar-

ché sur les bancs de saUe avec autant de confiance que sMls eussent été en pleine mer. Ne croyez-vous pas que ce soit un opéra, louvoyer avec la Reine au travers de ces sables et de ces basses? Elle vent vingt-trois pieds d*eau, et elle a passé plus d'une fois à sept brasses. La seule pensée m'effraie. M. de Ruyter a là des seconds fermes et invincibles , et contre lesquels c'est être fou que de combattre.

» Je vous vois d'ici impatient de savoir la fin de cette bataille , et la destinée de M. de Grancey et des autres qui se sont mêlés avec les ennemis. Pour satisfaire votre curiosité , je vous dirai que chacun revira pour s'efforcer de gagner son poste ; quant à moi, mon principal soin fut d'éviter M. Ruyter et sa suite : la mienne était trop petite pour oser parler à lui tête à tête. L'Apollon, que M. de Langeron monte, fut le premier qu'il rencontra sous le vent ; et, en arrivant sur son navire, il fit une décharge sur le Fier, qui lui passait au venjt et fort proche. Le chevalier d'Ailly lui répondit de son mieux; cela sauva quelques coups à Langeron : il en fut quitte pour dix ou douze boulets dans son navire, et il rendit dix-huit pour trente-six, n'en ayant pas de plus fort. Je fis carguer ma grande voile pour l'attendre. AL' de Ruyter, à cause de la vieille connaissance, m'épargna, et ne fit point tirer sur le Glorieux, Dès que je ne fus plus sous son canon, je revirai, et Langeron aussi, pour nous rapprocher de M. le comte d'Estrées, qui venait en dépendant pour se rallier aux vaisseaux de sa division et nous faciliter son approche. M. le prince Rupert venait aussi vers nous au vent de Tromp , avec lequel il combattait. Cependant M. Ruyter marchait au corps de bataille avec peu de voiles pour attendre les navires de son avant-garde , en ayant fait revirer sur elle pour la secourir en cas qu'elle eût besoin d'aide.

» C'est ici, mon cher monsieur, où ma conduite fut régulière. * J'étais à deux volées de canon, et peut-être moins, de M. d'Estirées, et sous le vent qui était petit, et je voyais, à même distance de mon vaisseau, une frégate anglaise nommée la Cambris, désemparée de son grand hunier et de sa grande vergue ; avec tout cela néanmoins le capitaine , qui était attaqué par tes ennemis vigoureusement , témoignait tant d'intrépidité , que je ne poovsBS souffrir patiemment sa perte , que je croyais infail-

m HisTomiî tm la maaine. — i«ys^

libie s'il n'était secouru» Pou ûù gens s'en^eisaieiit pour le défendra et l'assister ; je n'en voulus pas grossir le nombre; et, sans consulter personne, je lui envoyai ma chabupe avec le sjeur Jean-Paul Laugier, un de mes lieutenants , pour la jcommaoder ; il avait ordre de laire ce que le sieur Herbert (c'est le nom du capitaine) lui commanderait : ledit sieur Herbert le pria de remorquer son navire , ce qu'il fit jusqu'à une heure de nuit,

» Ce sont de ces caresses , monsieur» qu'il ne faut pas faire deux fois, à cause du besoin qu'on peut avoir de sa chaloupe , et des hasards où l'on s'oppose quand on s'en défait , puisque c'est la seule ressour^ que nous avons contre les brûlots, et que nous n'avons pas de moyen plus sûr pour faire boucher les coups de canon qui sont à fleur d'eau qu'en y mettant nos calefateurs. C'est pourquoi , Après avoir ^vpyé ces secours , je mis mon petit hunier sur le mât , et partageai avec ledit sieur Her- ,bert tous les coups de canon que Tromp, qui était à son arrière, faisait tirer sur lui. Je soutins ce feu deuK heures du*^ rant( et, heureusement pour la Cambrùsh grand mât du navire que Tromp montait tomba. Ce coup l'obligea d'arriver, et sa retraite ne soulagea pas médiocrement l'équipage de cette frégate anglaise, :E;ile a été si maltraitée qu'elle gagna la nuit même la côte d'Angleterre. Je crois que ce coup pmtit du bord du Glorieux t et je me l'attribue sans m'en faire de fête , parce qu'il n'y avait point de navire que le mien à côté de celui de Tromp, et que nous étions aux coups de mousquet; tous les autres vaisseaux étaient à plus de la portée du canon , at mon plaisir était de faire cette action à la vue de M. d'£strée6,,et \ portée de pistolet de M. Spragge , que vous aurez vu à la cour, et qui est amiral bleu.

» M. le prince Rupert m'a fort remerâé ; il m'a dit que le roi notre maître le saurait ; si ce bonheur m'arrive, je m'eSi^ time fort heureux; mais il y manquerait quelque chose que je désire aussi : c'est que monseigneur le sadie aussL Après ce coup fortuné, nous ne tirâmes plus que de loin à loin , et la nuit fit taire, le canon. Ce combat eominenea à une heure, et ne finit qu'à neuf du soir, 1.^8 ennemis mouillèrent, et nous ne postales l'ancre que le matin à vue fes uns des autr^. Mous leur

avons-fait de grands dommages, et, sans mentir, ili en auraient reçu qui auraient fait du bruit dans le monde sans ce détachement et sans la mauvaise conduite des capitaines des brûlots. Je suis en colère contre eux* Vidaut est le seul dont on se loue : il a été tué, et son équipage mit le feu au navire; Roicuchon a péri de même ; je ne sais pas l'aventure des autres^ mais je sais bien, et vous en assure , que de neuf que nous en avions, il ne nous ^1 reste qu'un, et il nous en faut si nous ^nnons une seconde bataille.

» L'armée des ennemis est de tsent voiles , et plus forte que les Anglais ne disent; il y a soixaa^-dii: bons navires. La nôtre est plus nombreuse; mais il y a bien de petits bâtiments; nos vaisseaux sont maltraités parles manœuvres; grâces à Dieu, nous n'en avons point perdu. Chose digne de remarque, nous devions ne combattre que le corps de bataille des ennemis, et nous avons eu affaire et à l'avant^garde et à l'arrière-gftMle. Les Hollandais, ii ne vous rien cacher, n'ont eu que le plaisir de nous suivre une heure, et ce fut quand M. Ruyter revira, et qp'il nous força pour venir rassurer ceux que huit ou neuf navires français avaient poussés.

» $inous n'eussions été rangés en bataille, et diacun en notre place, M. Ruyter n'aurait pas pris cette résolution ; et s'il n'eût pœnt attendu Trorop, je serais de l'opinion de ceux que la peur de la terre le fit revirer. Sans IVL le comte d'Estrées, qui demeura toujours au vent , et qui le conserva , n'ayant que M. de Preully avec lui , nous aurions eu bien de la peine à nous tirer d'affaire ; la manœuvre qu'il fit sauva les brebis qu'un zèle indiscret avait égarées du troupeau ; de ma vie ce malheur ne m*arrivera, j'en suis corrigé pour toujours.

» Je rie vous parle point de l'escadre bleue d'Angleterre, perce que les vaisseaux qui la composent étaient tous désemparés. J'en ai vu cinq ou six , avec cette enseigne , qui se sont Jetés au feu loyalement; j'en ai observé qui se tenaient au vent, et que je n'ai garde de blâmer , parce que ce sont des capitaines braves et expérimentés.

» Ab reste , je me confirme plus que jamads dans Topinion que j'ai des Hollandais. Us ont témoigné plus de finesse, d'habileté et de courage en cette bataille qu'en toutes les autres qu'ils ont

données; les Anglais en conviennent Nous Terrons ce qae dira la Gazette ; j'attends impatiemment de la voir.

Nous n'avons d'officiers morts que M. Tivas, capitaine, et les sieurs Sicart et Potier, enseignes, l'un de M. de ïourville, et l'antre de Laingeron ; le chevalier de Flacourt, capitaine, blessé légèrement d'un éclat à la joue, et Gbaboissière , lieutenant , de deux coups de pistolet, dont on croit qu'il mourra.

» Deux de mes matelots ont perdu chacun un bras ; le reste se porte bien. J'en loue Dieu de tout mon cœur. Monseigneur a sujet d'être content de la marine. Je me fais un plaisir d'écrire cette bataille, parce que ce^'en est un d'avoir à louer tout le monde. M. l'ambassadeur le réjouira par ses lettres, j'en suis très-persuadé ; car nous avons tout risqué pour faire parler avantageusement des forces navales du roi notre maître. Nous avons parlé de fort près à ses ennemis, et ils nous craindront plus) assurément ^'ils ne faisaient Le bon Dieu , qui nous a servi de pilote, n'est pas toujours payé pour l'être, et Sa Majesté ne doit pas sibuser de sa bonté ni se confier trop à sa bonne fortune. Faites un peu de réflexion à mes paroles, et vous verrez au travers qu'il ne faut pas donner deux batailles parmi de ces bancs, mais au lai^e. C'est tout ce que j'ai cru vous devoir mander.

» Je suis, autant qu'on le peut être, votre serviteur, etc. » Le chevalier de Valbelle. »

[Arch, de la Marine, à Versailles,)

Cette lettre de M. Colbert de Croissy, ambassadeur, annonce que M. le duc d'York s'est démis de la charge de grand amiral, et parle de quelques divisions à bord de J'escadre , ensuite du premier combat de l'année 1673.

t Londres, le 29 juin 1673.

» Monsieur,

» M. le duc d'York s'étant aujourd'hui démis delà cbsu^ge de grand amiral, elle sera dorénavant exercée par neuf commissaires, savoir : le prince Rupert, le grand chancelier, le grand trésorier, qui est à présent M. Asborn, les ducs de Buckingham, Lauderdal, d'Ormond, milord Arlington, M. de Conventry et

— i073— LIVRE V, CHAPITRE I. 321

M. Carteret. Le roi d*Ângieterre même présidera à ce conseil , . et il fait aussi expédier mie commission de généralissime en faveur de Son Altesse Royale, pour commander, cette campagne, les armées de terre et de mer. M. le prince Rupeit prétendait commander les vaisseaux sous lui ; mais milord Ariington ayant représenté au roi son maître, que le traité ne le permettait pas, il a été résolu que ledit prince se mettrait sur le même vaisseau que M. le duc d*York, en sorte qu*il n'y aura qu'un seul pavillon et un seul commandement au-dessus de M. le comte d'Estrées. Ainsi, sans que j*aie été obligé de faire aucune remontrance , on s'est réglé ici sur le pied du traité. On attend M. de Schomberg avec impatience , pour se servir de sa personne , dans cette expédition , en qualité de lieutenant général , conjointement avec M. le duc de Buckingam, sous l'autorité de Son Altesse Royale ; mais les dernières lettres qu'on a reçues de M. de Schombei^ donnent sujet de craîre qu'il ne veuille pas rouler avec ledit duc de Buckingham ; on m'a prié de le disposer à n'en point faire de difficultés , à quoi je m'emploierai sincèrement pour la satisfaction de Sa Majesté de la Grande- Bretagne, et pour le bon ser\ice de cette entreprise , qui a besoin de chefs expérimentés.

Il y a un peu de division parmi l'escadre de Sa Majesté, à cause que M. de Valbelle a dit et écrit que M. de Gabaret aurait pu prendre le vaisseau le Deventer, et qu'il se plaint, aussi bien que M. de Tourville et quelques autres capitaines, que M. le vice-amiral ne rend pas justice à ceux qui se sont signalés le plus , et ne veut faire valoir que ceux qu'il croit le plus dans sa dépendance; mais je les ai assurés que comme M. le comte d'Estrées sait très-bien faire son devoir, il sait aussi donner à chacun, dans ses relations, les louanges qu'ils ont méritées^ et il ne tiendra pas à moi que je ne les remette tous en parfaite intelligence.

» Il est certain que toute l'escadre a très-bien fait, que M. de Tivas y a donné des preuves d'une valeur extraordinaire, et qui ont donné de l'admiration au prince Rupert et à tous les Anglais ; que MM. Désardens, de Grancey, de Valbelle, Tourville, Sepeville et Langeron s'y sont signalés; que M. de La Barre, de don» et les deux Gabaret, y ont très-bien fait leur devoir; que le sieur

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