Histoire de la Martinique, depuis la colonisation jusqu'en 1815;
Louis-Thomas Ylllarct de Joyeuse , capitaine-général de la Martinique et dépendances»
Charles-Henry Berlin, Pierre-Clément Laussatt
Préfets coloniaux. — Marie -Jacques Leressler
Grandprey. Grand juge.
Avant de commencer le récit de l'installation du nouveau gouvernement et des événemens historiques qui suivirent , il est indispensable de jeter un coup-d'œil rétrospectif sur l'histoire de la Mère-patrie , afin d'y rattacher celle de la colonie, à l'époque à laquelle nous avons atteint.
La France avait presque touché aux limites extrêmes de la carrière révolutionnaire dans laquelle elle était lancée, lorsque le neuf thermidor vint enfin arrêter sa course au milieu des cris lamentables des victimes et du sang des échafauds. La Martinique n'avait évité , en grande partie , le règne de la terreur qu'en tombant dans un autre malheur, la conquête; à la place de la tyrannie sanguinaire de sa Métropole, elle avait eu la domination, toujours humiliante, de l'étranger. Cependant, après la chute des trois membres du Comité de salut public, la réaction n'avait pas tardé à se faire sentir, et, en mai 1795, les complices de Robespierre, de St. -Juste et de Cou thon avaient subi le même sort que celui de leurs chefs. Le vingt-et-un août suivant, fut adoptée la constitution de l'an III , de laquelle sortit le Directoire. Mais avant que la Convention ne fermât son terrible temple et que le nouveau pouvoir ne s'établît, avait commencé à poindre, sur l'horizon du monde, un homme, appelé par la Providence à une destinée sans pareille dans les fastes du passé.
Dugommier, ce chef des volontaires de la Guadeloupe, dont nous avons souvent parlé dans le volume précédent, Dugommier doit ajouter à sa gloire d'avoir, l'un des premiers, deviné cet homme étonnant dressant, devant Toulon, des batteries destinées à chasser les Anglais. Aussi ,
l'illustre Guadeloupéen , après la prise de la ville et la fuite des Anglais, écrivait-il au Comité <Je salut public : « Récompensez et avancez ce jeune • homme, car si on était ingrat envers lui, il » s'avancerait tout seul. » Ce jeune homme était Napoléon Bonaparte , alors chef de bataillon et âgé de vingt-quatre ans. Au commencement de 4794, Bonaparte avait reçu son brevet de général de brigade et se trouvait à Paris en disponibilité, ayant refusé d'aller en Vendée. Son étoile lavait heureusement inspiré. Les sections menaçaient la Convention. Barras , révolutionnaire sybarite, espèce de satrape sanguinaire, plus propre à commander des supplices qua diriger des soldats, appela au secours de l'Assemblée, le jeune général dont il avait apprécié les talents devant Toulon. Bonaparte, dans quelques heures de la nuit, avait fait ses dispositions et distribué son artillerie qui sauva la Convention, en mitraillant ses agresseurs mal guidés : c'était la journée de vendémiaire et Le héros commençait à grandir. La constitution de l'an III reçut alors son exécution. Le Directoire s'installa au Luxembourg , tandis que le Conseil des Cinq-Cents et celui des Anciens prenaient place aux Tuileries et dans la salle du Manège. Parmi les cinq Directeurs était Barras. Bourdon de l'Oise, fut appelé au ministère de la marine. A cette époque, la société parisienne tendait à se
recomposer. Ceux qui avaient repoussé les façons brutales et plébéiennes du jacobinisme , se réunissaient pour faire revivre les façons plus polies et plus élégantes des temps antérieurs. Parmi les femmes remarquables qui présidaient à ces réunions, il en était une dont nous allons reprendre l'histoire à l'époque où nous l'avons laissée , à la fin du chapitre vingt-quatrième.
En 1787, Joséphine Tascher de la Pagerie avait du marquis de Beatiharnais j son mari , deux enfans , Eugène et Hortense. A la froideur qui avait régné entre les époux depuis le commencement de leur union , avaient succédé des méfiances, de mauvais procédés de la part du marquis lequel, mettant de coté toute retenue, avait intenté contre sa femme un procès en séparation. Celleci, pendant le cours de l'affaire, s'était retirée dans un couvent avec sa fille. Le parlement de Paris, saisi du différend, avait rendu une décision entièrement favorable à la femme créole , en la justifiant de toutes les inculpations dirigées contre elle par un mari injuste , l'avait autorisée à ne pas habiter dans l'hôtel du marquis de Beauharnais qui fut condamné à lui payer une pension. La mère de Joséphine, en apprenant les chagrins de sa fille, lavait vivement sollicitée de revenir auprès d'elle aux Trois-Ilets (*) : celle-ci
{*) lettre de M™ île Beauharnais à M. Marlet, <!« 27 janvier 1787.
s'était rendue aux prières de Madame de Tascher, et, dans le courant de 1787, était à la Martinique avec Hortense , sa fille chérie. Après trois ans de séjour dans sa patrie, passés, tantôt à Fort-Royal où elle était reçue avec distinction par le Gouverneur, le vicomte de Damas, tantôt à Saint-Pierre où elle venait prendre part aux plaisirs de cette ville, tantôt dans les mornes où s était écoulée sa première enfance, elle avait appris avec joie que le marquis de Beauharnais était rendu envers elle à de meilleurs senti mens : il faut doue à l'homme la privation pourle forcer à apprécier son bonheur ! Le plaisir de retrouver un époux revenu de ses erreurs , le désir d embrasser son enfant, avaient déterminé Madame de Beauharnais , malgré les conseils de sa mère , à quitter de nouveau sa patrie : le sort l'entraînait à son étonnante destinée. Gomme nous l'avons déjàdit,elles'étaitembarquée, en 1790, sur la frégate que commandait Durant du Braye , chef de la station, pendant l'insurrection du Fort- Bourbon et sous les boulets que tirait cette Forteresse sur les navires de l'Eta t qui s'étaient refusés à prendre part à ce mouvement. Les deux époux s'étaient revus à Paris. Les deux enfans , en se jetant dans leurs bras , avaient hâté la réconciliation. De ce moment, aucun orage n'avait plus troublé leur union , et Joséphine, en voyant son mari président de l'Assemblée nationale, puis général en chef de
l'armée des Alpes , devait croire que la prophétie de la Martinique allait se réaliser. Mais, bientôt, arrêtée ainsi que son mari , celui-ci avait eu le sort de la plupart des généraux d alors qui trouvaient sur Téchafaud une mort qui les avait épargnés sur le champ de bataille. Après le neuf thermidor, la veuve de Beauharnais, sortie de la prison des Carmes où elle avait été renfermée avec Madame d'Aiguillon et Thérésa Cabarus, avait trouvé un appui chez la belle Madame Tallien, sa compagne d'infortune. Son nom, ses grâces, ses manières distinguées, lui avaient ouvert les salons où se réunissaient les célébrités du moment. Après le treize vendémiaire, on avait procédé au désarmement général des sections de Paris et la veuve du général de Beauharnais n'avait pas été à l'abri des perquisitions des agens de la Convention. L'épée du général avait été saisie et emportée. Joséphine eut l'idée d'envoyer Eugène, son fils, chez le général en chef de l'armée de l'intérieur, chez Bonaparte, qu'elle avait rencontré déjà dans les salons , pour réclamer la restitution de ce glorieux héritage de son mari. Bonaparte, touché de la bonne mine de l'enfant, lui avait fait immédiatement remettre l'épée de son père. Madame veuve de Beauharnais crut que la reconnaissance lui imposait le devoir d'aller remercier le général républicain ; celui-ci lui
rendit sa visite : ainsi se fit une connaissance plus particulière de ces deux personnages. Madame veuve de Beauharnais, dans son hôtel de la rue Chantereine, présidait donc, avec toute sa grâce créole , à ces réunions dont nous parlions tout à l'heure , et chez elle se faisaient remarquer Bonaparte et Barras , son protecteur. Bonaparte s'éprit aux charmes de la séduisante Martiniquaise. Soit que l'amour seul l'eût guidé, soit qu'il s'y mêlât aussi le désir de trouver une protection dans un monde dont le règne semblait revenir , il épousa la veuve du marquis de Beauharnais, le neuf mars 1796, au deuxième arrondissement de Paris. Bonaparte était âgé de vingt-sept ans, Joséphine avait quelques années déplus que lui. Peut-être, cet homme prodigieux , qui croyait à sa destinée et voyait son étoile au firmament, fut-il aussi frappé par le glorieux destin qu'une prophétie d'enfance avait, autrefois, dans sa patrie d'outre-mer, pronostiqué à la jeune Tascher de la Pagerie. Et puis, ils étaient l'un et l'autre nés dans des îles gouvernées par la France à peu près de .la même manière ; leurs âmes se comprirent et la femme Créole devina , peut-être , dans le jeune général , sans fortune et doué d'un physique chétif , celui qui devait faire réaliser les paroles fatidiques de la sybillc martiniquaise. A peine unis, il fallut que Bonaparte quittât une femme aimée pour
aller commander en chef, à vingt-huit ans , l'armée d'Italie ; mais les palmes qu'il cueillit sur les rives du Mincio et de l'Adige, et dans les plaines de Tltalie septentrionale , compensèrent bien tout le bonheur ravi à l'amour. De ce moment, il devint le héros de la France. En vain , en 1797, le Directoire avait-il opéré le dix-huit fructidor, et envoyé dans les déserts de Sinnamary ceux qu'il accusait de conspiration : sa puissance chancelait. Il se prit alors à redouter la croissante renommée de Bonaparte, de retour à Paris, après le traité de Campo-Formio. Il le sollicita de partir à la tête de l'expédition d'Egypte. Le jeune général, séduit par les souvenirs historiques de l'Orient, entraîné par l'idée de faire de la patrie de Sésostris et de Cléopâtre, une colonie française, apercevant aussi là un passage plus court pour aller attaquer la puissance anglaise dans l'Inde, monta sur les vaisseaux de la République et conduisit ses soldats aux Pyramides du haut desquelles quarante siècles planèrent sur ces phalanges accourues de l'Occident. Après s'y être fait surnommer Sultan de feu par les Mamelucks, il revint en France, entouré d'un nouveau prestige. Le moment était heureux et la fortune semblait l'avoir conduit par la main. La décadence du Directoire était imminente. La révolution de brumaire fut accomplie par l'épée et les baïonnettes
devant lesquelles les législateurs jetèrent leurs toges, dans les allées de Saint-Cloud. La constitution de Fan VIII , sortie de la tête de Siéyès et arrangée pour l'homme qui attirait tous les regards ët réunissait tous les vœux, fut promulguée. Son article 71 portait, en substance, que les Colonies seraient régies par des lois spéciales. Le Consulat, d'abord provisoire, ensuite définitif, puis renouvelé, et, enfin, à vie, faisait facilement présager un pas de plus vers l'autorité absolue. Au ministère de la marine , Forfait , ingénieur de constructions maritimes, avait remplacé Bourdon de l'Oise. De Champagny , Ganteaume , Fleurieu faisaient partie , au Conseil-d'État, de la section chargée particulièrement de la marine. Quelques uns des membres de ce corps étaient aussi placés au ministère de la marine, attachés spécialement à ce qui concernait cette partie de la puissance de la France , qui préoccupait le premier Consul. En effet, pendant que les négociations pour la paix se poursuivaient à Amiens, Bonaparte, à Lyon, écrivait au second Consul Cambacérès : « Je viens, citoyen consul, de recevoir la dépu- » tation de Bordeaux. Elle m'a remis une pétition » pour me solliciter de venir dans leur ville , ce » que je leur ai promis de faire lorsque leurs » relations seraient en pleine activité avec les » Antilles et l'île de France. » L'Angleterre, qui
avait épuisé ses subsides pour le moment , avait été obligée à faire la paix, et, entre le premier
Consul et le ministère qui avait succédé à Pitt , elle avait été conclue, le vingt-cinq mars 1802. La proclamation des trois Consuls aux Français , du huit novembre 1801 , pendant que les conventions du traité d'Amiens se débattaient encore, avait été envoyée aux Colonies. On y lisait : « Français, vous l'avez enfin tout entière, cette » paix que vous avez méritée par de longs et si » généreux efforts ! Le monde ne vous offre plus » que des nations amies , et sur toutes les mers » s'ouvrent pour nos vaisseaux des ports hospi-
» taliers S'il reste encore des
» hommes que tourmente le besoin de haïr leurs » concitoyens, ou qu'aigrit le souvenir de leurs » pertes, d'immenses contrées les attendent, qu'ils » osent aller y chercher des richesses et l'oubli * de leurs infortunes et de leurs peines. Les » regards de la patrie les y suivront, elle secondera » leur courage : un jour, heureux de leurs tra- » vaux , ils reviendront dans son sein , dignes » d'être citoyens d'un État libre et corrigés du «» délire des persécutions. »
Cette proclamation avait été précédée de la déclaration , dans la Colonie, par le gouvernement anglais, que les hostilités, tant sur mer que sur terre , avaient cessé entre la République et Sa
Majesté britannique et que chacun eût à s'y conformer.
Ce ne dut pas être sans une secrète satisfaction que la Martinique apprit enfin qu'elle retournait sous l'autorité de sa véritable et seule Mère-patrie, la France ; qu'à la tête de cette France était un homme qui ne lui était pas étranger , puisqu'elle lui avait donné une compagne qui avait encouragé sa gloire naissante. On y savait que depuis 1800, après la paix de Lunéville, il avait songé à réunir les forces navales combinées de la République française et de l'Espagne pour arracher à l'Angleterre la Martinique , patrie de Joséphine , et la Trinité que regrettait son alliée; on y savait combien il avait contribué , par sa générosité envers Paul 1er, à former cette ligue du Nord, destinée à protéger la navigation contre la tyrannie britannique, on y savait que sa sollicitude ne manquerait pas à la marine sans laquelle les Colonies languissent , et tout cela n'était propre qu'à lui gagner les cœurs des Martiniquais que sa gloire n'avait pas suffi à conquérir. La Cour souveraine, toujours prévoyante et partageant l'allégresse commune, avait songé, dès les premiers jours de janvier 1802 , à élire un représen- 1802. tant de la Colonie , en France , pour veiller à ses intérêts au moment où elle allait retourner sous le gouvernement français : l'ancien président de
l'Assemblée coloniale, qui avait pris une part 4802. active dans les différentes phases révolutionnaires que la Colonie avait subies, et avait montré peutêtre trop de confiance dans les intentions de la Grande-Bretagne à l'égard de la Martinique, Louis* François Dubuc, avait été nommé pour remplir cette mission.
En France , au ministère de la marine confié à Décrès depuis octobre 1801 , on s'occupait de la réorganisation des Colonies. Sur le rapport du Ministre et après avoir consulté le Conseil-d'État, les consuls rendirent, le six prairial an X , (vingt-huit mai 1802) un arrêté qui régissait la Martinique et Sainte-Lucie placée sous la dépendance de la première. Leur administration fut confiée à trois Chefs , un Capitaine-général , un Préfet colonial et un Grand-Juge. Il y avait entre cette nouvelle organisation et celle qui avait régi la Martinique avant 1789 , deux notables différences. La première , c'était que le Capitainegénéral , comme l'ancien Gouverneur-général , n'avait plus de part active dans l'administration civile des affaires de la Colonie. Il ne possédait , à cet égard, qu'un droit de surveillance sur toutes les autres autorités , avec celui d'approbation , d'improbation ou de suspension de leurs arrêtés etrèglemens, sous sa responsabilité personnelle. Dans ce dernier cas , les motifs de part et d'autre
étaient déduits sur un registre, et, sur l'extrait 1802. qui en était envoyé au Ministre , le gouvernement métropolitain prononçait. On voit que le système nouveau était défectueux , en ce qu'il donnait au Chef delà Colonie le pouvoir d'empêcher, sans lui donner celui de faire, dans un pays où il semble, cependant, que les pouvoirs devraient être, autant que possible, concentrés dans les mêmes mains, puisque là où le danger est de chaque instant, il faut pouvoir agir vite et sans crainte. Il est vrai que le Capitaine-général pouvait s'emparer de l'autorité exclusive en cas de guerre, et c'est ce qui eut lieu pendant une grande partie de son administration, comme nous le dirons plus tard. La seconde , provenait de la part que les Colons prenaient dans la répartition de l'impôt. Tandis qu'autrefois la Colonie tout entière , représentée par des Députés de paroisse , votait l'assiette et la répartition de l'impôt , l'arrêté consulaire décida que le Préfet colonial ne pourrait procéder à la répartition des contributions établies par le gouvernement, qu'après avoir appelé trois principaux habitants et trois principaux négociants lesquels , néanmoins , n'auraient que voix consultative.
Quatre jours après , le premier Consul promulgua un décret rendu par le Corps législatif. Il y était déclaré que, dans les Colonies restituées à la
France en exécution du traité d'Amiens , l'escla- 1802. vage serait maintenu et la traite aurait lieu conformément aux lois et règlemens antérieurs à 1789; que, nonobstant toutes lois antérieures, le régime des Colonies serait soumis, pendant dix ans , aux règlemens qui seraient faits par le gouvernement. Ce décret fut voté , au Corps législatif, par deux cent onze membres contre soixante-cinq : parmi ces derniers se trouvait l'abbé Grégoire.
Un arrêté consulaire ordonna que la justice civile et criminelle serait rendue telle quelle Tétait avant l'époque que nous venons de citer : seulement, la Cour d'appel qui remplaça la Cour souveraine , n'eut plus aucune des attributions de police, dont elle avait joui. On en revint, pour le commerce étranger, à la législation de 1784 et 1793; le Ministre, inspiré par le premier Consul qui songeait à organiser puissamment la marine, appela l'attention particulière des gouverneurs sur la désertion et l'embauchage des matelots.
Le Concordat, l'un des plus grands bienfaits du Consulat, avait été solennellement promulgué en France, dans la Basilique de Paris. Le culte catholique rendu à la Mère-patrie, fut confié, dans la Colonie, à deux Préfets apostoliques. Les RR. PP. Trepsac, dominicain et Archange, capucin, qui remplissaient déjà ces fonctions, furent confirmés dans leur charge.
Une décision consulaire défendit à tout noir ou 1802. homme de couleur, à peinededétentionjusqu'àlcur déportation, de s'introduire sur le territoire continental de la République , à moins qu'ils ne fussent au service. 11 fut, au contraire, formellement prescrit aux propriétaires blancs de se rendre, dans le plus court délai, sur leurs propriétés coloniales, sous peine de les voir mettre en séquestre. Cette prescription fut considérée par le gouvernement métropolitain, comme nécessaire à la prospérité de l'agriculture et à la tranquillité des Colonies de Saint-Domingue et de la Guadeloupe.
En même temps que toutes ces mesures tendaient franchement à ramener la Martinique à l'ancien état de choses , on savait que le Général Richepanse rétablissait l'ordre à la Guadeloupe , que l'expédition , commandée par le beau-frère du premier Consul, menaçait de faire expier à la population noire et de couleur de Saint-Domingue, les cruautés qu'elle avait exercées contre ses anciens maîtres ou patrons. Toutes ces choses inspiraient l'idée que la Métropole , conduite par une main ferme et une volonté puissante, allait fournir à ses Colonies une protection efficace et profitable , et si, l'année suivante, le premier Consul cédait cette magnifique terre de la Louisiane aux Etats- Unis, ses alliés, chacun apprenait le motif qui
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l'avait dirigé : il était persuadé que les forces 1802. navales de la France ne lui permettraient pas encore de défendre et de conserver cette vaste Colonie et ne faisait ainsi que priver l'Angleterre d'une conquête presque certaine pour elle*
Telles étaient les causes qui avaient préparé favorablement la plupart des Colons, de ceux mêmes qui avaient conservé de vieilles préventions contre le gouvernement français, à recevoir les chefs qui étaient envoyés à la Colonie.
Les fonctions de Capitaine-général avaient été confiées à un marin qui quoiqu 'appartenant à l'ancienne noblesse, avait continué à servir la France pendant la révolution. S'il avait fait preuve déjà de tout le courage d'un républicain , il avait conservé les manières nobles, franclies et aisées d'un ancien gentilhomme. Yillaret de Joyeuse, amiral d'une bravoure à toute épreuve, venait de commander l'armement qui avait porté à Saint- Domingue les troupes commandées par le beaufrère du premier Consul, 'lorsqu'il fut appelé à ce poste éminent. La naissance de ce Chef, ses façons distinguées et ouvertes ne contribuèrent pas peu à calmer les inquiétudes que suggérait encore aux Colons l'idée de République. Sous ce rapport, le premier Consul avait fait un choix heureux pour le pays où était envoyé ce Capitainegénéral.
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Le Préfet colonial fut choisi dans le Conseil- 1802. d'État et ce fut Charles-Henry Bertin qui fut investi de cette charge. Celle de Grand-Juge revenait à un jurisconsulte : elle fut confiée à Lefessier-Grandprey. Menard accompagnait le Préfet colonial, en qualité de sous-préfet. Les troupes, parmi lesquelles se trouvaient des soldats qui avaient servi en Egypte et sous Moreau, étaient confiées au commandement du général de brigade Devrigny, militaire accompli dans toute la force de l'expression , et qui portait, sur son mâle visage, les nobles témoignages de sa bravoure. De Joyeuse, frère du Capitaine-général, accompagnait celui-ci comme chef du^énie.
Ces Administrateurs et leur suite, ainsi que cette petite armée, montèrent sur une expédition dirigée par le contre-amiral Sylvestre- Villeneuve, le même qui avait figuré à Àboukir.
Le Capitaine-général était sur le vaisseau le Jetnmapes que commandait Villeneuve. L'expédition aborda à la Martinique le trois septembre. Déjà le Préfet colonial , qui avait précédé le Capitaine-général , était dans la Colonie et s'était même entendu avec le général Keppel pour prendre quelques mesures de police , afin d'écarter de l'île les hommes de couleur de la Martinique, qui s'étaient réfugiés à la Guadeloupe d'où ils étaient alors expulsés par ordre du gouvernement français.
HISTOIRE DK !.A MARTINIQUE
Lors de l'arrivée de l'expédition , les Anglais 1802. n'avaient donc pas encore quitté la Colonie, alléguant pour motif qu'ils n'avaient pas d'ordre spécial de leur gouvernement.
Le général Devrigny, impatient de ce retard, fit débarquer ses troupes sur la savane de Fort- Royal. Cet acte d'énergie et le langage qu'il tint à ses soldats lui valurent tout de suite la confiance et l'admiration des Colons.
Les Anglais , persuadés qu'il était imprudent d'essayer de résister à un homme de cette trempe, se décidèrent à évacuer et allèrent s'embarquer à la Case-Navire.
La Colonie , pendant les années qui venaient de s'écouler, avait été sans cesse inquiétée par la crainte de dissentien civile ou d'attaque extérieure. Son état intérieur réclamait donc, de la part de la nouvelle administration française, des soins de détails et d'ensemble, auxquels se livrèrent immédiatement les Chefs nouvellement débarqués et dont l'arrivée avait été accueillie, à Saint-Pierre surtout, par une brillante fête. Le maintien de la santé des troupes sous un climat funeste au sang riche de l'Européen, fut un des premiers objets de leur sollicitude. Quoiqu'il n'y eût encore aucun indice positif de guerre prochaine, il était important que les défenseurs que la Métropole avait envoyés à la Colonie , se conservassent valides et
dispos en cas d evènemens imprévus. L'état finan- 1802. cicr attira, en même temps, l'attention du Préfet colonial. Il avait, parmi ses instructions, celle de maintenir quelque temps les perceptions anglaises, afin de pouvoir les comparer à l'ancien état de chose et de juger de quel côté était l'avantage. Soit que l'administration française eût apprécié tout de suite ce résultat et jugé qu'il était à l'avantage du système français, soit qu'il lui répugnât de conserver les usages anglais, les marchandises nationales et étrangères furent taxées comme avant 89.
D'après les règles qui avaient toujours régi les rapports de la Métropole avec sa Colonie , il était de principe fondamental que les denrées coloniales ne devaient être dirigées que vers la Métropole. Si, pour le sirop et le rhum, un usage contraire s'était établi, c'est qu'il y avait, pour la Métropole, intérêt à ce que ces deux denrées qui auraient fait concurrence à ses eaux-de-vie , n'y arrivassent pas : nous avons eu, déjà, l'occasion d'exposer plusieurs fois cet état de choses. Quant aux autres denrées, telles que le sucre, le café, le cacao , le coton , elles étaient toujours destinées pour la Métropole, hors le cas de guerre et lorsqu'il fallait, dans un urgent besoin, payer les denrées étrangères de première nécessité, avec les denrées coloniales. C'était donc là le cours qu'auraient
dû reprendre les choses, aussitôt après l'installa- 180*2. tion de l'administration française. Mais les affaires commencées , entamées avec les étrangers au moment où la France prenait possession de sa Colonie, ne pouvaient être interrompues brusquement. Il y avait des marchandises commandées, des navires frétés, chargés ou qui étaient sur le point d'arriver. Le Préfet colonial ayant égard à ces circonstances et tout en conservant les droits du domaine d'occident de France et les taxes accessoires, permit, pendant un délai déterminé, de recevoir les marchandises étrangères et d'exporter les denrées coloniales données en paiement. Il fit plus. Sur la demande des négociants de Fort-Royal qui avait pris le nom de Fort-de-France et des habitants de ce quartier, et sur les instances de l'entrepreneur de l'hôpital militaire et des vivres, qui manquait de bestiaux pour remplir ses obligations , il ouvrit aux étrangers le port de Fort-de-France.
Lorsque la connaissance de ces mesures qu'avait prises sur lui le Préfet colonial , parvint au gouvernement métropolitain , celui-ci en fut mécontent. Il déclara à cet Administrateur que le système de prohibition , si nécessaire à la prospérité du commerce national , ne devait être violé que dans les cas d'indispensable nécessité, et que rien ne la constatait ici. Il ajoutait que les Consuls ignoraient
si les étrangers avaient été appelés en masse ; 1802. qu'ils avaient lieu de penser que la permission , n'ayant duré que vingt jours, elle jn'avait été accordée que pour l'entrée des marchandises déjà commandées et de bâtimens tout chargés qui étaient près de rentrer. C'est, en effet, ce qui avait eu lieu, comme nous venons de le dire. Le Ministre ordonnait aussi la fermeture du port de Fort-de-France comme second entrepôt, parce que c'était là, disait-il, doubler les moyens de violation du système prohibitif et affaiblir ceux de surveillance. Il ajoutait que l'intérêt commercial et celui de la marine réclamaient cette mesure pour les ports de France et pour les caboteurs occupés aux transports intérieurs.
Decrès mandait enfin au Préfet colonial , que le traité d'Amiens , restituant à la France la Martinique, Sainte-Lucie et Tabago , on lui avait écrit pour s'informer si les armateurs de ces Colonies jouiraient des avantages attachés à la qualité de Colons français ; mais que eette demande ne pouvant que cacher l'intention d'introduire en France des navires de construction étrangère , il réclamait de l'Administrateur de la Martinique toute la surveillance et la sévérité nécessaires pour déjouer les manœuvres de ceux qui voulaient éluder les lois qui avaient pour objet de ménager au commerce national tous les
avantages qui devaient lui être exclusivement 1802. réservés.
La police fut remise aux mains des commissaires du gouvernement près les tribunaux de Fort-de-France et de Saint -Pierre , c'est-à-dire aux procureurs du Roi d autrefois .
Les Administrateurs reconnurent qu'un des élémens principaux de la sécurité du pays, était une bonne discipline des noirs, discipline qui avait éprouvé un relâchement auquel il était important de mettre ordre. Ils réunirent , dans un même règlement, tout ce qui était émané du gouvernement sur cette matière, expliquant, étendant les dispositions du code noir, suivant les besoins du moment. Ils chargèrent les commandants de quartiers, les commis à la police des bourgs éloignés des villes et les maîtres euxmêmes d'appliquer ce code approprié à l'état des esclaves et où les intérêts de ceux-ci étaient conciliés avec ceux des maîtres. Les discordes qui déchiraient encore la Guadeloupe et St-Domingue et la proximité de ces îles , les portèrent à prendre des précautions rigoureuses pour empêcher les étrangers de descendre clandestinement à la Martinique. Les cabaretiers, aubergistes, traiteurs et hôteliers ne purent , sous des peines sévères , en recevoir aucun, s'il n'était muni d'une permission des autorités locales.
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A une époque où la durée de la paix était si 1802. incertaine, un représentant du premier Consul, de l'homme que ses exploits guerriers avaient porté au poste éminent qu'il occupait, ne pouvait pas négliger ce qui concernait la défense militaire de l'île. Le Capitaine-général songea donc à organiser une milice locale destinée à coopérer avec la troupe de ligne , en cas d'attaque de l'extérieur. C'était une chose d'autant plus importante, qu'en tout temps, la milice, composée d'habitans connaissant parfaitement les localités , plus propres que les soldats de ligne à une guerre de bois , de mornes et de halliers, avait rendu de signalés services et avait même sauvé le pays en 1759. La guerre civile, qui avait sévî pendant plusieurs années, les avait encore aguerris et il y avait alors tous les élémens propres à former une force armée excellente pour la garde du pays.
Les vingt-six paroisses de l'île furent formées en six arrondissemens militaires. Chaque arrondissement eut un bataillon composé d'une compagnie de grenadiers, d'une compagnie de chasseurs , de compagnies de fusiliers en proportion de la population de l'arrondissement et d'une seule compagnie de dragons, excepté les villes de Fort-de-France et de Saint-Pierre qui en possédèrent deux chacune. La compagnie d'infanterie fut composée de cinquante hommes , les officiers
compris; celle de dragons, de quarante, excepté 1802. celles de Fort-de-France et de Saint-Pierre qui furent chacune de trente-neuf hommes , en y comprenant aussi les officiers. Chaque bataillon était commandé par un chef de bataillon et un chef de bataillon en second, remplaçant l'ancien major. Cette force, toute locale, dont la mission était le maintien de la sûreté des propriétés et l'arrestation des vagabonds et gens sans aveu, reçut la dénomination de gardes nationales.
Les commissaires-commandants, qui exerçaient des attributions civiles dans chaque paroisse, furent , en outre , par le même arrêté qui créait les gardes nationales, investis de pouvoirs militaires. Comme il y avait plusieurs paroisses, dans le même arrondissement militaire et par conséquent plusieurs commissaires-commandants, on régla ainsi la hiérarchie : le chef de bataillon , le chef de bataillon en second, les commissairescommandants suivant la date de leur nomination.
Tous les habilans de la Colonie, depuis seize jusqu'à cinquante-cinq ans, étaient appelés sous les drapeaux de cette milice. Les commissairescommandants furent chargés d'ouvrir des registres pour inscrire les noms de tous ceux qui étaient habiles à être gardes nationaux. Les hommes de couleur n'y étaient admis qu'après avoir prouvé qu'ils jouissaient d'une liberté sanctionnée
par le gouvernement et les chefs de bataillon 1802. avaient ordre d'être sévères dans le choix de ceux qui seraient admis. Les gardes nationales pouvaient être requises par les autorités civiles et militaires; elles étaient , dans le service, assimi* lées aux troupes de ligne et assujéties aux ordonnances militaires, tant pour la discipline intérieure que pour celle extérieure, pour la subor* dination et les attributions de chaque grade.
L'ancien uniforme fut supprimé et remplacé par un nouveau avec la cocarde tricolore ; l'armement resta le même; chaque arrondissement militaire reçut un drapeau. Les chefs de bataillon furent priés de remettre, entre les mains du Capitaine-général , les drapeaux dont le général Keppel avait fait hommage aux chefs de milice avant de quitter la Colonie , pour être renvoyés à ce chef anglais. Les chefs de bataillon , les chefs de bataillon en second, les commissaires-commandants et leurs lieutenants furent à la nomination du Capitaine-général. Chaque garde national devait une obéissance passive à ses supérieurs et obéir, sans réflexion, dès qu'il était commandé pour le service. En cas de réunion de gardes nationales et de troupes de ligne , à grade égal , l'officier de ligne commandait.
A cette organisation de la garde nationale , le Capitaine-général ajouta la formation d'un corps
de gendarmerie à pied et à cheval, destiné à 1802. accroître les moyens de police intérieure. Le gouvernement métropolitain approuva cette création , mais en mettant ce corps à la charge particulière de la Colonie. Enfin le Capitaine-général réunit tous les anciens officiers , tant colons qu'européens, qui étaient en assez grand nombre et en forma un corps de réserve qui était appelé, dans les occasions importantes , auprès du Chef de la Colonie pour l'exécution de ses ordres , et , en temps ordinaire, à servir aux gardes nationales, de modèle de discipline , de bonne tenue et de vertus militaires.
' Les sept ou huit années d'interruption de communication entre la Colonie et la France, qui venaient de s'écouler , les troubles des années antérieures, avaient laissé le ministère de la marine dans l'ignorance à peu près entière des ressources matérielles et de l'état général de l'île. Decrès voulut acquérir cette connaissance, qui permît au gouvernement de perfectionner les diverses branches du service des Colonies ; il désira même, pour y parvenir, employer des moyens plus étendus qu'autrefois. Il engagea donc le Préfet colonial à l'aider de tous ses efforts dans un objet aussi essentiel , lui prescrivit de faire parvenir exactement, tous les trois mois, au ministère de la marine et des colonies : 1° les
élats de situation des troupes ; 2° l'état des ration- 1802. naires autres que les troupes; 3° les états de situation des magasins ; 4° les états de situation des caisses publiques; 5° les états des dettes actives et passives de l'administration ; tous les six mois, les états des journées d'hôpitaux; tous les ans : 1° les inventaires des magasins, des hôpitaux et des casernes; 2° l'état général des recettes* et des dépenses ; 3° les projets de dépense de la Colonie; enfin, et c'était la première fois que cela était exprimé, le Ministre observait au Préfet colonial qu'il était indispensable désormais de régler, en francs , tous les articles quelconques de recette et de dépenses, relatifs au service de ♦ la Colonie; mais il ajoutait que tout grade, titre, appointement, qui n'avaient pas été donnés ou reconnus par le gouvernement , étaient nuls et ne pouvaient motiver aucun règlement de décompte. Ces prescriptions particulières n'empêchaient pas les Administrateurs de faire parvenir tous les renseignemens concernant la population , le commerce, l'agrfculture, les besoins généraux du pays, auxquels ils étaient tout naturellement tenus.
Sur la demande du Ministre et à l'imitation de ce qui avait été fait à la Guadeloupe par le général Richepanse, le premier' Consul rendit un arrêté où l'on appliquait à la Martinique les dispositions
qui avaient été prises en France sur l'émigration. 1802. Les listes locales d'émigrés furent supprimées et ne purent pas être opposées aux propriétaires qui réclamaient la mise en possession de leurs biens. Cependant, on fit une distinction au sujet des propriétaires de biens coloniaux qui ayant eu Jeur domicile sur le territoire européen de la République , depuis mai 1792 , ne pouvaient être mis en possession de leurs propriétés coloniâles que lorsqu'ils avaient justifié, auprès du Ministre de la marine et des colonies , de leur non émigration , ou de leur radiation en France , ou de leur admission a jouir du bénéfice de l'amnistie prononcée par le senatus-consulte du six floréal an X. Enfin, la dernière décision que prit Bonaparte, cette année 1802, à l'égard de la Martinique, disait que tous individus , sans aveu , dont les moyens d'existence ne seraient pas assurés et qui débarqueraient dans la Colonie, seraient, sur-le-champ, incorporés dans les troupes de la République : elle était a la date du dix nivôse an X (trente-etun décembre 1802). '
Avant de clore celle année 1802, le gouvernement local pourvut encore à plusieurs nécessités pressantes. 11 rétablit la poste-aux-lettres, telle qu'elle existait avant la révolution. Le commerce avec la Métropole n'avait pas repris encore son cours régulier ; les cargaisons de comestibles
nécessaires à l'approvisionnement de l'île n'abon- 1802. daient pas et quelques spéculateurs égoïstes fondaient des espérances de fortune sur les besoins publics. Les deux Chefs voulurent remédier à ces calculs dépourvus de patriotisme, en ordonnant à tous capitaines de navires français ou étrangers, chargés de morue , bœuf, farine de maïs et légumes secs , de faire afficher l'état de leur cargaison immédiatement après leur déclaration au domaine, et il fut défendu à tous particuliers d'acheter en gros les cargaisons dont nous venons de parler, avant l'expiration de dix jours entiers à compter de celui où la vente était ouverte. Le bannissement frappait celui qui aurait contrevenu deux fois à ces prescriptions ; quinze jours de prison étaient la peine de la première contravention.
Enfin , on régla un point capital dans la bonne administration du pays, le culte catholique auquel les instructions du gouvernement métropolitain prescrivaient de donner tout l'éclat dont il devait être revêtu. Le Concordat qui était en pleine voie d'exécution en France , dut être appliqué dans la Colonie, dans ses dispositions fondamentales. Tous les curés de l'île , excepté un seul , celui du Marigot, prêtèrent serment au nouveau gouvernement.
Depuis la suppression des ordres religieux en France , ceux qui avaient continué à exister dansla Colonie , tels que les Dominicains , les Frères
de la Charité, les Capucins du collège de Saint- 1802. Victor, les Ursulines, les Dames de la Providence, n'avaient plus de supérieurs en France et ne pouvaient en avoir à l'étranger. Ils ne formaient donc plus un ordre proprement dit et n'étaient plus considérés que comme des ministres du culte, relevant, quant au spirituel, des Préfets apostoliques. Les propriétés qui leur avaient appartenu et qui avaient été déclarées, comme nous l'avons dit, propriétés de la Nation, continuèrent à être regardées comme celles de la République. Comme ils en avaient repris la gestion pendant l'occupation , ils eurent des comptes à rendre au Directeur des domaines. Cependant, on laissa ceux de ces religieux qui étaient déjà à la tête des principales de ces propriétés, tel que St. -Jacques, à la charge de rendre leurs comptes au domaine. Outre St.-Jacques qui avait appartenu à l'ordre de Saint-Dominique, ces propriétés consistaient en rentes, fonds de terre, esclaves, bestiaux de toute espèce, établissemens, maisons, usines et magasins. Il fut déclaré que les revenus de tous ces biens , quels qu'ils fussent , déposés dans la caisse du trésorier général , seraient uniquement employés aux dépenses du culte, au salaire de ses ministres , à la subsistance et à l'entretien des ci-devant religieux et religieuses des divers ordres , à la nourriture , à l'entretien et à l'édu-
cation des orphelins et des enfans trouvés des deux 1802. sexes , au rétablissement du collège Saint-Victor, à la construction d'un hospice civil de charité à Fort-de-France et à Saint-Pierre, et à de nouveaux établissemens pour secourir le malheur et l'indigence. Pour donner, enfin, à l'autorité religieuse , dans la Colonie , plus d'efficacité et plus de majesté, le Préfet colonial proposa au gouvernement d'y créer un évêque. Toutes ces dispositions devaient, à la Martinique comme en France, gagner bien des âmes au nouveau gouvernement, réconcilier l'église avec l'autorité temporelle et donner au culte un caractère stable.
L'année 1803 ne s'annonça pas sous des auspices 1803. plus favorables au commerce et an bien-être matériel de l'île, que l'année précédente. Au contraire , les Administrateurs , quoiqu'ils n'eussent pas été approuvés par le Ministre de la marine pour avoir cherché à tempérer la rigueur du système prohibitif, furent obligés d'en venir à des mesures encore plus larges pour attirer, dans les ports de la Colonie, les étrangers et diminuer par là le prix des choses de première nécessité. Ils avaient aussi à remédier à la diminution progressive du numéraire , diminution qui apportait des entraves dans les opérations commerciales et même dans les relations particulières. Cette peine du commerce national à re-
prendre, provenait, en grande partie, de la 1803. crainte réelle que Ton avait de la rupture d'une paix que l'Angleterre avait été momentanément contrainte à signer et où des difficultés et des prétentions réciproques semblaient ne devoir se dénouer et se résoudre que par la reprise des hostilités. Pour atteindre donc le but que se proposaient les deux Administrateurs de la Martinique, il fallut diminuer le droit d'entrée, qui avait été fixé Tannée précédente pour les navires étrangers , et le droit de sortie sur les rums et sirops qu'ils exportaient. 11 fallut aussi pratiquer, à l'égard des Espagnols, ce qui s'était toujours fait en leur faveur. On se souvient que nous avons eu plusieurs fois lieu de remarquer que la monnaie d'or des Espagnols , sortie en abondance de leurs mines, était celle dont on se servait principalement à la Martinique et, en généra), dans tout le commerce de l'Amérique. Pour attirer cet or dans la Colonie, on avait toujours excepté les Espagnols des droits qui frappaient les autres pavillons entrant à la Martinique. Cela avait encore un avantage, c'était que les Espagnols prenaient une grande quantité de marchandises françaises et c'était tout en exportant ces marchandises qui trouvaient ainsi un profitable débouché, qu'ils laissaient dans l'île leurs gourdes et leurs doublons qui sont le numéraire le plus
usuel dans le commerce des îles. Il fut donc 1803. arrêté que les Espagnols, comme par le passé, seraient assimilés aux nationaux et ne paieraient aucun droit à leur entrée et à leur sortie.
Mais si les Espagnols venaient prendre les marchandises françaises, en apportant leur or, il y avait d'autres étrangers, tels que les Américains, qui en apportant leurs cargaisons, n'emportaient aucune denrée française, mais se retiraient avec le numéraire qu'ils avaient reçu en échange et détruisaient ainsi l'avantage que procurait le commerce espagnol. Pour obvier, eh partie, à cet inconvénient, il fut déclaré que les bâtimens étrangers , autres que les espagnols , arrivés avec une cargaison et qui sortiraient sur lest ou avec un chargement incomplet, paieraient neuf pour cent de la valeur de cette cargaison ou du prix de la portion de cette cargaison, qui n'aurait pas été employé en acquisition de marchandises. Pourtant, si le navire étranger était entièrement chargé de vins , eau-de-vie , sirop , rum ou tafia , il ne payait rien alors même que le chargement n'égalait pas la valeur du prix de la cargaison importée : c'était encore une faveur que l'on faisait au commerce de la Métropole.
Deux droits furent maintenus comme précédemment, celui sur la morue et celui sur les nègres de traite , apportés par les navires étran-
gers, le premier, de six francs par quintal et le 1803. second, de cent francs par tête. Il paraît que c'étaient là les deux choses dont la Martinique manquait le moins à cette époque. Mais , comme Sainte-Lucie en était , au contraire , presqu entièrement dépourvue , on accorda une prime aux caboteurs de la Martinique qui y apporteraient de la morue et des nègres, et les étrangers qui y importaient des marchandises non prohibées, avaient la faculté d'en exporter du sucre brut et autres denrées de l'île, excepté le coton.
Les Chefs de la Colonie eurent à s'occuper de l'impôt de cette année 1803. Pendant les années précédentes, il avait été à peu près le même qu'avant 1789, et son assiette resta, à peu de chose , ce qu'elle était au moment où les Français vinrent reprendre possession de l'île. C'étaient, comme contributions directes , la capitation sur les esclaves de toute culture, sur ceux attachés aux rumeries , poteries , chaufourneries , sur les esclaves des villes et bourgs; l'imposition des maisons en raison de leurs loyers : on ajouta au montant actuel de ces contributions un impôt additionnel de cinq sols par livre pour subvenir aux dépenses d'établissement et d'entretien de -la gendarmerie coloniale dont nous avons parlé et qui avait été mise, de l'ordre du gouvernement métropolitain, aux frais du pays, et un second
impôt additionnel de quatre sols par livre pour 1803. servir à l'acquittement des dettes coloniales arrêtées par le gouvernement anglais, et pour les établissemens d'utilité et d'agrément à faire dans les villes de Saint-Pierre et de Fort-dc-France. Il y avait aussi l'impôt sur les hangards établis depuis la cale des Pères-Blancs jusqu'à celle Lussy, et depuis la cale Marot jusqu'à celle du Domaine, sur les tonnelleries élevées sur la plage depuis la cale du Domaine jusqu'à la Galère. Comme contributions indirectes, on comptait la taxe sur les cabaretiers , traiteurs , aubergistes , limonadiers , sur les colporteurs, marchands forains, les épaves, bâtardises, déshérences, biens vacants non réclamés, les confiscations et autres droits appartenant au Domaine.
Mais l'arrêté des deux principaux Administrateurs , qui fixait ces impositions , était de février et les contribuables avaient six mois pour les payer. 11 fallait, cependant, pourvoir aux besoins du service pendant cet intervalle, et, pour cela, l'impôt de l'année écoulée était nécessaire. Les Anglais accusés, comme nous l'avons dit, d'avoir voulu laisser après eux des germes de discorde dans le pays qu'ils étaient obligés de quitter, avaient, en même temps, et par une politique plus noble , essayé d'y laisser des souvenirs qui fussent capables, au besoin, de les faire
regretter. Us s'étaient donc comportés envers 1803. les habitans avec un grand désintéressement, et leur gouvernement, loin de pressurer le pays, s'était montré passablement libéral. Us avaient laissé à la Colonie une partie des impositions de Tannée précédente, et ce sont ces impositions jointes à une somme de six cent trente mille francs envoyée par le gouvernement français, qui avaient aidé la colonie à marcher. Le Ministre de la marine et des colonies avait aussi autorisé le Préfet colonial, dans le cas où les rentrées, par leur lenteur ou leur insuffisance, feraient craindre un retard compromettant pour l'urgence du service, à tirer, pour la somme strictement nécessaire, des traites sur le trésor, quoique précédemment cela eût été rigoureusement défendu.
Ce n'était pas tout d'établir des impôts, il fallait, non seulement parvenir à leur perception, mais que l'autorité s'assurât de l'exactitude des recettes qui étaient effectuées par ses employés. Le Préfet eolonial , convaincu que l'ordre et la clarté dans les finances sont la base la plus solide d'une administration publique comme ils sont une garantie pour les administrés, ordonna que toutes les recettes provenant des diverses impositions de la Colonie, seraient enregistrées à l'Inspection générale, â For t-de- France et â Saint-Pierre. Chaque contribuable, dans les arrondissemens des villes,
était tenu de faire viser à l'Inspection ta quittance 1803. remise par le receveur, sous peine de nullité de cette quittance. Les receveurs particuliers, dans les autres arrondissemens , étaient astreints à la même précaution : la quittance des fonds versés dans la caisse du receveur général, devait être enregistrée.
Les capitaines des bâtimens arrivants étaient tenus de déposer, à l'Inspection, un double de leur déclaration au Domaine , tant pour l'importation que pour l'exportation, et le bordereau de liquidation de leurs droits d'entrée et de sortie, était visé dans le même lieu avant que le receveur put en toucher le montant. Les registres du receveur général et des receveurs particuliers étaient arrêtés , tous les six mois , par le Préfet colonial. C'était par ces moyens que le Chef, chargé des finances , espérait jeter de la clarté et de l'économie en même temps, dans cette partie du service public qui demande tant d'exactitude et de probité. Il compléta ces mesures par une autre qu'il adopta quelques mois plus tard. Pour constater tous les fonds versés dans les caisses publiques depuis la reprise de possession jusqu'au sept vendémiaire an XII (vingt-quatre septembre 1803) il forma un conseil de préfecture pour l'examen des comptes des receveurs particuliers. Ce conseil, composé du Préfet colonial lui-même , du Direc-
leur général du Domaine, du Receveur général, 1803. de l'Inspecteur, de trois habitans et trois négociants, avait à prendre connaissance de la portion des contributions directes, dont l'administration avait laissé le recouvrement arriéré pour 1802 et quelques autres antérieures et des mêmes contributions pour l'année courante, des droits de douane perçus pour l'importation et l'exportation des marchandises françaises et étrangères et des denrées coloniales, des droits de colportage et de cabaret, enfin de tous les fonds quelconques qui devaient être versés dans la caisse coloniale. Ce conseil devait constater aussi le montant des rôles de contributions , les sommes payées par les contribuables, les non-valeurs, les dégrèvemens accordés et les versemens faits par les receveurs particuliers à la caisse générale. Les receveurs de contributions de Fort-de-France , de Saint-Pierre, de la Trinité et du Marin devaient donc se rendre au conseil de préfecture avec les rôles de contributions dressés depuis la reprise de possession et toutes les pièces relatives aux différentes recettes opérées depuis cette époque. Ce conseil se réunissait à l'Intendance qui était l'hôtel de la préfecture.
On n'oublia pas un ancien usage établi dans la Colonie et consacré sagement par les lois, usage qui y assure le repos des familles et garantit la
propriété dans une contrée où les hommes et les 1803. choses sont exposés à disparaître dans les convulsions de la nature. Les fonctionnaires chargés de la rédaction des actes civils et judiciaires de la Colonie durent, dans un délai prescrit, combler les lacunes que la révolution et la guerre avaient apportées dans les doubles minutes de leurs actes. Ces doubles minutes étaient destinées, comme nous l'avons mentionné en 1776, à être déposées à Versailles pour leur conservation et leur sûreté.
Au milieu de tous ces soins financiers et administratifs, le Capitaine-général et le Préfet colonial pensaient aux monumens dont la Colonie devait désirer l'érection, aux embellissemens et aux agrémens dont elle était susceptible. Ainsi, ils conçurent le projet de donner suite aux travaux commencés à Fort-de-France pour amener l'eau dans les rues de cette ville et faciliter ainsi les moyens de les tenir constamment dans un état de propreté nécessaire à la santé des habitans, d'ériger, sur la belle savane de cette ville, une colonne qui rappelât l'époque du retour des Français dans une Colonie fondée par eux et attachée à la Mère-Patrie , de construire , autour de la salle de spectacle de Saint-Pierre , une vaste place par la destruction des maisons qui en obstruent jusqu'à présent les abords , d'élever sur
cette place un monument simple et modeste à la 1803. mémoire de Déclieux qui parvint, avec un noble dévoûment, à apporter, à la Martinique, le café qui fut longtemps , pour cette Colonie , une riche branche de commerce, déformer, au pied du Parnasse, entre les deux rivières, un jardin botanique destiné à la culture des plantes utiles, tant indigènes qu'exotiques , et des fruits de l'Europe , de transformer en promenade garnie d'allées ombreuses, la savane de la rivière du Fort, enfin, sur la place du Mouillage qu'ils devaient agrandir , ils voulaient, en face de la mer, élever une pyramide â la gloire des armées françaises et de Bonaparte qui avaient rendu la Martinique à la France. (*)
Le Directeur du génie et des fortifications et le grand Voyer furent chargés de soumettre, dans le plus bref délai, des plans relatifs à ces divers objets.
Certes, les ressources financières du pays étaient insuffisantes pour faire face à tant de dépenses. Mais, ce qui avait encouragé les Administrateurs
(*) Au milieu de ces projets d'cinbelliMcment ou d'utilité dont une partie seulement se trouve exécutée aujourd'hui, les administrateurs d'alors ne songèrent pas à celte ligne de boulevards qui dominent actuellement la cité de Saint-Pierre et en forment une des promenades les plus agréables et Tun des embellissemens les plus utiles. Leur exécution qui remonte à une dixaine d'années environ , est due à M. Gosset, l'un des plus actifs cl des plus habiles administrateurs que la Colonie ait eus depuis 181 a, et aussi l'un de ceux qui ont laissé le plus de traces après eux.
dans leurs vues, c'était l'espoir qu'ils avaient que 1803. le gouvernement ou le premier Consul n'hésiteraient pas à sanctionner les moyens qu'ils allaient employer pour se procurer les sommes nécessaires à la réalisation de leurs projets. Ils résolurent de faire un emprunt à la nation qui, par son alliance avec la France et ses relations commerciales avec la Martinique, leur fournissait le plus l'espérance qu'il serait effectué et, en même temps, approuvé en France. Le Capitaine-général choisit, pour cette négociation, son frère de Joyeuse, Directeur du génie, le même qui était chargé de lui fournir les plans des monumens et embellissemens dont nous venons de parler. Il lui donna là mission de se rendre sur le continent, dans les possessions espagnoles, et de négocier, avec les Administrateurs de ces contrées de la Côte-Ferme, un emprunt de six cent mille gourdes pour le compte du gouvernement français. Cette somme devait-être remboursée par des lettres de change qui seraient tirées à l'ordre du Gouverneur espagnol sur l'Ambassadeur français à Madrid. Comme le Ministre avait formellement recommandé de le prévenir immédiatement lorsque les Administrateurs seraient obligés, pour les besoins du service, de tirer des traites sur le trésor, avis fut donné a Decrès de la négociation qu'allait entamer le premier Chef de la Colonie. Le gouvernement métro-
poli tain ne pouvait malheureusement pas se laisser 1803. aller à tout ce qu'il aurait désiré de faire pour la Colonie. Quoique, déjà , sous la main de celui qui s était emparé de la haute direction des affaires, les différentes parties de la France se relevassent, que Tordre fût introduit dans les finances, la Métropole avait, plus que jamais, besoin de toutes ses ressources pour recommencer une lutte où elle avait à prouver à toute l'Europe qu'elle était enfin au terme de ses bouleversemens intérieurs et qu'elle était définitivement constituée en état régulier. Elle refusa donc de donner son consentement à la négociation d'emprunt. Dès le vingthuit floréal (dix-huit mai), le Ministre écrivit aux Chefs de la Colonie , que le gouvernement ne pouvait approuver une mesure dont le résultat serait d'ajouter aux envois de France et aux tirages sur le trésor, une somme considérable qui doublerait la dépense à la charge de la Métropole. Ordre fut donné d'arrêter, sans retard , la négociation projetée.
Le Ministre ne donnait pas non plus son approbation aux projets de monumens et d embellissemens, qu'il considérait comme prématurés dans ce moment , puisque la Colonie avait besoin d'un emprunt pour assurer son service. Il recommandait, en conséquence, de faire cesser toute espèce de travaux ou constructions qui n'étaient pas
d'une indispensable nécessité pour la sûreté ou la 1803. salubrité de l'île, de veiller à ce que le produit des recettes intérieures, fût entièrement appliqué à sa véritable destination qui était, disait-il , le soulagement des charges que la protection de la Colonie imposait à la Métropole. Le Ministre, imbu des idées d'économie qui renaissaient, se laissait préoccuper trop exclusivement par la pensée des dépenses que faisait la Métropole pour placer la Martinique sur un pied de guerre, sans songer assez à tous les avantages que son commerce maritime pouvait en retirer et qu'en retirait réellement sa puissance navale.
Le Ministre des Colonies , par cette même oc-
dT
teurs de lui faire passer exactement le budget fidèle et détaillé de toutes les recettes et dépenses de la Colonie , accompagné d'éclaircissemens et d'observations. Il leur renouvelait cette recommandation de faire régner la plus stricte économie dans toutes les parties de l'administration , de se renfermer rigoureusement dans les dispositions des lois et arrêtés rendus en matière de finance et il ajoutait qu'il ne pouvait leur envoyer de nouveaux fonds, ni leur ouvrir un crédit, tant qu'ils ne lui auront pas fait connaître et leurs besoins et leurs ressources avec tous les détails qu'il demandait.
Ainsi , ces deux Administrateurs furent entravés i$05 dans leurs louables projets qui auraient réclamé, il est vrai , un temps de paix assurée et des finances florissantes pour être mis à exécution.
Les mesures politiques qu'ils prirent à l'égard des Anglais, entraient mieux dans les vues du gouvernement du premier Consul et n'étaient pas exposées à la même improbation.
Depuis la reprise de possession , on avait toléré que les Anglais qui étaient restés dans l'Ile, continuassent à faire le commerce : c'était une preuve qu'on leur donnait , dans les premiers momens , du désir d'entretenir entre les deux gouvernemens un lien d'amitié. Mais, ce témoignage ne pouvait se prolonger longtemps sans nuire au commerce français, et, d'ailleurs, on s'était singulièrement refroidi à leur égard depuis que l'on voyait la rupture de la paix imminente. Le Capitainegénéral et le Préfet colonial avaient déjà reçu des réclamations de négociants français auxquels cette concurrence nuisait. Ils résolurent d'y mettre fin et firent officiellement savoir à tous étrangers résidant dans l'île, qu'ils avaient jusqu'au premier messidor (vingt juin) pour cesser tout commerce; qu'après cette époque, toute transaction commerciale de leur part serait nulle ; il fut défendu aux officiers publics de recevoir de leur part aucun acte de cette nature; toute association avec
des Français devait être dissoute avant l'époque 1803. désignée et les négociants français devaient renvoyer tout commis et agent étranger. Ceux qui possédaient des propriétés dans la Colonie , pouvaient continuer à y résider. C'est ce que firent quelques uns qui, plus tard, furent utiles à leurs anciens compatriotes, en trahissant le pays qu'ils avaient consenti à adopter.
Les recommandations du premier Consul firent aussi régler tfn point qui tenait au bon ordre et à la base du système colonial, les affranchissemens. Les désordres de la révolution, les différons pouvoirs qui avaient régné, les émigrations avaient donné naissance à un grand nombre d'affranchis dont les titres n'étaient pas tous réguliers. Tous les hommes de cogleur libres ou se disant libres furent tenus de déposer, dans un délai de trois mois , leurs titres aux greffes des tribunaux , pour être vérifiés. Passé ce délai , tous ceux qui n'avaient pas rempli cette condition, étaient considérés comme esclaves épaves. Ceux qui avaient égaré leurs titres, pouvaient établir leur état par des titres équivalens et même par témoins. Les titres de ceux qui avaient été affran^ chis en pays étranger Ou sous Rochamheau, étaient laissés à l'appréciation du gouvernement lui-même, tandis que c'était un commissaire vérificateur, nommé près de chaque tribunal , qui
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appréciait les autres. Celui qui avait été affranchi i$o§t à l'étranger et dont l'affranchissement n'était pas confirmé par le gouvernement, avait encore la faculté de retourner dans le pays où cet affranchissement lui avait été accordé, à moins qu'il n'aimât mieux rentrer sous le pouvoir de son ancien maître. C'était, disait le gouvernement, par indulgence qu'il laissait cette option à ces affranchis.
Les esclaves, qui avaient profité %le la guerre civile pour quitter leurs ateliers, étaient tenus d'y rentrer et leurs maîtres, de les recevoir. Les Commandants de bataillon de milice devaient envoyer au Capitaine-général une note de tous les hommes de couleur qui servaient dans leur arrondissement, ppur parvenir à obtenir leur liberté, avec des observations sur la moralité et la conduite de chacun. Le Capitaine-général déclara qu'il ne délivrerait le titre qui permît de réclamer l'affranchissement au bout du temps de service, qu'à ceux qui mériteraient cette faveur par leur bonne * tenue et la régularité de leur conduite.
Les esclaves, libérés de cette manière, restaient à la disposition du gouvernement pour les corvées dont il jugeait à propos de les charger. Tous affranchis non français reçurent J'ordre de quitter l'île.
Lorsque le Ministre des Colonies connut ce
règlement , et avant que le premier Consul , auquel 1803. il avait été soumis, se fût prononcé à cet égard, il éprouva quelque hésitatation à l'approuver. Il rappela au Préfet colonial que l'ancien gouvernement, en 1776, n'avait pas sanctionné une mesure semblable prise par les Administrateurs d'alors, de peur qu'elle ne jetât de l'inquiétude parmi les gens de couleur libres. Cependant, il finissait par s'en remettre à l'expérience et à la responsabilité des Administrateurs pour donner suite à ce règlement jusqu'à ce que , dit-il , le Sénat , chargé de régler la constitution des Colonies, eût définitivement fixé les différentes bases de leur système social et politique. Nous verrons, plus tard, et lorsque la guerre recommencera, que le Capitainegénéral adoucit beaucoup la rigueur de ce règlement et facilita aux hommes de couleur leur manumission, en les appelant sous le drapeau. Quant à la constitution définitive du système colonial, si jamais le Sénat s'en' occupa, soit avant, soit pendant l'Empire, ses décisions restèrent toujours ignorées. Pourtant, le Cortseil-d'État, lui, -présidé par le premier Consul, s'occupa de la formation des Chambres d'agriculture que l'on renouvela pour accorder aux Colonies une ombre de représentation dans la Métropole. Ce fut dans la séance où ce grand corps discuta cette matière, sur le rapport du citoyen Najac, que le premier
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Consul laissa ouvertement percer les sentiments bienveillans et toute la sympathie qui l'animaient pour les Colons. Déjà , à cette époque , madame Bonaparte était entourée de parens et de compatriotes, et, dans le premier magistrat de la République française , éclata l'époux de la créole de la Martinique. « Je suis pour les blancs, moi! » s'était-il écrié, parce que je suis blanc; je n'ai » que cette raison à donner et c'est la bonne. » Puis, excité par Truguet qui représentait les Colons de la Martinique comme ne méritant pas la Faveur qu'on voulait leur accorder el semblait prêcher la liberté des nègres, il l'apostropha violemment par ces mots : « Eh bien ! citoyen Truguet , si * vous étiez venu en Egypte nous prêcher la liberté » des Noirs ou des Arabes, nous vous eussions » pendu au haut d'un minaret. » Un arrêté consulaire du vingt-trois ventôse an XI (quatorze mars 1803) établit ces Chambres d'agriculture. Elles étaient composées de cinq membres choisis par le gouvernement sur une liste présentée par les autorités locales : leurs fonctions étaient à peu près les mêmes que celles des anciennes Chambres d'agriculture. Elles correspondaient avec un député à Paris. La Martinique, constamment en guerre , ne profita pas de cette institution.
C'est au.commencement de mai de cette année, que débarqua, à.Tla Martinique,, le général de
H1STOI1E DE lA MARTINIQUE. 49
division Ernouf , que le premier Consul envoyait 1803. gouverner la Guadeloupe. La Guadeloupe, plus heureuse sous ce rapport que la Martinique, avait été reconquise en 1794 par Victor Hugue. Mais, comme c^ez presque tous les agens de la Convention , une bravoure aveugle était accompagnée d'idées anarchiques et de cruauté , la Guadeloupe , depuis 1794 , avait continué à être française, mais le système colonial avait été détruit, le sang y coulait et un pouvoir tyrannique la dominait au-dedans, tout en répandant la terreur au-dehors. Sortie de cet état violent et après avoir traversé l'administration impuissante du général Desfournaux. et des agens du Direcr toire, elle tomba sous le commandement du contre-amiral Lacrosse , envoyé par le gouvernement consulaire, en 1801. Ce chef malhabile y souleva des troubles dont le résultat fut son expulsion de la Guadeloupe. N'ayant pu se faire recevoir à la Martinique, il se réfugia à la Dominique, sous la protection anglaise. Pendant ce temps, la conduite de Pélasge, mulâtre de la Martinique, parvenu au grade de chef de brigade, fut plutôt digne d'éloge que de blâme , puisqu'il nexommit aucune cruauté, empêcha, autant qu'il pût , le désordre inséparable de toute discorde intestine, et fut, dans cette circonstance, comme il l'avait été déjà à la Martinique et à Sainte-Lucie.,
50 histoire m l\ Martinique.
brave et généreux. A la paix d'Amiens, la Métro- 1794. pôle se hâta d'envoyer à la Guadeloupe un homme qui s'était couvert de gloire à la bataille de Hohenlinden , le général Richepanse , dont la conduite habile et ferme parvint à y rappeler la paix et Tordre. Mais les fatigues auxquelles il fut exposé l'enlevèrent au moment où sa vie était encore précieuse aux Quadeloupéens. L'amiral Lacrossé quitta la Dominique pour venir reprendre son commandement. 11 ne fut pas plus heureux que la première fois, et la tranquillité, dont commençait à jouir cette île, se troublait déjà* lorsque le général Ernouf arriva à la Martinique où il venait prendre connaissance des événemens. Ce qu'il apprit hâta son départ pour la Guadeloupe. C'est par suite de tous ces événemens passés à la Guadeloupe, que l'autorité, dans cette colonie , avait arrêté et déposé aux Saintes des esclaves qui avaient participé aux crimes commis dans ces momens d'anarchie. Quelques propriétaires de la Martinique, qui manquaient de bras pour cultiver leurs terres, entraînés par leur intérêt plutpt que par l'amour de leur pays, se laissèrent aller à attirer ces esclaves chez eux. Le Capitainegénéral instruit de cet acte et craignant , â juste titre, qu'il ne devînt funeste â la tranquillité des ateliers, adressa aux habitans une proclamation où il les exhortait- à remettre sans délai ces nègres
entre les mains des autorités, voulant, dit-il, 1803. prévenir des malheurs pour n'avoir pas de crimes à punir.
L'administration locale et le gouvernement métropolitain qui se raffermissait lui-même de plus en plus , rivalisaient ainsi de zèle pour réorganiser la Colonie et la ramener à l'état que l'expérience avait démontré le seul propre à sa prospérité agricole et commerciale. Mais la paix , qui avait favorisé ces efforts communs, avait déjà disparu, et sa bienfaisante influence commençait à peine à* se faire sentir dans ces contrées éloignées, lorsqu'elle fut arrêtée par la guerre que rallumait l'ambition des Métropoles. La condition qui semble essentielle pour que les Colonies, non-seulement prospèrent et dans leur agriculture et dans leur commerce, mais se maintiennent attachées- à la Mère-patrie, c'est qu'elles soient en paix, puisque la guerre interrompt l'écouleme n t de leurs denrées et l'i mpor ta tion de leurs approvisionnemens , et que placées au milieu des mers , elles sont la première proie sur laquelle se jettent les forces navales belligérantes; de plus, les Colonie^ françaises ont toujours eu, à l'égard des Colonies anglaise» leurs rivales , ce désavantage immense, que la Métropole de cellesci , puissance naturellement maritime par sa position insulaire, comme la France semblé naturellement puissance continentale , les protège
1IIST0IRK N LA MARTINIQUE.
plus efficacement. Pour expliquer doue comment 1803. la Martinique , à dix huit cents lieues de la Mère-patrie , s'est maintenue, depuis plus de deux cents ans, française et prospère, on est forcé de reconnaître qu'elle a eu recours plus souvent à elle-même qu'à la protection métropolitaine. C'est parce que Colbert et Louis XIV prévoyaient combien les Colonies françaises auraient à lutter pour suppléer, par leurs propres ressources, à l'insuffisance de la protection de la Mère-patrie, qu'ils ont cherché à établir la doctrine que les Colonies devaient rester en paix , alors même que leurs Métropoles étaient en guerre.
Le traité d'Amiens , comme tous les traités qui ne conviennent plus aux gouvernemens qui les ont signés, devenait lui-même le prétexte de la guerre. Le cabinet britannique ne voulait plus restituer Malte, prétendant que la République française avait accru ses possessions continentales. Qu'il eût tort ou raison, comme par le passé, sa déclaration de guerre se formula par des aggressions, et les navires de guerre anglais capturèrent des navires marchands français. Le premier Consul répondit aussitôt à ce commencement d'hostilité, en faisant arrêter tous les Anglais qui se trouvaient sur le territoire de la France, et beaucoup de ces étrangers , qui avaient été attirés à Paris par le désir de voir l'homme étonnant qui
dirigeait la France, se trouvèrent prisonniers au 1803; moment où ils s'y attendaient le moins.
C'est pendant le court espace de temps que dura cette paix, vulgairement appelée la petite paix , que la Martinique vit, pour la première fois, l'un des frères du premier Consul. Jérôme Bonaparte arriva, sur un brick de guerre , avec le grade d'enseigne de vaisseau. Le contre-amiral Silvestre Villeneuve, qui commandait en chef les Tofccs navales stationnées aux Iles du vent, le nomma, par une décision prise à bord- du Jemmapes, en rade de Fort-de-France , lieutenant de vaisseau. 11 exécutait en cela les ordres particuliers du Ministre de là marine et des colonies. Ce jeune homme, de bonne tournure, annonçait déjà cette inclination aux plaisirs qui firent , plus tard , la principale occupation de sa royauté éphémère. Durant ce séjour à Fort-de-Françe , il contracta une étroite amitié avec la famille Lecamus, et Alexandre Lecamus, l'un des membres distingués de cette famille , partit avec lui en -qualité de secrétaire. Lors donc que la Cybèle et la Didon arrivèrent à la Martinique pour engager Jérôme Bonaparte à retourner en France, à cause de la guerre qui était imminente , déjà , il s'était, de la Guadeloupe, dirigé vers les Etats-Unis.
Nous étions en juin , et , à la Martinique, sans qu'on connût d'une manière officielle que Ja
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guerre -eût recommencé entre les deux nations, 1803. on le savait par les hostilités que les Anglais commettaient , tant sur les navires français , que sur ceux étrangers qui voulaient entrer. On voit que les Anglais continuaient à vouloir s'opposer aux droits des neutres. Dans cette circonstance , le Capitaine-général commença par songer à établir une surveillance sur toute la côte de l'Ile. Pour cela . il donna l'ordre aux commandants de bataillon dos gardes nationales de les faire réunir, chacun dans son quartier, et d'établir, dans chaque paroisse, un poste destiné à garder les batteries du littoral. Puis, le Capitaine-général et le Préfet colonial pensèrent à l'approvisionnement de l'île, puisque les navires marchands français allaient être plus rares encore qu'auparavant. Ils n'hésitèrent donc pas à ouvrir tous les ports de la Colonie aux étrangers pour l'introduction des subsistances et objets de première nécessité et pour l'exportation même des denrées coloniales. Pour frapper de terreur les spéculateurs avides, fléaux d'un pays pendant la guerre, ils prononcèrent la peine de mort contre les spéculateurs sur les vivres de premier besoin , tels que farines, salaisons et morue. Ils réitérèrent la défense d'acheter en gros les cargaisons composées de ces articles, avant que le publie n'en eut en connaissance et n'eût eu quinze jours pour se
pourvoir. Les négociants et marchands qui for- 1803. maient des magasins de vivres, ne pouvaient les débiter que sur le pied fixé par le gouvernement, et cette fixation était faite suivant les circonstances du moment. Ils ordonnèrent immédiatement un recensement exact de tous les vivres qui se trouvaient chez les différents particuliers , les négociants et les marchands des villes de Saint-Pierre et de Fort-de-France. A ces ressources qui venaient de l'extérieur, les Administrateurs voulurent en ajouter une autre plus solide et plus sûre, en exhortant les habitans à laisser momentanément de côté leurs cultures , pourjlanter des vivres. C'était sans doute là une chose utile , mais à laquelle devaient se résigner difficilement des hommes qui commençaient en quelque sorte à relever leurs habitations délabrées pendant la guerre civile et qui avaient à payer les dettes contractées pour les premières réparations. Les deux Administrateurs comprirent aisément cette situation et c'est par une proclamation où la bonté et la sollicitude qui conseillent, remplacent ce que les ordonnances pouvaient prescrire , qu'ils espérèrent de les amener à ce sacrifice nécessaire. « La conduite • que le gouvernement français a tenue vis- » à-vis de ses Colonies, a du vous convaincre, » citoyens , du désir qu'il avait d'en assurer
56 mSTOIRK B£ LA MARTINIQUE;
» la prospérité. Vous commenciez à ressentir les 1803. » effets de sa sollicitude paternelle, quand la guerre » que rallume l'Angleterre, atout-à-coup arrêté les
* mesures de sa bienveillance. Séparés de la Métro- » pôle par l'immensité des mers , vous devez à » présent tout attendre de votre courage ; vous êtes » Français, vous serez invincibles les armes à la » main ; mais plus vos ennemis vous redoutent , et » plus leur astuce multipliera les moyens de vous « subjuguer. Vous devez vous attendre à voir vos
* ports bloqués ; les neutres même éprouveront » peut-être les plus grandes difficultés pour y en- » trer : mettez-vous par une sage prévoyance , à » l'abri du seul fléau que vous ayez à redouter ; que » chaque habitant , dés ce moment ne s'occupe » qu'à planter des vivres. Nous ne vous parlerons » pas des anciennes ordonnances rendues -à cet » égard; l'honneur, l'humanité, votre intérêt enfin ■ vous commandent dans cette circonstance. Habi- » tans de la Martinique , vous êtes une famille con- » fiée à nos soins; le langage paternel est le seul » que nous emploierons envers vous ; nous ferons » tout pour assurer votre bonheur, nous sommes » convaincus do la scrupuleuse exactitude que vous » mettrez à remplir vos devoirs ; nous vous mani-
* festerons toujours la plus grande confiance, et » nous serions pénétrés de douleur, si quelques » personnes égarées par de fausses spéculations ,
m nous mettaient dans le cas d'user envers elles des 1803. • voies de rigueur qu'exigerait une insouciance » aussi pernicieuse ppur la Colonie , que la négli- » gence de la culture des vivres.
» Les habitans voudront bien prévenir les com- » missaires de leurs quartiers respectifs , de la » quantité de terrein dont ils augmentent aujour- » d'hui leurs plantations en vivres , afin que le » gouvernement, auquel les commandans des pa- » roisses en rendront compte , ait une donnée cer- » taine sur cet objet important. >
En même temps que les Administrateurs veillaient à ce qui concernait les approvisionnemens de l'île, ils. ne négligeaient pas ce qui pouvait la mettre en état de défense. Revenant sur ce que leur arrêté concernant les affranchissemens des hommes de couleur avait de rigoureux , ils déclarèrent que tous ceux qui seraient enrôlés actuellement dans la garde nationale ou qui serviraient à la suite des troupes de ligne, obtiendraient, à la fin de la guerre , la confirmation de leur liberté, en récompense de leurs services et de leur bonne conduite, sur les certificats qui leur seraient délivrés par le commandant de leur bataillon. Cependant , ceux qui se distingueraient par des actes de bravoure et des actions d'éclat devaient recevoir, sur-le-champ, la eonfirmation de leur liberté. Tous ceux qui avaient été affranchis pen-
58 msToiitK nu la Martinique.
dant la révolution , qui avaient obtenu leur liberté, 1803. hot-s de la Colonie, d'habi tans de la Martinique, résidant momentanément dans les Colonies étrangères, ceux même qui étaient porteurs de titres de manumission délivrés par le gouvernement anglais de Sainte-Lucie et qui n'avaient pas encore rempli les formalités pour faire confirmer leur liberté, n'avaient qu'à déposer leurs titres chez le commissaire commandant de leur quartier. Celui-ci les transmettait au commissaire du gouvernement dont nous avons parlé. Ce dernier, suivant que les pièces étaient plus ou moins justificatives de l'affranchissement , imposait une taxe que les poursuivants allaient payer à Fort-de- France au préposé à la caisse des affranchissemens, et, sur le récépissé du préposé , le commissaire du gouvernement leur faisait délivrer la confirmation de leur liberté , signée du Capitaine-général et du Préfet colonial. Tout en favorisant donc les affranchissemens des gens de couleur, tout en les appelant à défendre le pays, ils réalisaient un secours pécuniaire nécessaire dans un semblable moment. Pour organiser ceux qui s'offraient à servir à la suite de la troupe de ligne , les Administrateurs créèrent une compagnie de Chasseurs volontaires de la Martinique qui fut commandée par des officiers blancs. Cette compagnie était assimilée en tout à la troupe de ligne de la Colonie.
Ce fut au commencement de juillet seulement 1803. que l'administration reçut du gouvernement me* tropolitain la nouvelle positive de la guerre. Des instructions accompagnaient cette nouvelle, où l'on reconnaissait que la guerre, qui venait d'écla* ter, allait mettre la Colonie dans une situation «ruelle, 4 tant sous le rapport de leur approvisionnement, que sous celui de l'exportation de leurs denrées. Le gouvernement disait aux Chefs de la Colonie que les envois directs de la Métropole et les secours du commerce national tâcheraient de remédier à ce mal , autant que possible , mais que la prudence ne pouvait se reposer uniquement sur l'emploi de ces moyens et que l'admission des neutres pouvait seule achever d'assurer, pendant la guerre , et la subsistance de la Colonie , et l'écoulement de ses produits ; il ajoutait que le premier Consul, cependant, voulait que la concurrence étrangère ne frustrât pas la Métropole de ses droits de douane; que les neutres ne jouissent pas de plus de faveurs que les nationaux; que la plus grande masse possible de denrées de la Colonie fût dirigée vers la France pour lui assurer son approvisionnement en denrées coloniales, et que , surtout, les marchandises anglaises fussent sévèrement écartées des marchés de la Colonie. Bonaparte commençait alors à mettre à exécution* son système continental. Nous avons
vu que les Administrateurs avaient déjà devancé 1803. cette autorisation, en ouvrant les ports aux nations neutres.
Le premier Consul qui savait par ce qui. s'était passé en Egypte, sa colonie de prédilection, combien l'incertitude dans le commandement était funeste et engendrait de jalousie et de mécontentement parmi les Français , fit parvenir aux Colonies un arrêté consulaire où il était déclaré que., pendant la durée de la guerre et jusqu'à nouvel ordre du gouvernementales Capitaines* généraux des Colonies, en cas de mort ou d'absence, seraient remplacés nar les Commandants de troupe.
Cependant , de tous côtés , arrivaient des nouvelles de captures faites par les Anglais , tant de nos navires marchands, que de nos caboteurs; ils venaient, avec des forces supérieures, commandées par le général Grinfield et l'amiral Samuel Hood , de s'emparer de Sainte-Lucie où commandait le général Nogues, et de Tabago où se trouvait le général César fierthier. Le bruit courait qu'ils se livraient à de vastes préparatifs pour attaquer la Martinique , et , en attendant , ils la bloquaient et leurs croisières menaçaient incessamment nos eôtes. D'un autre côté, quelques désordres se manifestaient dans l'intérieur; dans les ateliers ramenés à une discipline nécessaire à la tranquil-
lité > et au travail, se commettaient des empoi- 1803. sonnemens de bestiaux et même d'esclaves; ceux d'entre eux qui pouvaient parvenir à dérober des canots ou pirogues, s'évadaient de l'île; il y avait même des incendies de cases, d'usines, d'habitations. Dans de telles circonstances, avec un emnemi menaçant au-dehors, des symptômes d'agitation au-dedans, le pouvoir avait besoin d'être énergique et vigilant, et pour cela, d'être concentré en entier dans les mêmes mains. L'arrêté consulaire organique , dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, avait prévu une semblable situation et avait donné au Capitaine-général la faculté de suspendre l'exécution des lois et règlemens et de placer la Colonie sous son autorité exclusivement militaire. Villaret- Joyeuse pensa que c'était le moment d'user de ce droit, et le dix-neuf messidor (huit juillet) , une proclamation annonça à la Martinique qu'elle était mise en état de siège.
«Citoyens! les insultes, les déprédations, les préparatifs menaçans de nos ennemis , m'ont forcé de mettre la Martinique en état de siège.
» Dans cet ordre de choses, l'autorité militaire » modifie nécessairement les lois communes et » l'administration civile. Tous les pouvoirs publics » sont concentrés dans les mains du Général en chef.
» Habitans de la Martinique ! je ne veux en
» user que pour assurer votre repos. — Avant de 1803. » vous connaître , j'avais défendu vos intérêts les » plus chers ; je vous ai connus depuis , et j'ai » répondu au premier Consul de vos principes et » de vos sentimens.
» Vous ne démentirez point mon témoignage. » Vous prouverez aux ennemis de la patrie, qu'au- » cun sacrifice ne vous coûte pour soutenir la gloire » du nom français.
» Une partie de vos contributions est arriérée. » C'est le salaire des braves soldats qui combattent » pour vous. Hâtez-vous de la payer.
» Les bons citoyens n'auront pas besoin d'autre » invitation. Les mauvais se décèleront par un délai » coupable et ne mériteront aucun ménagement. >» Quiconque n'aura pas acquitté, sous quinze jours » (à dater de la publication dans son quartier de » la présente proclamation) , la totalité de ses con- » tributions arriérées , sera condamné militaire- » ment, à payer le double de ce qu'il doit.
» Pour prévenir tout délai , j'autorise les com- » missaires-commandans des paroisses à recevoir » l'arriéré des contributions. Ils le verseront au » trésor public , en m 'adressant directement un » bulletin de leurs recettes : et je le répète , je » regarderai le moindre retarda remplir ce devoir » sacré, comme l'aveu tacite des sentimens les plus » criminels, dans les circonstances où nous nous » trouvons.
» Habitans de la Martinique 1 le gouvernement 1803. » dont je suis l'organe vous a traités comme ses •> enfans chéris. — Quels que soient lesévénemens, » souvenez-vous qu'il punit l'ingratitude , comme » il récompense le zèle et la fidélité. »
L'un des premiers usages que le Capitaine-général fît de sa dictature, fut d'assimiler à un corps militaire la gendarmerie coloniale créée l'année précédente , afin de pouvoir s'en servir dans toutes les occasions, puis, pour réprimer une fois les désordres intérieurs dont nous venons de parler, il établit un tribunal spécial qui atteignît avec célérité les auteurs d'empoisonnement, d'incendie et d'enlèvement de canots ou pirogues. Le Capitaine-général approvisionna, autant que possible, les magasins militaires, il multiplia les fortifications, les batteries, les travaux destinés à mettre l'île en état de repousser les attaques de l'ennemi. Cependant, n'ayant plus l'espérance de recevoir, au moins régulièrement, de la Métropole, les fonds nécessaires aux dépenses extraordinaires qu'exigeait l'état de guerre , il prit la résolution de vendre une partie des propriétés nationales. Une partie des maisons qui avaient appartenu aux communautés religieuses, fut mise en adjudication publique pour une somme d'environ six cent mille livres. Enfin, il régla les arméniens en course , conformément à ce qui se pratiquait en
France, si ce n'est cependant qu'il conserva l'usage, 1803. depuis longtemps suivi clans la Colonie , d'accorder, sur les prises faites par les corsaires, la moitié du produit à l'équipage et l'autre aux armateurs, et sur les prises faites par les navires armés en course , un tiers à l'équipage et deux tiers aux armateurs, tandis qu'en France, dans le premier cas, l'équipage n'avait qu'un tiers, et, dans le second , le cinquième. 11 fallait ici favoriser les armemens, puisqu'il y avait moins de ressources qu'eu France et plus de danger en raison des ennemis dont on était environné et de l'absence de forces navales militaires.
Les corsaires et les armemens en courses furent rares à la Martinique. Si ce fut un bien pour l'ennemi , c'en fut un aussi pour le pays. A la Guadeloupe, où les corsaires et les armemens furent nombreux, la grande quantité de prises, en jetant l'abondance dans les vivies, avait avili les denrées coloniales. A la Martinique, au contraire, où les neutres et surtout les Américains affluèrent constamment jusqu'au moment où le blocus fut étroitement établi, la concurrence entre eux maintint un prix modéré dans l'approvisionnement qu'ils apportaient et dans la valeur des sucres qu'ils emportaient. C'est ici le moment d'expliquer la conduite de ces neutres à l'égard de la Colonie en guerre avec l'Angleterre et la
conduite de l'Angleterre envers eux. On sait qu'en 1803. 1800 et 1801, Bonaparte avait favorisé, de toutes ses forces , la ligue des neutres , formée entre les puissances du Nord : la Suède , le Danemarck , la Russie, ligue dont le but était de mettre la" navigation des neutres à l'abri de toute vexation ou abus de pouvoir de la part des puissances maritimes en guerre, et surtout de la part de l'Angleterre. L'affaire de Copenhague et principalement* la mort inattendue et tragique de Paul Ier, empereur de Russie, avaient empêché cette ligue d'atteindre le but qu'elle se proposait. Le dixsept juin 1801, le cabinet britannique avait fait un traité avec le successeur de Paul , où étaient établis les principes de droit maritime suivants : les neutres pouvaient naviguer librement entre tous les ports, même ceux des nations belligérantes. Ils pouvaient y apporter tout, excepté la contrebande de guerre dans laquelle on ne comprenait pas les céréales , les chanvres, les goudrons, les fers, et les bois de mâture. Quoique pouvant naviguer librement, les neutres, suivant l'usage, ne devaient pas pénétrer dans un port bloqué réellement. Sur le droit de visite , il avait été stipulé qu'il ne pourrait plus s'exercer par un navire de guerre, sur un convoi escorté par un navire de guerre appartenant à la puissance neutre. Ainsi, toutes les nations qui n'étaient pas en guerre avec l'Angle-
terre et qui, dans ces parages, commerçaient 1803. ou pouvaient commercer avec la Martinique , y apportaient toutes sortes de marchandises. Nous ne les verrons strictement empêchés par les Anglais que du moment où ceux-ci , ayant résolu l'attaque de la Martinique, auront établi autour d'elle un blocus réel pour l'affamer et l'affaiblir.
Pourtant, ces principes n'étaient pas toujours rigoureusement pratiqués par les navires de guerre anglais sous les ordres du Commodore Hood. Les Anglais étaient mécontents de voir les neutres accourir à la Martinique pour y apporter leurs cargaisons et il n'était pas rare de voir ces neutres arrêtés, maltraités et souvent conduits dans les ports anglais. La Suède fut la première à se plaindre au cabinet britannique que des navires de Saint-Barthélemy, sa colonie , n'étaient pas respectés par les navires anglais. Le chancelier-d'Etat de la Suède donna l'ordre au baron Silverhjelm, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté suédoise à Londres, de s'expliquer avec lord Harrowby, ministre des affaires étrangères , au sujet du blocus des îles françaises des Indes-Occidentales. Celui-ci répondit qu'il avait pris des informations à l'amirauté et qu'il s'était assuré que des ordres avaient été envoyés , au mois de janvier précédent , au commo-
dore Hood pour qu'il ne considérât aucune des 1803. îlos françaises comme en état de blocus, à moins que ce ne fût particulier à quelque port cerné dans le moment; de ne capturer aucuns bâtimens chargés pour ces ports , à moins qu'ils n'eussent reçu une défense expresse de n'y pas y rentrer; que des instructions à ce sujet avaient été adressées aux juges de la Cour de la vice-amirauté des Indes-Occidentales. Le gouvernement de Suède s'empressa de faire connaître cette réponse à Saint-Barthélemy. Une goélette de cette île qui avait été conduite dans un port anglais , sur le prétexte qu'elle avait violé le blocus de la Martinique, fut relâchée par ordre de la Cour de la vice-amirauté d'Antigues. Le Ministre de la marine, Decrès, ayant eu connaissance de cette réponse de lord Harrowby, en instruisit aussi les Administrateurs et fonda son espoir sur cette faculté des neutres de venir approvisionner la Martinique, pour suppléer à l'insuffisance des envois de la Métropole et du commerce national.
Ce fut dans le courant de l'hivernage de cette année , que la Colonie fit une perte cruelle et qui ne fut pas réparée. Le trente-un juillet, le général Devrigny, qui avait su inspirer, non seulement à ses soldats; mais à toute la population, une confiance entière; sur les talens et la bravoure duquel tout le monde se reposait, fut enlevé
presque subitement par la fièvre jaune. Il fut 1803. provisoirement remplacé par le général Castella qui commandait à Saint-Pierre.
Sur tous les points où l'ennemi pouvait opérer une descente, on se prépara à le recevoir et des instructions détaillées furent expédiées par le général Castella aux chefs de bataillons des gardes nationales pour qu'ils eussent à le harceler et à lui faire une guerre de poste, de bois et de morne, aussitôt qu'il aurait touché le sol. C'est ainsi que pour le cas d'une descente au Marin et à Sainte- Luce, Dugué, le fils de celui qui commandait à la bataille du vingt-cinq septembre 1790, à laquelle il se trouvait lui-même, comme nous l'avons dit, et qui avait succédé à la bravoure de son père comme à l'estime dont il jouissait dans la Colonie , reçut l'ordre , aussitôt l'alarme donnée, de réunir, au camp des Coteaux, toutes les troupes sous ses ordres; de là de détacher cent cinquante hommes pour défendre, à outrance, les défilés qui conduisent à l'llet-à-Ramicrs sur lequel l'ennemi devait naturellement se porter. Si la descente s'effectuait à Sainte-Luce, Dugué avait l'ordre d'y voler, de s'y opposer , et s'il ne pouvait y parvenir, de défendre la position des Coteaux ainsi que les rideaux adjacents en harcelant l'ennemi sur ses flancs et eu attaquant vigoureusement son train d'artillerie, son bagage et ses
transports. S'il ne pouvait arrêter la marche des 1803. Anglais sur l'Ilct-à-Ramiers, il devait s'emparer des hauteurs qui l'entourent, harceler l'ennemi, nuit et jour, pour retarder la construction des ouvrages qu'il aurait à élever pour la reddition de ce poste. Comme le débarquement de l'ennemi , dans cette partie, aurait aussi pour objet la communication de la Rivière-Salée avec le Four-àchaux Maupertuis , il était recommandé à Dugué de défendre le bourg de la Rivière-Salée ainsi que les deux flancs du canal, s'il y avait quelques issues praticables dans les mangles , et de mettre ainsi obstacle à la navigation de l'ennemi. Enfin , si malgré les efforts de ce chef de bataillon , l'ennemi réussissait à forcer l'Ilet-à-Ramicrs et à s'emparer de la communication avec le Four-àchaux, ce qui lui prendrait beaucoup de temps, Dugué devait alors se replier, par le Lamentin , sur- les troupes commandées par le chef de bataillon Miany, du côté du Gros-Morne, ou sur le chef de bataillon Valmenicr, aux postes qui avoisinent Fort-de- France ; mais cette retraite ne devait être effectuée qu'autant qu'il serait sûr que l'ennemi n'a plus rien à retirer de Sainte-Luce ou des Anses-d'Arlets. Si la marche de l'ennemi était tout autre que celle que l'on prévoyait, le Capitaine-général s'en rapportait pleinement aux connaissances locales et au talent militaire de Dugué,
Ces prévisions étaient parfaitement justes, déno- 1803. taient une connaissance exacte des localités et des évèncmens qui s'y étaient passés précédemment. Pourquoi donc ce mode de défense, si bien compris alors, fut-il oublié six ans après?
L'alarme devait être donnée par trois coups de canon successifs , et les vigies , hisser le pavillon rouge.
Ces précautions avaient été suggérées par une tentative récente de l'ennemi où il avait échoué en laissant , aux yeux -de la population de Saint- Pierre, la preuve des pertes qu'il avait essuyées.
La goélette la Coureuse, commandée par Dubourdieu, était embossée devant Saint-Pierre, à une demi-encablure environ de la Place-Bertin. Outre cette position qui lui permettait de mieux recevoir l'attaque de l'ennemi, son commandant, chaque nuit, prenait la précaution de tendre ses filets d'abordage et de hérisser sa goélette d'avirons qui, s'allongeant des sabords, devaient tenir, â dislance, les chaloupes qui viendraient l'assaillir. En présence des navires de guerre anglais qui rodaient autour de l'île, cette précaution n'était pas inutile.
Une nuit , vers onze heures , des péniches anglaises, débordant de quelque vaisseau ou frégate, restés au large, eurent l'audace de s'approcher de la goélette française avec l'espoir, sans doute, de
la surprendre sans défense. Elles longèrent la 1803. Coureuse par l'avant et l'attaquèrent à la fois par tribord et bâbord. L'équipage de la goélette et son commandant , bientôt sur pied, firent aux Anglais une réception à laquelle ils ne s'attendaient probablement pas. Ils furent tous exterminés. La ville de Saint-Pierre avait été réveillée par la fusillade, mais lorsque la garde nationale accourut au rivage, pour prêter secours â la goélette, déjà l'affaire était terminée, et l'ennemi avait payé cher son audace. Le lendemain matin , la population , accourue sur le bord de la mer, put apercevoir les cadavres des Anglais , poussés par les flots. Le commandant Dubourdieu reçut des félicitations pour lui et son équipage.
Dès le dix nivôse an XII (premier janvier 1804), 1804. les Chefs songèrent à l'impôt de l'année qui commençait. Le pays était trop gêné pour augmenter l'imposition , même malgré l'état de guerre. Elle resta à peu près la même, elle fut même diminuée. La taxe de quatre sols par livre pour l'acquittement de la dette coloniale, fixée depuis plusieurs années , fut supprimée, et il fut déclaré que les cinq sols par livre affectés à l'entretien de la gendarmerie coloniale, seraient, après l'acquittement de cette dépense qui avait été réduite, employés à la réparation et à l'entretien des chemins publics. Enfin l'imposition n'était fixée
que jusqu'au premier vendémiaire an Xlll , c'est- 1801 à-dire jusqu'au commencement de l'année républicaine, ce qui comprenait environ huit mois. j En vendémiaire an Xlll (octobre 1804) un nouvel arrêté devait être pris.
Mais les Administrateurs ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il était difficile de marcher avec ces ressources ordinaires, d'abord parce que l'impôt se percevait très lentement et avec peine,
et ensuite parce que la stagnation du commerce qui résultait de l'irrégularité et de la rareté des arrivages, la cherté toujours croissante des objets "de subsistance, rendaient plus coûteux l'entretien des troupes et plus considérables les dépenses qu'exigeait la création d'un corps noir de trois cents hommes, jugé utile dans les circonstances présentes.
Et cependant, depuis plus de dix mois, l'administration coloniale n'avait reçu de la Métropole aucune espèce de secours. Le premier Consul concentrait toutes ses forces et ses ressources pour recommencer contre la Grande-Bretagne une guerre acharnée; le camp de Boulogne se formait et jetait la terreur chez les Anglais qui cherchaient à cacher leur peur sous des plaisanteries et des bravades ; le Hanovre était envahie par les troupes françaises ; des conspirations et des projets d'assassinat se formaient au sein même de Paris et
exigeaient une police vaste et dispendieuse; la 1804. fièvre jaune avait emporté le général Lcclerc , et, sous Rochambcau qui commandait les tristes débris de l'armée française, Saint-Domingue était presque perdu pour la France. Dans cet état d'isolement et d'abandon où était la Martinique, il fallut donc recourir à de nouveaux expédients. L'administration, qui avait déjà ordonné la vente de quelques unes des maisons qui avaient appartenu aux ordres religieux, ordonna la vente de toutes les autres; les rentes foncières nationales dues par divers particuliers pour concessions de terrain ou maisons par les anciennes communautés religieuses de l'île, furent déclarées rachetables et amortissables au denier vingt, quand même les titres constitutifs s'y opposeraient , et , pour faire rentrer enfin les contributions arriérées et courantes et vaincre la négligence ou le mauvais vouloir de quelques contribuables, le Directeur général du domaine fut autorisé à placer des garnisaires chez tous ceux qui négligeaient d'acquitter leurs impositions dans les délais fixés par les ordonnances. Des peines sévères menacèrent ceux qui , par leurs propos ou leurs écrits , provoqueraient 9 les citoyens à ne pas payer leur impôt. Le trente floréal (vingt mai), le Préfet colonial envoya à tous les commissaires-commandants des paroisses une circulaire où il excitait leur sollicitude afin, qu'ils
7ft HISTOIRE DE LA MARTINIQUE.
engageassent les Colons à s'acquitter de leurs impo- 1806. sitions , et leur annonçait les mesures rigoureuses que l'administration était déterminée à employer pour parvenir à ce but essentiel.
Ce fut le dernier acte du préfet colonial Bertin. Soit que le gouvernement métropolitain eût cru apercevoir que l'administration de ce fonctionnaire ne réunissait pas toutes les conditions de zèle et d'exactitude demandées, car depuis son arrivée à la Martinique , le gouvernement réclamait de lui l'état des dépenses annuelles, sans avoir pu l'obtenir, soit que des i apports secrets lui fussent parvenus sur le compte de ce Préfet , il le remplaça sans le prévenir ou sans pouvoir le prévenir à cause de la difficulté des communications. Pierre- Clément Laussat , conseiller d'Etat , ancien administrateur à la Louisiane, désigné pour succéder à Bertin, se rendit des Etats-Unis à Saint-Pierre, et il était débarqué dans cette ville , que ce dernier ne se doutait pas encore qu'il eût un remplaçant. Aussi, fut-il frappé d etonnement lorsqu'il sut par Laussat lui-même qui venait de faire antichambre dans les appartemens de la Préfecture, qu'il n'avait plus qu'à rendre ses comptes et à céder sa place au nouvel arrivant. Ce fut donc subitement que la Colonie apprit qu'elle était administrée par un nouveau Préfet colonial.
Berlin quitta la Martinique , dans le eourant 1804. du mois d août, et s'embarqua pour Sainte-Croix sur un navire danois. De cette île, il se rendit à Copenhague et de là à Paris. 11 faut dire à la louange de cet Administrateur, qu'il quitta la Martinique dans une honorable pauvreté qui atteste, ou que les rapports qui furent faits sur son compte n'étaient pas exacts , ou que les reproches qu'on pouvait lui adresser tenaient uniquement à sa trop grande facilité , ou plutôt aux difficultés presque inextricables du moment, puisqu'il eut à lutter, et contre les embarras d'une administration naissante , et contre ceux d'un blocus déjà rigoureux.
Quelque temps avant le départ de cet Administrateur, il avait pris deux mesures utiles dans le danger du moment. Par la première, il avait voulu que la Colonie connût les ressources qu'elle possédait en ouvriers propres aux travaux publics, et, pour cela, il avait ordonné que tous ceux qui exerçaient une industrie pouvant être utile en temps de guerre, tels que maçons, menuisiers, charrons , charpentiers , calfats , se fissent enregistrer dans un délai fixé, et, d'accord avec le Capitaine-général, il avait formé un atelier de nègres pionniers attachés à l'artillerie et au génie, atelier qui devait subsister jusqu'à la paix.
Mais il avait laissé un grand désordre dans la
partie financière de son administration. Lorsque I8O/1. le nouveau Préfet colonial prit en main le timon des finances, il trouva, en effet, une confusion et une incurie qui exigèrent des soins continus, une grande fermeté et une longue habitude des affaires, pour y ramener la clarté, Y ordre et l'économie. Afin de donner une idée de cette espèce de cahos qui régnait dans la comptabilité de celte époque, nous dirons que non seulement aucun comptable ne tenait de registre en règle, mais, ce qui paraîtra peu croyable , ne tenait même de registre de caisse : aussi , aucun n'avait encore rendu de compte. Au milieu de cet affreux embarras, le nouveau Préfet avait reçu de son prédécesseur, comme renseignement vague, que le service pouvait marcher avec trois ou quatre cent mille livres coloniales par mois, ce qui faisait un état de dépenses, pour l'année, de trois millions six cent mille livres ou quatre millions huit cent mille livres coloniales. Cependant, l'ancien Préfet était en deçà de la vérité. Mais, même pour atteindre à ce chiffre, voici quelles étaient les ressources que trouva le nouveau Préfet. Comme actif, il y avait une somme d'argent de soixante-dix-huit mille livres coloniales, qu'on forma de tout ce qui se trouvait dans les différentes caisses de la Colonie. Le trésor possédait un reliquat disponible de cent soixante-dix-neuf mille francs ou en livres colo-
niales trois cerit vingt-deux mille deux cent, pro- *80ft. venant de traites sur France, qu'on ne parvenait à négocier qu'avec perte de neuf ou dix pour cent. Enfin, il y avait un arriéré à recouvrer, d'environ cent soixante mille livres coloniales. Total cinq cent soixante mille deux cents livres coloniales.
Comme passif, il se trouvait, en circulation, à la charge du trésor, ce qu'on avait appelé des bons de caisse , qui étaient des bons provisoires , remboursables à présentation , que le payeur avait donnés en acquittement de dépenses , quand l'argent manquait. On parvint, avec assez de difficulté, à constater qu'il y en avait pour deux cent soixante-dix-neuf mille neuf cent soixante-quatorze livres coloniales, au premier messidor (juin).
En défalquant ce passif de l'actif, il restait une somme de deux cent quatre-vingt mille deux cent vingt-six livres coloniales pour faire face aux dé~ penses de plusieurs mois qui étaientencoreà courir.
Le nouveau Préfet eut donc trouvé des difficultés presque insurmontables, si le gouvernement de la Métropole n'eût envoyé , heureusement , deux millions de francs, tant pour l'an XIII (1805) qui allait commencer , que pour l'an XII (1804) où l'on était encore. Mais le Ministre Decrès écrivait , en même temps, que l'intention du gouvernement était qu'il ne fût fait aucune nouvelle remise de fonds à la Colonie, jusqu'à ce que l'état des
dépenses annuelles, qu'il réclamâit vainement 1804. depuis deux ans, lui eut été envoyé pour être mis sous les veux du Chef. Laussat se mit donc immédiatement à l'œuvre pour confectionner cet état si vivement réclamé. Il employa trois mois entiers de travail et de recherches; il éprouva des peines infinies à rassembler les élémens nécessaires, épars et enfouis dans divers endroits. Pinel, qui avait été employé dans l'administration du pays, tant avant que pendant l'occupation anglaise, lui fut d'un grand secours, surtout pour établir la dette coloniale.
Cet état enfin rédigé, avec toute l'exactitude possible, et terminé l'année suivante, donna, pour l'an XI II (4804), dix millions quatre cent soixantesix mille neuf cent trente livres coloniales, et pour l'an XIV , pendant lequel les troupes furent portées sur un pied de guerre plus considérable, treize millions sept cent quatre-vingt-sept mille quatre cent vingt-neuf livres coloniales. Le Préfet colonial ne put faire porter cet état de dépenses que par les escadres dont nous aurons occasion de parler tout-à-l'heure.
Cet Administrateur s'étant ainsi rendu compte de toute l'étendue des devoirs de sa charge, ne se dissimula pas qu'il ne subviendrait à une pareille dépense qu'à force d'ordre et- de stricte économie. Mais il n'en était pas à apprendre que partout et principalement dans un pays où l'on
contracte facilement un certain abandon, Ton 1804. s'exposait aux mécontentemens et même aux haines, lorsqu'on voulait faire succéder Tordre et 1 économie à la confusion et aux prodigalités; mais il s'imposa pour règle de conduite qu'il serait indigne de sa place, s'il ne se sentait pas capable de braver les mécontentemens et les haines pour répondre à la confiance du Chef du gouvernement et seconder ses plans de prospérité pour la France. En conséquence, le Préfet colonial mit tous ses soins à rétablir partout, autant qu'il le put, l'observation sévère des réglemens et des mis concernant les finances. Il recueillit, de bonne heure, les fruits de ce sage système; mais il faut ajouter qu'il se trouva secondé par les vues constantes de bien public qui animèrent toujours le Capitaine-général, par la délicatesse en quelque sorte excessive de ce Chef pour tout ce qui concernait les deniers et les finances de la Colonie.
Les dénombremens et recensemens , c'est-àdire l'énumération de la population et des cultures de la Colonie, ont toujours été un objet sur lequel les soins de l'administration locale, comme les recommandations de la Métropole, n'ont jamais varié. C'est au moyen de la connaissance exacte de la population , que l'on parvient à asseoir régulièrement le principal impôt direct de la Colonie, la capitation, et c'est aussi la con-
naissance exacte de cette population et de l'état 1804 de la culture qui guide la Métropole dans la plupart des choses qu elle entreprend concernant la Colonie.
L'un des premiers soins du nouveau Préfet colonial fut donc d'envoyer dans les paroisses des instructions détaillées pour arriver aux dénombrement et recensement , les plus exacts possibles pendant cette année 180ft. C'était la première précaution à laquelle il y avait à songer pour faire rendre à l'impôt tout ce qu'il pouvait rendre. La seconde , était de diminuer les nonvaleurs qui jetaient, chaque année, une grande incertitude sur les ressources financières et par suite sur le service de la Colonie. Pour cela, il fallait réduire le nombre des certificats d'indigence pour décharge de contributions. Les demandes se multipliaient, cette année, dans une progression extraordinaire. Il forma, dans chaque paroisse , des comités composés des plus forts contribuables, du curé et du commissaire-commandant , qui statuaient d'abord. Le certificat , délivré par ce comité, était adressé au Directeur général du domaine qui le vérifiait et le soumettait ensuite au Préfet colonial. Cette filière, où les demandes étaient ainsi soumises à un triple examen , donnait l'espoir que les indigens réels seraient seuls exempts de la charge générale.
IL prit aussi des moyens pour arriver au verse- 1804. ment régulier et fidèle dans le trésor public , des diverses caisses particulières , telles que celles des successions vacantes , des consignations et amendes.
La Martinique était dans cette situation, privée, pendant d'assez longs intervalles, des nouvelles de la Mère-patrie; durant ce temps, s efforçant, avec ses propres ressources et à l'aide des neutres, de pourvoir à ses besoins; exposée, à chaque instant, à être attaquée par une nation dont les forces maritimes étaient supérieures à celles de la France; obligée de se mettre sans cesse sur ses gardes, attendant avec impatience et anxiété les récits des événemens européens, événemens qui étaient remplis de la gloire d'un homme dont ladestinée semblait déjà miraculeuse , lorsque le bruit s'y répandit que la France appelait cet homme à un trône impérial et lui abandonnait entièrement ainsi qu'à sa postérité le soin de son bonheur et de son avenir. On avait su de quelle manière étonnante il avait échappé aux tentatives infernales de. ses ennemis et combien ses dangers avaient fait éclater d'enthousiasme et de dévouement autour de lui. On avait appris que le Tribunat, le Corps législatif, le Sénat concouraient pour mettre le sceptre de Gharlemagne dans les mains de Napoléon 1er; que le vingt-huit
floréal, (dix-huit mai) un sénatus-consulte orga- 1804. nique avait déclaré la dignité impériale héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon , de mâle en mâle , par ordre de primogéniture, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance; qu'il pouvait adopter les enfanset petits-enfans de ses frères, s'il n'avait pas lui-même d'enfant mâle au moment de l'adoption , et qu a défaut d'héritier de Napoléon , la dignité impériale serait dévolue à Joseph Napoléon et à ses descendants. On savait aussi que des maréchaux de l'empire avaient été créés, qu'une distribution de croix de la Légion-d'Honneur avait été faite solennellement; mais on savait tout cela vaguement et on attendait, avec une avide impatience, que le nouvel Empereur, que le gouvernement impérial instruisît officiellement la Martinique de ce qui s'était passé. Dans cette Colonie française , les imaginations allaient au-devant de tous ces grands événemens , et les vœux que formaient les cœurs étaient d'accord avec l'intérêt. Pour les Colonies , constituées comme elles le furent , agricoles et commerciales , il faut un pouvoir métropolitain fort, concentré, unique, pouvoir qui , pendant la paix, maintienne leur tranquillité intérieure , et pendant la guerre , les protège contre l'ennemi du dehors, de telle sorte qu'elles n'aient à s'occuper que de leur agriculture et de
leur commerce. La Martinique, comme nous le 1804. * savons, avait ressenti assez vivement les contrecoups des secousses effroyables qui avaient bouleversé la France, et quoiqu'elle n'eût pas été aussi maltraitée que la Guadeloupe, qu'elle eut même joui de quelques années de repos, elle soupirait toujours après un avenir assuré et stable. La gloire immense, prestigieuse, qui environnait la France, ne faisait que rendre plus chers et plus précieux, la réorganisation, Tordre, la stabilité qui s'annonçaient dans toutes les parties d'une administration naguère si pleine de confusion; tout cela séduisait , entraînait les Français de la Martinique, comme ceux de l'Europe : pour les Colons le passé ne laissait déjà plus de regrets. N'avaient-ils pas vu, à un moment où la Mèrepatrie était encore République, où, sinon dans lesesprits du moins dans le langage, régnaient les idées démocratiques, n'avaient-ils pas vu le premier citoyen de cette République leur rendre , sans crainte , sans hésitation , leurs anciennes institutions? Le présent était un heureux présage pour l'avenir, et, de celui qui avait déjà tant fait pour eux, ils avaient tout à attendre, lorsqu'il serait revêtu de la pourpre toute puissante des Césars.
Aussi, se préparait-on franchement à repousser l'ennemi, s'il tentait de mettre le pied sur le sol
delà Martinique. En juillet, de nouvelles instruo 1804. tions à peu près dans le même sens que celles dont nous avons déjà parlé, étaient données à tous les chefs de bataillon de milice pour la garde et la défense des côtes, et surtout à ceux des quartiers où il était à présumer que l'ennemi se présenterait , s'il voulait tenter la conquête. Nous connaissons les instructions transmises par le général Castella à Dugué , voici celles que donna le général d'Houdetot, qui avait succédé au général Devrigny, à ce même chef de bataillon de milice, chargé de surveiller le débarquement de l'ennemi depuis le Cëron jusqu'à l'Anse-à-l'Ane. Il devait particulièrement s'occuper à empêcher l'ennemi de diriger sa colonne sur la Rivière-Salée et profiter de toutes les facilités que le terrain lui offrait pour s'opposer à sa marche, la ralentir et l'inquiéter; il ne devait pas perdre de vue que le passage de la Rivière-Salée était un point de retraite qu'il fallait défendre jusqu'à ce qu'il reçût l'ordre précis de se retirer. Il devait confier la surveillance et la défense du Morne-Lacroix au chef de bataillon d'Audiffredy Sainte-Catherine qui aurait soin de surveiller aussi la marche de l'ennemi , de lui opposer toutes les résistances qu'il pourrait, et s'il était obligé de se retirer, la moitié de ses forces devait rejoindre Dugué, et avec l'autre moitié , il lui restait à se replier sur
ign
le poste Sévère-Lacroix. La nature du terrain, 1804. ses aspérités, les halliers, offraient toutes sortes de moyens dont cet officier saurait profiter. Dugué avait ordre de confier la défense des Ansesd'Arlets au chef de bataillon Faure à qui il était recommandé de ne pas oublier qu'il avait à disputer le terrain à l'ennemi depuis son débarquement et à ne pas dépasser le poste Sévère , qu'il n'y fût contraint par des forces supérieures et irrésistibles, à moins que l'ennemi, le tournant, ne rendît cette position inutile; dans ce cas, il devait se retirer sur le Morne-Galochat, en. disputant le terrain pied à pied , puis faire sa retraite sur le bord de la mer où des embarcations seraient prêtes à le recevoir. Dugué était chargé de faire conduire, sur l'habitation La pal un, deux pièces destinées à la défense de la chaussée ; deux autres pièces de quatre devaient être transportées au moulin placé de l'autre côté de la Rivière- Salée. Le bac était destiné à servir à la retraite des troupes. Sur cette même partie de la côte, Dugué était chargé de surveiller les mouvemcns de l'ennemi sur le rocher du Diamant, rocher qu'il avait pris fantaisie aux Anglais d'occuper et qu'ils essayaient alors de fortifier.
Nous reproduisons ces instructions en détail, principalement pour montrer de quelle manière on comprenait alors la défense de l'île en cas
d'attaque , et pour être à même de comparer ce 1804. système avec celui qui fut suivi cinq ans après.
Les Colonies anglaises ne voyaient pas avec plus de plaisir que les Colonies françaises cette guerre recommencer et elles craignaient surtout les corsaires de la Martinique et de la Guadeloupe. Le Capitaine-général, dans des vues d'humanité, accepta une proposition qui lui fut faite par les gouverneurs anglais de la Barbade, de la Trinidad, de la Dominique et de Saint-Vincent. Cette convention, signée de l'amiral Hood , à bord du Centaure, pour les chefs des Colonies que nous venons de désigner, portait que des descentes partielles ne pourraient être faites sur aucune des îles désignées, dans le but de nuire aux habitations, que les esclaves et hommes de couleur qui s'évaderaient , ne seraient pas reçus par les deux nations; que les produits des habitations pourraient être transportés le long du rivage par canots, ainsi que les provisions nécessaires à ces habitations, sans être inquiétés ; qu'il en serait de même des canots de pêche et de leurs filets. Cette convention, qui diminuait pour les individus les conséquences ordinairement désastreuses de la guerre, ne fut pas long-temps observée et disparut bientôt au milieu de l'acharnement dont cette guerre prit le caractère.
Ainsi, la Martinique, enivrée de la gloire de la
Métropole, séduite par les manières a lia bl os, hos- 1804. pitalières et nobles de celui qui représentait cette Métropole, trouvant en elle un pouvoir puissant et quisemblaitdéOnitivementorganisé, la Martinique, à une très petite exception près, était franchement dévouée à la France et prête à le lui prouver.
Quelle ne fut donc pas l'allégresse, lorsqu'au commencement de vendémiaire, (fin de septembre) on apprit qu'une frégate française était entrée à la Trinité. Bientôt on sut que c'était la Villede-Milan, commandée par le capitaine Renaud , qui avait quitté Lorient seulement depuis trenteun jours, avec un renfort de troupes % et ses nouvelles , disait-on , confirmaient l'élévation de Bonaparte, au trône impérial. En effet, il n'y eut bientôt plus de doute sur ce grand événement. Un ordre du jour du Capitaine-général , daté de Fort-de-France , six vendémiaire an XIII, (vingt-huit septembre 1804) , s'exprimait ainsi : • Le Capitaine-général s'empresse d'an- » noncer à l'armée que la frégate la Ville-de- » Milan, venue de France en trente-un jours de » traversée , a apporté les plus heureuses nouvelles.
* La volonté souveraine du peuple vient d'élever » Napoléon Bonaparte à la dignité impériale. Cette
• dignité dont la nation entière vient de confir- » mer l'hérédité dans sa famille, termine enfin » notre trop orageuse révolution et comble nos » vœux et nos espérances.
» L'Empereur vient de donner à la Colonie les 1804. » preuves les plus convaincantes de sa sollicitude » pour elle ; une foule de braves défenseurs vient * encore une fois d'être envoyée dans nos rangs » pour partager avec nous l'honneur de conserver » la Martinique à l'empire ; de nouveaux secours » en armes , en munitions et en argent nous » mettent à même , non seulement de ne pas n craindre l'ennemi, mais de l'attendre avec con- » fiance.
» Nous avons le bonheur de posséder dans » notre île la mère de l'auguste épouse de notre » Empereur, c'est un titre de plus que cela nous » donne à la bienveillance qu'il nous a si souvent » manifestée ; il vient de nous en donner les » marques les plus sensibles et nous a assuré » qu'il aurait sans cesse ses regards tournés sur » sa chère Martinique. »
On dévora les détails de tout ce que Ton ne savait qu'imparfaitement : ce fut une manifestation générale de joie et d'admiration , et il ne fut pas un instant incertain que les Français d'outremer adhéraient , comme ceux d'Europe, à l'établissement du pouvoir impérial et héréditaire, dans les mains et la famille du premier Consul. Les Créoles lurent surtout , avec un doux sentiment d'orgueil , les paroles qu'avait prononcées à leur représentant , le héros qui , prenant dans ses
vaillantes mains l'épée de Charlemagne , allait 180/|. placer, sur la tète d une Créole de la Martinique, la couronne de ce fondateur de la monarchie française.
On se souvient que depuis le premier mois de 1802, Louis-François Dubuc avait été envoyé en France pour veiller aux intérêts de l'île qui allait être restituée à la France. Depuis ce temps, ce Colon n'avait pu encore parvenir à se faire reconnaître officiellement pour le représentant de la Martinique. Le premier Consul n'ignorait pas la part que Dubuc avait prise aux événemens passés à la Martinique , et qu'il avait été l'un de ces Planteurs qui , préférant l'étranger au gouvernement anarchique et sanguinaire de la Convention, avaient contribué à appeler les Anglais sur le sol de la Martinique. 11 lui témoigna la plus grande froideur et le tint dans une espèce de disgrâce pendant assez longtemps. Lors de l'avènement au trône impérial, les Créoles, qui se trouvaient à Paris, se réunirent, et Dubuc, à leur tête, présenta à l'Empereur une adresse ainsi conçue :
« Sire ,
» La Martinique à la distance où elle est du » centre de l'empire, n'a pu encore joindre son vœu » à celui de la France entière , qui a placé Votre » Majesté Impériale sur le trône; mais aucune partie
» de cet empire ne peut voir cette élévation avec 1804.
» plus de joie , ne doit y concourir avec plus dem-
» pressement. Sa position, son essence particulière,
» ses circonstances lui rendent nécessaire unesur-
» veillance, une protection continuelle et l'action
» prompte d'un pouvoir concentré. L'anarchie, ce
» mal si redoutable dans le corps politique le plus
• robuste , est un mal bientôt mortel dans une » Colonie de la nature de celle des Antilles. Ainsi » la Martinique, en partageant l'admiration de la
• France pour l'hommeextraordinaire qui a accom- » pli tant et de si grandes choses , sa reconnaissance
• pour le génie réparateur qui lui a rendu son culte
• et des lois sages , a encore des motifs particuliers » de gratitude pour la personne de Votre Majesté et » de prédilection pour la constitution qui a posé
• la couronne sur ses lauriers et mis le sceptre dans » sa main.
» Oui , Sire , la conscience de leurs besoins , » l'inclination, la constante habitude, tout attache i les habitans de cette île à la forme de gouverne-
► ment que la France vient d'adopter. Leurs loca-
► lités dégagées de la plupart des institutions qui
► ont pu induire leur Mère-patrie à faire l'essai
► d'autres formes, n'admettaient point de doute ? sur la préférence à donnera celle actuelle, et s'y
• ranger avec ardeur ne sera pas de leur part un retour vers des principes sur lesquels ils n'ont jamais varié.
» En exprimant à Votre Majesté Impériale ces 1804. » sentimens , les Colons de la Martinique qui sont » ici et celui qu elle avait chargé de porter ses • premiers hommages au héros pacificateur qui » venait de la rendre à la Métropole, ne font que » devancer leurs compatriotes et suppléer à leur » éloignement. »
L'Empereur répondit :
« La Martinique m'est chère à plus d'un titre. » Une des peines de mon âme est de la savoir souf- » franteet de ne pouvoir, dans l'état de guerre, » vu la supériorité des forces de l'ennemi , la proté- » ger comme je le voudrais; mais à la paix, je » m'efforcerai , par tous les moyens , de la dédom- » mager des sacrifices qu'elle fait dans des circon- » stances pénibles et de récompenser son attache- » ment à la Métropole dont elle ne cesse de donner » des preuves. Ecrivez à votre pays que mes senti- > mens pour ses habitans sont aussi invariables » que mon estime. »
Cette même députation , qui avait été admise à complimenter l'Empereur, fut présentée à l'Impératrice, à celle qui n'avait pas oublié qu'elle était née dans cette Martinique où elle avait encore un objet bien cher à son cœur, sa mère. Dubuc parla ainsi à Joséphine :
« Madame ,
» Les Français révèrent et chérissent en Voire
î)42 HISTOIRE DE LA MARTINIQUE.
v Majesté Impériale la compagne qui embellit les |§04 » jours de leur auguste souverain et qui n'use de
* sa puissance que pour contribuera leur bonheur.
• La Martinique s'enorgueillit d'avoir vu naître » celle que la Providence avait réservée pour de si » hautes destinées et qui s'en montre si digne. » L'éclat qui l'environne semble rejaillir sur cette » Colonie. Ses habitans entendent avec transport » raconter que l'humanité , que la bienfaisance » sont assises sur le trône à côté de Votre Majesté i » qu'elle est plus ornée de ses grâces que de sa » couronne; que les avantages qu'elle tient de son » rang, disparaissentsous le charme de ses qualités » personnelles, et plus touchés encore de sabonté » que frappés de sa gloire, ils ne s'aperçoivent pas » qu'ils remplissent un devoir, en lui offrant des » hommages qui sont l'élan du sentiment le plus » pur. »
Depuis ce moment , Dubuc rentra en grâce auprès de l'Empereur qui lui accorda, ainsi qu'il avait été décidé par la Colonie, vingt-quatre mille francs d'appoin terriens à partir de la reprise de possession de l'île : cette somme lui était comptée à Paris , mais prise sur les deniers de la Colonie.
Ainsi, la Martinique, chère à l'Empereur à plus d'un titre , devait prendre à l'allégresse générale une part plus vive encore que celle des parties continentales de l'empire : ce fut donc avec un
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bruyant enthousiasme que furent annoncées toutes 1804. ces nouvelles de la Mère-patrie. Aussi, lorsque des registres furent ouverts à Saint-Pierre et à Fortde-France, dans les paroisses, dans les bureaux de la préfecture , de la sous-préfecture, chez les commissaires-commandants, les curés et les notaires, où tous les citoyens étaient invités à venir déposer leurs votes par oui et par non sur la proposition de la dignité impériale dans la famille de Napoléon Bonaparte , y eut-il un assentiment presque général , et le résultat de ces votes fut mis, plus tard, sôus les yeux de l'Empereur, par la Ville-de-Milan, les Chefs de la Colonie avaient aussi reçu Tordre de mettre la mère de l'Impératrice et ses parents à même de soutenir le rang auquel ils se trouvaient élevés. Une pension fut accordée à Mademoiselle de la Pagerie, bellesœur de l'Impératrice-mère. Enfin, la nomination du Capitaine-général au grade de grand-officier de la Légion-d'Honnneur était du nombre des nouvelles apportées.
D'après les instructions envoyées par le Ministre de la marine par la frégate la Ville-de-Milan, on allait célébrer, comme en France, le jour de la prestation du serment d'obéissance aux constitutions de l'empire et de fidélité à l'Empereur, prescrit par le sénatus-consulte organique du vingt-huit floréal an XII. Le Capitaine-général,
9ft HISTOIRE DE LA MARTINIQUE.
d'accord avec le Préfet colonial et le Grand-Juge, 1804. avait fixé le mardi, dix vendémiaire (trois octobre) pour cette solennité. Des lettres de convocation avaient été adressées au Général commandant les troupes, aux Officiers supérieurs de l'armée de terre et de mer, aux Chefs de bataillon des gardes nationales et aux Commissaires-commandants des paroisses , au Sous-préfet, aux Chefs et Officiers d'administration , aux Président et Membres de la Cour d'appel et des tribunaux de première instance de la Colonie. Le Capitaine-général avait envoyé une invitation toute particulière à Madame de la Pagerie, la mère de Joséphine , et par conséquent Impératrice-mère, qui demeurait alors sur son habitation des Trois-llets. Elle avait promis de se rendre à la fête et fixé son arrivée à Fort-de- Francc pour le neuf. Ce jour, le Capitaine-général, le Préfet colonial, le Grand-Juge, à la tête des fonctionnaires qui s'étaient réunis dans la salle de la Capitainerie-générale , se portèrent sur le rivage, au moment où Madame de la Pagerie arrivait. Elle fut reçue au bruit d'une salve de vingt-et-un coups de canon et au son de la musique militaire. Un immense concours de
personnes s'empressait sur son passage , pour contempler les traits respectables de la mère de celle qui régnait sur la France entière. Du rivage de la mer , le cortège se rendit au
palais du Capitaine-général , et là , chaque fonc- 1804. tionnaire fut présenté par son chef à l'Impératrice-mère.
Le soir, au moment où le soleil disparaissait sous les flots du couchant, une salve d'artillerie annonça aux habitans de Fort-de-France , la solennité du lendemain.
Le lendemain, au lever de l'aurore, le canon des Forts donna le signal de la cérémonie. Dès sept heures, les autorités militaires, administratives et judiciaires, réunies au palais de la capitainerie-générale, formées en ordre de marche, escortées d'une compagnie de grenadiers^ précédées de la musique militaire , se rendirent à l'église paroissiale. Madame de la Pagerie était conduite par le Capitaine-général. Elle fut reçue à la porte de l'église par le père Zacharie, curé de Fort-de-France, vice-préfet apostolique des ci-devant Capucins , et représentant le père Archange , préfet apostolique du même ordre , indisposé. 11 présenta à l'Impératrice-mère l'eau bénite et l'encens. Un dais avait été préparé dans le chœur pour la recevoir; elle s'y plaça, ayant à . ses côtés ses deux nièces, Mesdames Ste-Catherine et Charles d'Audi flredy. Le service religieux, célébré par le père Trepsac assisté de tout le clergé de Fort-de-France et de quelques curés voisins , fut Ouvert par le chant de Veni Creator. Par cette
solennelle invocation, les âmes pieuses appelèrent 1804. les bénédictions du souverain dispensateur des couronnes, sur la tête du héros que sa volonté suprême, la reconnaissance et l'admiration des Français venaient d'élever sur le pavois national ; elles n'oublièrent pas celle qui née presqu'obscure sur ce coin perdu de la terre, se trouvait maintenant assise sur un trône, à côté du plus grand guerrier, du monarque le plus puissant du monde. Après que le service divin fût terminé, le père Zacharie monta en chair, et, dans un discours où les circonstances le forçaient à parler des choses d'ici-bas, après avoir fait la triste peinture de ce qu'était la France avant que Napoléon eût saisi les rênes de l'administration, il le représenta comme l'homme destiné par la divine Providence à mettre un terme définitif aux longues agitations de la patrie, à rendre à l'État son repos et sa gloire , et à l'Église ses ministres et sa splendeur. Après ce discours , le Capitaine-général fit donner lecture de la lettre du Ministre de la marine et des colonies, en date du huit prairial, relative à la solennité du moment, du sénatus-consultc organique qui nommait Napoléon , -Empereur des Français, et du décret impérial pour la réception des votes des citoyens sur l'hérédité du trône, dans la famille de Napoléon. Cette lecture achevée, le Capitaine-général , au bruit des salves répétées
de l'artillerie , des acclamations réitérées de vive 1804. l'Empereur l prêta , sur l'Évangile , le serment d'obéissance aux constitutions de l'empire et de fidélité à l'Empereur, puis il reçut le serment individuel du Préfet colonial, du Grand-Juge, du Préfet apostolique, du Commandant des troupes , du sous-Préfet-chef d'administration , du Président de la Cour d'appel et de toutes les autorités supérieures militaires , civiles et judiciaires, désignées par la dépêche ministérielle pour prêter serment entre ses mains. Le père Archange , que son grand âge et ses infirmités avaient empêché de se rendre à l'église, avait envoyé son serment écrit de sa main. Ce serment fut lu à haute voix par le père Zacharie; il était conçu en ces termes : « Je promets et jure une » fidélité inviolable à Napoléon Bonaparte, l'Empe- » reur, le libérateur et le bonheur des Français et » je m'engage à observer toutes les lois de son » empire, ainsi que Dieu me soit en aide. » Après cette prestation de serment, le cortège quitta l'église et le Capitaine-général se rendit sur la savane où les troupes étaient sous les armes , le Préfet colonial à l'hôtel de la préfecture , et le Grand-Juge au palais de justice.
Sur la savane , les troupes qui ne prenaient pas la part la moins vive aux joies communes, ces soldats dont quelques uns n'étairnl pas étrangers
aux vieiiles bandes d'Italie et du-Rhin, pour qui 180Û. le nom de Napoléon était comme un charme, attendaient avec impatience qu'on vînt leur apprendre que celui qui conduisait à la victoire leurs compagnons d'Europe, était à la tête du gouvernement de la France, et le moment de lui jurer obéissance, fidélité et dévouement. Le général de brigade d'Houdetot, arrivé à la Guadeloupe , au commencement de 1803 , avec le Capitaine-général Ernouf et qui venait de prendre, à la Martinique, le commandement des troupes, était à leur tête. Ce fut lui qui, en présence du Capitaine-général, donna lecture aux soldats du sénatus-consulte qui élevait Napoléon à l'empire, et d'une proclamation du Capitaine-général , conçue en ces termes :
« Citoyens et soldats, » Le peuple français , las de la tourmente révolutionnaire et des troubles qu'avait causés l'instabilité des divers gouvernemens qui s'étaient rapidement succédés , avait revêtu Bonaparte d'une grande autorité , en lui confiant , sous le titre de premier Consul ,. les rênes de la république.
» Jamais choix ne fut mieux justifié. Nous avions fait le malheureux essai, pour l'épouvante et l'exemple du monde , du gouvernement de plusieurs. Pendant dix ans, le génie, l'héroïsme,
les plus grandes vertus, tous les genres de courage 1804. ont lutté contre l'affreux déchaînement de crimes et de barbarie que l'anarchie et les factions traînent à leur suite. La gloire de nos armées allait être perdue pour notre bonheur , déjà la victoire semblait abandonner nos drapeaux; encore quelques forfaits et nous n'avions plus de patrie.
» Bonaparte paraît, elle est sauvée. Premier Consul, il retire la- France de l'abîme et la rend à toute sa gloire. Quatre ans lui ont suffi pour cicatriser toutes les plaies de l'État, rouvrir toutes les sources de la splendeur, en créer de nouvelles, apaiser les inquiétudes, éteindre les haines, calmer les passions, rétablir l'ordre, relever les autels de la religion et le temple de la justice. Tant de bienfaits ne pouvaient qu'exciter l'enthousiasme, l'amour et la reconnaissance d'une nation sensible et généreuse.
» Napoléon Bonaparte a été élevé sur le pavois impérial. Mais ce n'était pas assez d'assurer le repos et le bonheur de la génération présente, il fallait travailler pour les siècles à venir.
» Le système électif présageait à la France des troubles naissants à chaque élection nouvelle : il existait un seul remède, il a été adopté. Napoléon Bdnapartc a été proclamé Empereur héréditaire des Français aux acclamations de l'armée et de tous les habitans de la Métropole.
» Habitans de la Martinique, votre attachement 1804. à cette Métropole est un sûr garant que vous applaudirez à ce changement heureux. La nature de vos propriétés exige une protection constante et soutenue de la part du gouvernement. Ces avantages ne peuvent exister que sous le gouvernement d'un seul et sous un gouvernement héréditaire.
* Habitans de la Martinique , vous avez un motif de plus que les autres Français de vous réjouir de ce grand événement : Joséphine est née au milieu de vous ; cette Colonie fut son berceau : la Martinique peut se glorifier d'avoir donné à la France sa première Impératrice et de posséder encore l'auguste mère qui lui donna les premières leçons des vertus sublimes qu'elle a portées sur le trône.
» Braves soldats de toutes armes, gardes nationales et vous marins qui êtes plus particulièrement appelés à l'affranchissement des mers et du commerce, vous tous à qui le héros qui gouverne l'empire m'a chargé d'annoncer qu'il aimait à se reposer sur votre courage du salut de la Martinique et qu'il vous confondait dans son cœur avec les braves qui menacent les rives de l'Angleterre , répétez avec vos chefs : *
» Nous jurons obéissance aux constitutions de l'empire et fidélité à l'Empereur.
» Vive Napoléon Banaparte, notre auguste Em- 180Û. pereur ! »
Cette lecture fut accueillie avec un ardent enthousiasme; l'émotion se peignait sur la pâle figure de ces soldats qui, dans ce moment, se souvenaient de la patrie., non pas pour souhaiter de quitter des lieux où la maladie les moissonnait, mais parce qu'ils ne pouvaient partager la gloire de leurs compagnons qui, des rivages de la France,
jetaient un regard menaçant au delà de la mer et
brûlaient de poser le pied sur le sol britannique.
Le général commandant prononça , à haute voix , la formule du serment , et les officiers , sousofficiers, soldats de toutes. armes, gardes nationaux et marins répondirent par une acclamation unanime : Je le jure. Puis les cris de vive l'Empereur ! vive Napoléon ! se mêlèrent aux salves d'artillerie, aux fanfares militaires, et, dans ce moment, parmi tous ces militaires qui confondaient leurs cris, tous les cœurs, sans doute, étaient entièrement français et chacun songeait à remplir son devoir au jour du danger.
Pendant que ces scènes se passaient sur la savane , la même prestation de serment avait lieu à la préfecture et au palais de justice. Le Préfet colonial, dans un éloquent discours semé d'heureuses allusions historiques, retraçait à ceux qui 1 écoutaient tous les prodiges que le héros réparateur
et administrateur avait opérés en France, et il 180&. leur disait que l'Empereur aimait la Martinique, non-seulement comme la plus ancienne et la plus précieuse de ses grandes Colonies, mais encore parce ^quc la Martinique était, s'il pouvait s'exprimer ainsi , assise avec lui sur le trône des Français. Lé Grand-Juge, de son côté, après les éloges prodigués au héros restaurateur, disait aux magistrats réunis autour de lui et qui venaient de prêter leur serment : «... Le Ministre de la ma- » rine m'annonce que Sa Majesté s'occupe sans » relâche de la confection d'un code colonial. » Là, Messieurs.» seront réunis tous les grands et
• sages résultats de ce beau code civil doté de la » raison des siècles précédents et des lumières
r du nôtre.... Modifié d'après les convenances » coloniales et l'exigence des localités, ce code » sera le vôtre et vous jouirez d'un corps de lois
* que vous désirez, que vous aviez souvent de- 9 mandé en vain et de l'avantage d'un système » législatif en harmonie avec celui de la Métro- » pôle.
» A de si grands bienfaits , Messieurs , l'Empe- » reur ajoute encore celui de la considération dont » il veut environner les organes des lois; il rend » à ln magistrature sa splendeur et sa dignité pre- » mières, et si vous regrettez des prérogatives qui » ne pouvaient être en rapport avec le nouvel
» ordre politique , jamais les pontifes de la Justice 1804. » n'auront été plus recommandés au respect et à » la vénération par le vrai caractère de grandeur » et de dignité qui doit distinguer votre hono- » rable profession. »
Ces différentes cérémonies accomplies, toutes les autorités se réunirent de nouveau et le cortège se rendit , une seconde fois , à l'église , au milieu des salves d'artillerie et de la musique guerrière. Un te Deum fut chanté et la prière , autrefois consacrée aux Rois , fut Site cette fois en faveur de celui qui fondait une nouvelle dynastie impériale.
En quittant l'enceinte sacrée, le Capitaine-général se rendit à son palais et là , le général d'Houdetot, après avoir présenté au premier Chef de la Colonie les officiers des troupes de ligne et des. gardes nationales de Fort-de-France, les commissaires-commandants, prononça, au nom de l'armée, un discours où nous trouvons à reproduire les passages suivants :
« Ils n'ont pas entendu sans émotion les paroles
• pleines de bonté que S. M. l'Empereur leur a
• fait adresser; les éloges donnés à leur bravoure, » la promesse de les confondre dans son cœur avec » les braves qui menacent l'Angleterre; le dépôt de » la mère de l'Impératrice confié à leur courage,
• la récompense qu'ils ont tous reçue dans votre » personne élevée à une dignité éminente, sont
» autant de nouveaux liens qui les unissent au 1804. » Chef de l'Etat et une dette honorable qu'ils
• sauront acquitter en soldats français.
» Organe de ces braves que j'ai l'honneur de » commander, je viens déposer dans votre sein » leurs hommages pour Leurs Majestés Impériales, » leurs vœux pour la prospérité de l'Etat et de » l'Empereur et l'engagement qu'ils prennent entre » vos mains de répandre jusqu'à la dernière goutte
• de leur sang pour conserver une Colonie qui lui » est chère à plus d'un titre. »
Ce même jour , le Capitaine-général donna un dîner de deux cents couverts, où les élans de la joie et de l'enthousiasme comprimés le matin par , la gravité des cérémonies, se donnèrent un libre cours. Les santés se succédèrent rapidement.
Par le Capitaine-général : « A Napoléon Bonanaparte, Empereur des Français : si son règne durait autant que notre amour et sa gloire , il serait immortel. »
Par le Préfet colonial : « A Sa Majesté l'Impératrice des Français : il était réservé aux grâces et à la bonté de partager avec le génie et la victoire le trône des Français. »
Par le Grand-Juge : t A la mère de Sa Majesté l'Impératrice : elle est le modèle des vertus dans la Colonie; la France lui doit toutes celles qui brillent sur le trône avec son auguste fille. »
Par le général de brigade Joyeuse : « Au vice- 1804. amiral Decrès : puisse son ministère déjà signalé par tant de glorieux événemens , être l'époque de l'affranchissement des mers. »
Par le général d'Houdetot, commandant des troupes : « A la Colonie de la Martinique : elle fut le berceau de la bienfaisante Joséphine elle sera le tombeau de nos ennemis. *
Par le premier Président de la Cour d'appel : « Au Sénat conservateur et au Tribunat : grâces immortelles leur soient rendues ! ils ont les premiers laissé échapper un vœu qui brûlait nos cœurs. »
Par Madame Villaret-Joyeuse : « Comme mère de famille, je porte la santé des'enfans et petitsenfans de Madame de la Pagerie. •
A cette réunion se trouvait tout ce qu'il y avait de distingué et de marquant dans la Colonie : elle était là représentée tout entière par son élite. Le Capitaine-général dut donc éprouver une douce et flatteuse satisfaction , lorsqu'il vit l'assemblée entière se lever spontanément et mêler ensemble les cris de vive l'Empereur et vive le Capitainegénéral.
Le quinze vendémiaire suivant, (huit octobre) la même cérémonie se répéta à Saint-Pierre, et après la prestation de serment des autorités, la même joie, le même enthousiasme, les mêmes