‹ Histoire de la médecine arabe (volume 2)Chapitre 118 sur 239 · COUP-D’ŒIL SUR LES TRADUCTIONS EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

COUP-D’ŒIL SUR LES TRADUCTIONS EN GÉNÉRAL

Tout comme la science grecque, dont elle était une émanation, la science arabe eut le rare privilège de traductions collectives destinées à remplir les vides d’une littérature étrangère.

Bien que sous des proportions plus restreintes que celle dont elle rappelle le souvenir, cette transmission, en raison des circonstances dans lesquelles elle se produisit, n’en offre pas moins un aussi grand intérêt.

Et d’abord, il ne s’agit pas d’une sorte de résurrection, comme il en avait été delà science grecque. La science arabe était toujours vivace; elle n’avait pas encore laissé tomber sur le sol natal ses derniers fruits, alors que des étrangers se présentèrentpour en partager larécolte. Des orages cependant assaillaient cet arbre vigoureux, mais rien ne semblait encore annoncer les tempêtes futures qui devaient le renverser. Au XII' siècle, les croisades apportèrent le trouble en Orient, et cependant la culture de la science toujours soutenue devait être au XIII' siècle plus féconde encore que par le passé.

L’Europe s’agitait pour échapper à la barbarie. Deux esprits différents soufflaient sur elle : d’une part le fanatisme, de l’autre le désir de savoir. Le premier se fit jour par les croisades. Le second manquait d’aliments, et il les demanda aux Arabes, à ces races précisément contre lesquelles pendant deux siècles consécutifs l’Occident arma plus d’un mil-

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Iüon de soldats. Ces deux grands faits marchaient parallèlement aux deux extrémités du monde musulman.

Une croisade d’un g-enre tout particulier se dirigea vers l'Espagne.

Déjà, vers la fin du X" siècle, la supériorité intellectuelle des Arabes Andalous avait frappé Gerbert, et il avait recueilli quelques échantillons de leur science qui suffirent à lui faire une merveilleuse renommée.

Au siècle suivant, un homme échappé de l’Orient, Constantin l’Africain, dota la chrétienté de quelques importants ouvrages de médecine émanés soit directement des Arabes, soit par leur intermédiaire des princes de la science grecque.

Au XII'1 siècle, un homme que la France peut se glorifier'' d’avoir vu naître, Raymond, archevêque de Tolède, répondit au besoin général en prenant une initiative qui devait être féconde.

11 fit traduire de l’arabe en latin le traité de l’âme d’Avicenne, par le concours de deux hommes qui possédaient à eux deux l’un l’arabe et l’autre le latin, Jean de Séville et l’archidiacre Gundisalvi, la langue vulgaire leur servant de trait d’union. Ces deux hommes se complétèrent par la suite et continuèrent à marcher, mais isolément, dans la voie des traductions.

Bien que les historiens ne l’aientpas noté, à notre connaissance du moins, il est probable que ces événements eurent un certain retentissement en Europe. C’est alors, en effet, que nous voyons accourir^ en Espagne, de tous les points de la chrétienté, des hommes qui venaient chercher la science qu’ils ne trouvaient pas dans leur pays. Nous trouvons bien une traduction de Platon de Tibur antérieure de quelque; années à l’œuvre de Raymond, et qui répondait au besoin universel, mais cette traduction est faite d’après l’hébreu,, et d’ailleurs elle s’occupait de géométrie.

Tolède fut, pour ces hommes, un rendez-vous commun et pour quelques-uns une résidence prolongée.

C’est à Tolède que, vers le milieu du XIIe siècle, nous voyons arriver Adhélard de Bath, Hermann le Dalmate, Robert de

coup -d'œil sur lus traductions en général. 345 Rétine. C’est à Tolède aussi que Gérard de Crémone fit un séjour de près d’un demi-siècle et opéra plus de soixante-dix traductions. C’est encore à Tolède, et à la même époque, que Pierre le Vénérable, animé d’un esprit tout à fait différent, vint faire la traduction du Coran, afin de combattre par la plume ceux qu’il ne pouvait combattre par l’épée.

Au siècle suivant, nous trouvons à Tolède Hermann l’Allemand, Michel Scot, etc.

Enfin c’est à Tolède qu’Alfonse de Castille, oubliant la couronne impériale, recrutait une légion des savants de toute communion, dont les travaux l’aidèrent à rédig'er les tables Alfonsines. Après Raymond, les savants dont nous avons parlé commençaient par une étude préalable de la langue arabe. Au temps d’Alfonse, on en revint au procédé primitif: les écrits arabes passaient par la langue castillane avant de se fixer définitivement en latin.

Sur un autre théâtre, des souverains avaient puissamment encouragé les mêmes études, Frédéric II, Mainfroy, et son adversaire Charles d’Anjou.

Deux traducteurs s’étaient rencontrés en Orient ; Etienne d’Antioche, qui traduisit le Maleky d’Aïi ben el Abbas, et Philippe de Tripoli, qui traduisit le Secret des secrets, ouvrage attribué à Aristote. C’est là tout ce que le séjour des Latins en Orient a produit pour la science.

Nous ne saurions oublier ici, bien qu’on les ait parfois exagérés, les services rendus à la science par une race malheureuse dont le massacre signala le début des croisades. Chassés de l’Andalousie, les juifs se réfugièrent dans le Languedoc, qu’ils peuplèrent de leurs studieuses colonies. Alfonse de Castille mit leur savoir à profit pour la confection de ses Tables. Quelques-uns intervinrent dans les traductions de l’arabe en latin, et c’est à Ferraguth que nous devons la traduction latine du Continent. D’autres juifs traduisaient de l’arabe en langue vulgaire, ce que des chrétiens rendaient en latin.

Quelques traductions latines procédèrent indirectement de l’aabe, en passant à travers l’hébreu et l’espagnol.

Après le XIII” siècle, on ne trouve plus que de rares tra-

340 HISTOIRE DE LA MÉDECINE ARABE. — LIVRE HUITIÈME, ducteurs. Nous rencontrons encore, espacés de siècle en siècle, Arnaud de Villeneuve, Alpagus et Plempius qui clôt l’ère des traductions latines.

Il s’en faut que nous soyons renseignés sur toutes les traductions : un grand nombre nous sont parvenues anonymes.

Si l’on veut comparer les traductions de Tolède à celles de Bagdad, il suffit de se rappeler les conditions dans lesquelles les unes et les autres ont été faites, pour comprendre que les premières sont nécessairement inférieures aux secondes. .

| A Bagdad, on avait sous la main des hommes tout prêts | pour leur rôle, encouragés d’ailleurs moralement et maté» | riellement tant par les souverains que par de riches particu- |liers. A Tolède, ce sont de simples savants sans fortune, |obligés d’apprendre préalablement et péniblement la langue |arabe, dépourvus des documents scientifiques pouvant éclaifrer et féconder leurs travaux, ayant sans doute de la peine *à se procurer de bons textes originaux.

On nous cite la traduction du Coran, provoquée par Pierrele Vénérable, comme ayant nécessité de fortes dépenses. Quelle put en être la raison ? Nous ne pensolis pas que Ton fût obligé de séduire Hermann et Robert par l’appât du gain. N’est-il pas plus vraisemblable qu’il fallut dépenser beaucoup pour trouver des copies devenues sans doute rares à Tolède, occupée par les chrétiens, ou s’en procurer chez les musulmans de Cordoue ; qu’il fallut beaucoup d’efforts pour établir un texte correct et aider dans leur opération les traducteurs inexpérimentés.

On a reproché aux traductions arabes latines leur barbarie, leurs incorrections, l’altération des noms propres et des termes techniques, la multiplicité des termes transcrits plutôt que traduits. Ces défauts étaient inévitables.

On n’écrivait pas alors le latin comme au temps de la Renaissance, dont on n’avait pas les ressources.

On ne pouvait pas non plus épurer les textes comme nous le faisons aujourd’hui, et il était bien difficile aux traducteurs d’entrer en pleine et complète possession de la technologie arabe.

Beaucoup d’expressions techniques, répondant à des faits

coup-d’ceil sur. les traductions en oénéral. 347 nouveaux durent être conservées, On en conserva même que les Arabes avaient simplement transcrites du grec, et que l’on ne sut pas rétablir dans leur état primitif. Il en fut encore ainsi de beaucoup de noms propres qui apparaissent, dans ces traductions, étrangementdéfigurés, Dans la traduction du Livre des plantes par Alfred, le nom d’Empédocle se reproduit maintes fois sous la forme Abruccdis , qui s’explique très bien par le mécanisme de- l'écriture arabe.

Ces défectuosités, qui d’ailleurs ne sont pas aussi générales qu’on l’a dit, sont la preuve palpable de ce que les traducteurs appellent la pénurie latine, inopia latinitatis. S’ils n’ont pas contrôlé les documents nouveaux qu’ils avaient entre les mains, c’est que les moyens leurmanquaient. Du reste, cette barbarie tient à la nature de certains sujets. Elle s’accuse dans les écrits hérissés de mots techniques, et ne se fait: pas apercevoir dans les autres. Pour s’en asurer on peut comparer, par exemple, certaines parties descriptives d’Avicenne à la chirurgie d’Abulcasis.

Que les traductions aient répondu à un besoin général, aient comblé de grandes lacunes, aient rendu des services aux savants, nous en avons la preuve dans l’emploi qu’en firent immédiatement des hommes tels que Roger Bacon, Albert le grand, Vincent de Beauvais, pour ne citer que les plus illustres.

On peut se faire une idée delà masse considérable de faits et d’idées nouvelles que les traductions livrèrent au moyen âge, en se rappelant que Gérard de Crémone en fit à lui seul plus de soixante-dix. Ces traductions sont une véritable encyclopédie des connaissances humaines dont elles embrassent toutes les branches. On avait jusqu’à ces derniers temps méconnu l’importance et l’étendue des travaux de Gérard de Crémone, quand M. Boncompagni découvrit à Rome la liste complète de ses traductions, liste que nousavonsnous-même découverte plus tard à Paris.

Nous ne voulons pas insister davantage sur-ia grandeur des services rendus par les traductions de l’arabe : on la comprendra mieux quand nous en aurons établi l’inventaire

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complet, du moins dans la mesure des renseignements qua i nous avons pu recueillir.

On a critiqué parfois le choix fait par les traducteurs. Mais étaient-ils libres de choisir à leur guise ? Avaient-ils à leur disposition des bibliothèques riches et assorties comme nous en avons aujourd’hui ?

Telle est la marche que nous avons cru devoir adopter. Ce livre se divisera en deux parties.

Dans la première, nous ferons l’historique des traducteurs et des traductions, en suivant autant que possible l’ordre chronologique.

Dans la seconde, nous ferons l’inventaire des auteurs et des ouvrages traduits, tant ceux qui sont signés que ceux qui. nous sont arrivés anonymes.

Nous agirons comme nous l’avons fait précédemment, c’està-dire qu’au lieu de nous borner aux traductions relatives à, la médecine, nous en embrasserons la généralité.

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