LES TRADUCTIONS DU CORAN A TOLÈDE
-< Je l’ai fait traduire par Pierre de Tolède, habile dans l’une et l’autre langue. Mais comme le latin ne lui était pas aussi familier que l’arabe, je lui ai adjoint le frère Pierre, mon secrétaire, qui corrigeait les négligences ou les confusions de la traduction latine... J’ai fait passer l’arabe en latin par deux hommes habiles dans l’une et l’autre langue, Robert de Rétine l’Anglais, maintenant archidiacre de Pampelune, et Hermann Dalmate, homme lettré et d’un esprit subtil. Je les ai rencontrés en Espagne s’occupant d’astrologie, et j’ai fait de fortes dépenses pour les entraîner. »
Dans un opuscule de l’abbé de Cluny, contre la secte dia bolique des Sarrasins, on lit entre autres choses : « Avec de grands efforts et de grandes dépenses, j’ai fait traduire d’arabe en latin cette doctrine impie et la vie exécrable de son auteur, afin que l’on voie la frivolité de cette hérésie, et qu’un serviteur de Dieu, enflammé par l’esprit saint, la réfutât. Mais hélas ! les saintes œuvres sont négligées, la ferveur s’attiédit. J’ai attendu, et personne n’ouvrait la bouche, personne n’a battu de l’aile. Je me suis donc proposé ce labeur. »
Le prologue de cette traduction quadruple est signé de Robert de Rétines. Nous en donnerons un extrait dans sa notice.
Nous allons maintenant reproduire comme spécimen trois petites sourates.
La fatha, 1" sourate. :
Capitulum azohare matris libri septem verba contiuens. Misencordi pio que Deo universitatis creatori judicium cujus portrema dies expectat, voto supplici nos humiliemus adorantes ipsum suas que manus suflragium semitæ que donum et dogma qua suos ad se benevolos nequaquam hostes et erroneos adduxit jugiter sentiamus.
Notons, en passant, le titre de la 2° sourate : Azoara de bove. 2° Sourate de l’éléphant (cotée CXIY) :
Numquid te latet qualiter Deus artes hominum elepliantis errore coegit, immittens illis volucrum multi modorum cohortes quam plurimas, quæ per nigrarum lapidum injectum illos relut tritici corticem evacuabant.
3“ Sourate de l’unité de Dieu (cotée CXXII) :
Constanter die illis Deum unum esse et incorporeum, qui nec genuit nec est generatus, nec habet quemquam similem sibi.
On voit qu’ici le chiffre des sourates dépasse celui qui est généralement admis, ce qui tient sans doute à des dédouble- ' ments.
On peut voir encore la faiblesse de notre traduction latine si on la compare à la traduction française de M. Kasimirsky. Du reste, on en a déjà fait ressortir les défauts.
Tel est l’expiicit : Explicit liber legis diabolicæ Sarracenop j rum qui arabice dicitur Alchoran, id est collectio capituio~| rum seu preceptorum.
Un pareil explicit reproduit bien Tesprit qui avait inspiré cette traduction, mais nécessairement il la rend suspecte. Nous retrouverons ce même esprit dans d’autres compost- j tions qui l’accompagnent et qui en sont le complément. j
Cette traduction du Coran, accompagnée de la vie de Mahomet et de ses successeurs et de la doctrine musulmane, fut imprimée à Bâle, en 1543, par Bibliander. Ces accompagnai ments étaient aussi le produit de deux de nos traducteurs, j Robert et Hermann, ainsi que nous aurons bientôt l’occasion j de le dire.
De nos quatre traducteurs du Coran, Robert de Rétine et j Hermann Dalmate, nous sont connus par d’autres travaux, et nous leur consacrerons à chacun une notice.
Quant aux deux autres, Pierre de Tolède et Pierre le secrétaire qui ne nous intéressent que par le Coran, nous allons en dire ici quelques mots.
Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons appris sur j Pierre de Tolède par l’abbé de Cluny : c’était un homme habile dans les deux langues, mais auquel le latin n’était pas aussi familier que l’arabe.
Quant à Pierre, le secrétaire de l’abbé de Cluny, il porte aussi le nom de Pierre de Poitiers. Il entra dans l’ordre de Cluny sous l’abbé Ponce, peu de mois avant son abdication, et fut reçu par l’abbé Pierre le vénérable, qu’il accompagna en Espagne en 1141.
SAVASORDA.
Pierre le vénérable chargea son secrétaire Pierre de Poitiers de composer une réfutation du Coran, que St Bernard l’avait engagé à composer lui-même.
Dans une lettre à l’abbé de Cluny, Pierre de Poitiers rappelle ainsi ses collaborateurs: Sicut ego in hispania pro certo a Petro Toletano cujus in transferendo socius eram, et a Roberto Pampilionensi nunc archidiacono audivi.
Il s’agit des relations sexuelles chez les Mahométaus.
Y. l’Histoire littéraire, tome XII.’
ABRAHAM LE JDIF, DIT SAVASORDA.
Abraham le juif, dit Savasorda, est un personnage que les biographes ont laissé dans l’ombre. On nous apprend tout au plus cà et là qu’il vivait au XII0 sièle de notre ère.
Si nous ne pouvons jeter un grand jour sur sa personne, nous allons du moins essayer de le faire sur ses écrits, et cela fait, nous essaierons d’en tirer quelques conclusions relativement à leur auteur.
Et d’abord Savasorda ne fut pas seulement traducteur. Il est connu surtout par un traité d’arpentage, qu’il composa en hébreu, et qui fut traduit en latin par Platon de Tibur, en l’année 1116, sous le titre : Liber embadum (1). Cet ouvrage, qui a été maintes fois cité, est représenté dans plusieurs Mss. de la B. nationale. Nous en reparlerons du reste à propos de ..Platon de Tibur, et nous ferons seulement ici une réflexion. Il existe aux n“ 1048 et 1061 du fonds hébreu de Paris un traité de géométrie et de trigonométrie, divisé en quatre livres, et le catalogue ajoute que l’auteur de cet ouvrage est probablement R. Abraham fils de Haya. Avant même d’avoir collationné avec le Ms. hébreu, nous croyions que l’auteur du n" 1048 n’était autre que Savasorda, et cela non-seulement par l’identité du sujet traité, mais parce que l’un et l’autre ouvrage est divisé en quatre livres. Une collation, que nous avons faite avec M. Zotemberg, nous a donné raison.
(1) Nous croyons que l’étymologie du mot embadum doit être cherchée dans l’arabe et non dans le grec, comme on l’avait fait , Embad signifie en arabe une parcelle dé bien.
Une traduction de Savasorda a déjà été signalée par Libri au n° 960 du fonds Sorbonne, et il en a reproduit l’explicit: Perfectus est liber in electionibus horarum laudabilium editione bali filii hamet ebrani (Ali ben Ahmed el Omrany), translatas de arabico in latinum in civitate Barcliinona Abraham Judeo qui dicitur Savasorda existente interprété. Et perfecta est ejus translatio A. D. 1134. .
Nous avons rencontré cette traduction aux n“ 7306, 7406, 7346 et 16,204 ; seulement l’explicit, qui ne se rencontre pas aussi complet, ne donne pas cette date. Ces mots Anno Domini sembleraient aussi indiquer une conversion au christianisme. C’est à tort, ou par erreur, que le catalogue du British ; muséum attribue cette traduction à Platon de Tibur. Rien ne prouve, à notre connaissance, qu’elle ait été faite à deux!
En attendant que nous parlions d’Ali ben Ahmed el Omrany, disons cependant que, d’après le Kitab el hokama (Casiri, I, 410), c’était un mathématicien qui laissa, entre autres ouvrages, un commentaire sur l’Algèbre d’Abou Kamel Chodja.
Cet ouvrage d'algèbre se trouve au n° 7377 a. Bien que le nom seul d’Abou Kamel Chodja se soit présenté à nous, et que celui d’Ali ben Ahmed nous ait échappé, nous n’en croyons pas moins qu’il s’agit du commentaire, attendu que nous lisons : Monstrabitur ex eo quod dixit Abu Qamel in tertia parte libri geberi et mugabala, etc. (1) Il nous semble tout naturel d’admettre que ces deux ouvrages d’un même auteur, ont eu aussi le même traducteur, c’est-à-dire Savasorda.
Nous signalerons encore une troisième traduction sous le titre Liber augmenti et diminutionis, qui existe aux n“ 7266, 7377 et 9335. Elle est sans nom d’auteur, et le traducteur est simplement désigné sous le nom d’Abraham. Déjà M. Chasles a émis l’opinion que cet Abraham ne pouvait être que Savasorda. C’est aussi la nôtre. Ainsi débute le traité au n° 7377 : Liber augmenti et diminutionis vocatus numeratio divina-
(1) On lit au f® 93 : Dixit Abucamel ssagia filius Abrahim aggregator istius libri, etc.